Nocturne français
Tempête dans une baignoire
Je me souviens de sa silhouette, à la fin des années 1970. Il venait d’écrire La Barbarie à visage humain. Sous la plume de ce jeune normalien aux longs cheveux bruns et aux traits photogéniques, les intellectuels de Saint-Germain-des-Prés s’offraient un coup de jeunesse. Après un demi-siècle d’errance, l’un d’entre eux renvoyait, dans les limites du raisonnable, le communisme à sa vraie nature.
L’opération, mûrement réfléchie, s’inscrivait dans une campagne plus vaste destinée à promouvoir une génération de penseurs de gauche – à droite, on avait définitivement jeté l’éponge – sous l’étiquette de « Nouveaux Philosophes ». L’allure d’un jeune premier, posant dans les magazines, Bernard-Henri Lévy – alias BHL – en était la figure de proue.
Je le revois, négligemment assis sur un coin de bureau, dans le hall de Sciences-Po. Il discourait au milieu d’étudiants (et d’étudiantes) subjugués. Il avait la beauté, l’assurance, la fougue d’un aventurier bien né. Pantalon de velours noir, boots, et son éternelle chemise blanche entrouverte sur un buste imberbe et bronzé, il façonnait sa statue. Rien n’était laissé au hasard. Ses tirades, ses gestes, ce Narcisse les avait longuement répétés devant son miroir. Mi-André Malraux mi-Mick Jagger, il captait l’air du temps, frémissant d’impatience à l’idée de conquérir la planète.
Juin 2018. Quatre décennies s’étaient écoulées. Même silhouette longiligne, Bernard-Henri Lévy tient toujours la corde. Je le retrouvai à Londres, sur la scène de ce théâtre qu’il n’avait jamais quittée. Infiltré derrière les lignes ennemies – l’Angleterre s’apprêtait à quitter l’Europe – tel un parachutiste largué d’un jet privé, il était venu se produire seul, sur les planches du prestigieux Cadogan Hall, au cœur de Chelsea. Le titre de son spectacle, interprété dans la langue de Shakespeare, résonnait comme un défi : Last Exit Before Brexit.
Tout semblait perdu, mais BHL venait, en Superman, tenter d’arracher l’île à son destin de nation étriquée. À la gare de St Pancras, sautant dans l’un de ces gros bourdons noirs qui font office de taxis, j’indiquai au chauffeur ma destination. Nous engageâmes la conversation sur le sujet du jour : « Incertain, très incertain quant aux chances d’aboutir », commenta le chauffeur avec une moue dont j’ignorais si elle était réprobatrice ou non.
Au pied du théâtre, il s’enquit du nom et de l’auteur de la pièce que j’allais voir. Il n’en avait jamais entendu parler. Il rigola :
« C’est une comédie ?
— Pas à ma connaissance.
— Cela aurait dû. »
Devant l’entrée du Cadogan Hall, postés tels des guetteurs, je reconnus les visages de quelques-uns des lieutenants parisiens de la star de la soirée. En fin stratège, BHL, spécialiste de l’art de la guerre – ou du moins de la guérilla –, avait sécurisé ses positions. À l’étranger comme en France, cet intellectuel engagé menait toujours ses combats en première ligne – l’attrait de la lumière, le goût de l’adrénaline – mais en assurant ses arrières en coulisses. Une jeune femme enthousiaste, fondatrice de l’Hexagon Society, avait veillé sur l’organisation de sa venue. Le fleuron de la presse locale –
The Sunday Times, Financial Times – avait été sollicité pour y accorder un
large écho.
Le chauffeur de taxi ne devait pas lire la presse élitiste. Dans la salle, une partie du public descendait de l’Eurostar ; une autre avait été mobilisée sur place : à la guerre comme à la guerre. C’est de Sarajevo, berceau à ses yeux de tous les renoncements, que BHL, devenu l’acteur de sa propre rage, lança son exhortation aux intellectuels britanniques à faire pression sur leur gouvernement pour qu’il renonce à sa « folie ». À l’entendre, l’Europe civilisée ne serait bientôt plus qu’un tas de cendres, livrée aux hordes du populisme, du nationalisme, de l’antisémitisme. Des images de mort flottèrent jusque sur la piscine du Ritz où, monologuant dans son costume sombre, le dernier résistant du monde libre – c’est ainsi qu’il se voyait et c’était, par la force de ses convictions, l’image qu’il renvoyait – se souvenait d’avoir vu, nageant à ses côtés, la séduisante ambassadrice américaine Pamela Harriman rendre son dernier souffle. Rome, Berlin, Madrid, la contagion allait s’étendre ; sans oublier l’Europe centrale. Les sourires diaboliques de Vladimir Poutine, Silvio Berlusconi ou Marine Le Pen apparurent sur un écran géant ; des messages sarcastiques glissaient vers le néant.
Le Nouveau Philosophe ne faisait pas dans la dentelle. L’urgence commandait de frapper fort. Le guérillero tranchait les têtes : rouges-bruns, islamo-fascistes, partisans du Brexit, tous ceux qui refusaient d’accepter le credo d’une Europe mondialisée étaient embarqués en vrac à bord du Titanic. Devant le naufrage annoncé, seuls les Anglais pouvaient encore redresser la barre. Ils en avaient les capacités. Leur histoire plaidait pour eux : « Ma mère me répétait : “Si tu existes, c’est grâce à Churchill et aux pilotes de la Royal Air Force.” » Les Britanniques n’ont-ils pas inventé le libéralisme ? BHL les transcendait en dernier rempart contre la barbarie.
Sa fougue, son énergie, son ardeur étaient bluffantes. Il courait sur ses 70 ans. Il aurait pu se reposer sur ses lauriers, s’endormir sur sa fortune. Il était là, nerveux, bataillant tel Napoléon à Waterloo contre l’inéluctable défaite. Prenant tous les risques, y compris celui du ridicule.
Ses invectives tombaient comme des coups de marteau. Son anglais, caractérisé par cette prononciation à la française dont on prétend qu’elle attendrit l’ennemi, devait paraître exotique aux oreilles des locaux. Qu’importe, il montait à l’assaut, maniant les idées comme un glaive. Le normalien invoqua les Grecs anciens : Aristote, Zeus, Platon. Une image de Salman Rushdie vint le saluer en vidéo : « On compte sur toi. » La grosse cavalerie était lancée. Husserl chevauchait à ses côtés ; pas comme Heidegger, ce traître, ce faux frère. Une voix féminine l’interrompit au téléphone : « Honey, est-ce que tu chantes du Wagner ou du Bowie ? », s’enquit-il auprès d’elle. Délirante irruption de sa vie privée sur la scène. « Du Bowie », répondit la voix au téléphone. Il parut soulagé.
Au bout d’une heure à déclamer son discours, les bombardements avaient réduit à néant la moindre opposition. Tous les arguments gisaient sur le tapis. Épuisé, le héros solitaire, semblant soudain douter de l’issue de son combat, balança, dans un geste d’homme brisé, les livres qui avaient nourri sa réflexion dans une baignoire remplie d’eau. Et si tout cela était inutile ? Il s’y laissa tomber à son tour.
Quand il se releva, les poches gonflées d’eau, son costume noir dégoulinait. S’extirpant de la baignoire, trempé jusqu’aux os, il énuméra, dans une dernière envolée, les grandes figures intellectuelles de son panthéon européen. Puis, ôtant sa veste, telle une rock star qui s’apprêterait à la lancer dans le public, il la roula en boule sous les applaudissements de ce dernier.
Ce soir-là, nul ne pourrait lui reprocher de ne pas s’être mouillé jusqu’au cou.
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