Nocturne français

Bertrand de Saint Vincent · Chapitre 33 sur 77

Pages du PDF

Nocturne français

Beauté, mon beau souci

 

« Combien serons-nous ? s’était enquis l’intéressé. Deux mille ? » Il rêvait de grandeur. Ébauchée – voire débauchée – sous couverture bleu pâle, la vie du fils du peintre Balthasar Klossowski de Rola, dit Balthus, n’était qu’un songe. Il avait erré dans les nuages, les vapeurs de l’alcool, la fumée de drôles de cigarettes ; frissonné en épousant Loulou de la Falaise, héroïne d’un bal masqué qui faisait fantasmer tous les princes, après s’en être injecté dans les veines. Admirable et peu recommandable, légère par définition et lourde par hérédité, son existence était une succession de flashs sur les radars de la conduite bourgeoise.

Signant à la librairie Galignani Vie rêvée, son Journal décousu des années 1960 à 1970, telle une lettre d’anoblissement, Thadée Klossowski de Rola, noble septuagénaire à la stupéfiante beauté, semblait recevoir les hommages d’une cour raffinée. Sentinelle épuisée d’un monde enfui, il en avait retenu quelques gouttes d’un parfum dont il vaporisait l’assemblée. Sur le dos de sa chaise, il avait suspendu sa veste, modèle emprunté au général de Gaulle. Il portait un pull à col roulé ; ce n’était pas celui que lui avait offert le duc de Windsor. Il n’y avait aucun nom commun dans sa conversation.

Sa fille, Anna, s’approcha pour l’embrasser. Pierre Bergé était passé, puis sa demi-sœur, Harumi. Betty Catroux, muse amusée de la maison Saint Laurent, avait clos le défilé. Les enfants de l’aube avaient les traits tirés. Dans les coupes, le champagne était rosé. Hubert Guerrand-Hermès raconta qu’un jour, devant son indifférence, une femme qui l’avait pris pour son frère jumeau avait voulu le gifler. La vie dans les sommets est parfois dangereuse.

Quelques semaines plus tard, à l’hôtel Belles Rives, villa blanche posée au bord de la Méditerranée, à Juan-les-Pins, le même Thadée recevait le prix Zelda Fitzgerald. Au bar, une pianiste jouait « Angie », des Rolling Stones. Sur la terrasse, balcon sur la mer, on célébrait Scott Fitzgerald. Sous le triple effet de l’alcool, de l’enthousiasme et de la Gatsbymania, le jury avait distingué cette année deux lauréats : l’Américain Jeffrey Eugenides, pour Le Roman du mariage, et Thadée Klossowski pour Vie rêvée. Le premier débarquait de New York, un peu sonné, avec sa fille, Georgia, 14 ans. Avec sa fine moustache, ses cheveux en arrière, Eugenides ressemblait à un détective d’Edgar P. Jacobs. À Princeton, où il enseignait le creative writing, sa première leçon invitait ses étudiants à se mettre dans la peau d’un animal ; « et la deuxième ? » interrogea la journaliste Marie-Dominique Lelièvre, qui n’était pas biographe pour rien. « Dans celle de la mère d’Obama. »

Antique dandy aux yeux clairs et à la barbe bien taillée, le fils de Balthus portait un gilet couleur sable et des babouches rayées. Rien ne semblait l’atteindre. Il était d’une langueur absolue. Ses phrases quand elles commençaient semblent déjà fatiguées d’exister : « Elle avait une jolie voix », notait-il d’une journaliste ; ou de la vue : « C’est beau à contre-jour. »

Il parlait souvent de beauté et disait avoir « enlevé le malheur » de son Journal. Il était poli comme une pierre. À l’instant où Marianne Estène-Chauvin, propriétaire des lieux, évoqua les années 1920, Cole Porter, les Murphy et l’orchestre que Scott Fitzgerald enfermait toute une nuit pour tenter de retenir Zelda, un client à l’air affolé apparut au balcon de sa chambre.

De gros yachts flottaient au large. En fin de soirée, femme fatale, Daphné Roulier alluma les regards avec ses souvenirs – à la Thadée – de nuits folles. Le romancier Christophe Ono-dit-Biot tenta de convaincre Eugenides de la grandeur de la chanson française en déroulant sur son téléphone portable une vidéo de Dave interprétant Vanina. Vers minuit, les membres du jury descendirent doucement vers la mer pour noyer leur chagrin d’être nés trop tard, dans un monde trop vieux.

OceanofPDF.com