Nocturne français

Bertrand de Saint Vincent · Chapitre 52 sur 77

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Nocturne français

Adieu l’ami

 

On se croisait de temps en temps dans les soirées parisiennes. On n’était pas du même bord. Il avait signé des milliers de caricatures dans L’Humanité ou des revues gauchistes, je frayais plutôt dans les allées d’un monde où l’on respectait le pouvoir et l’autorité. Mais de même que j’avais toujours tenté de garder une distance ironique avec la bourgeoisie, lui semblait à peu près revenu de tout au sujet de la révolution.

J’aimais son côté cynique, rigolard, sans prétention. Une part de nous deux se moquait de l’autre ; nous n’étions pas dupes. Son trait, faussement grossier, était reconnaissable entre tous. Il n’épargnait personne. Ses capitalistes à gros cigare ou grosses bagnoles débordaient de morgue, ses filles à poil s’exhibaient dans les colonnes de Paris Match ou du magazine Lui. Il les posait comme des grenades, dont lui comme moi savions qu’elles n’étaient que de plâtre. Il ne dérangeait personne et ça l’arrangeait ; moi, ça ne me dérangeait pas.

Il se penchait parfois sur mes chroniques. Nous les commentions autour d’un verre. Il trouvait mes aiguilles moins empoisonnées que les siennes. Je me justifiais en expliquant que contrairement à bien d’autres, je n’avais jamais pris Staline pour modèle. Il rigolait.

On partageait une sorte de désabusement – ou de fatigue – face aux errances des idéologies de l’époque ; face à cette bêtise « à front de taureau » qui tenait le haut du pavé. Et le même goût, que j’osais qualifier devant lui d’aristocratique, de déplaire.

Nous nous retrouvâmes un soir, à la même table, à un dîner-spectacle organisé à la Villa d’Este par Annie Butor. La belle-fille de Léo Ferré, dont la mère, Madeleine Rabereau, avait été dans les années 1950 la muse du poète, venait de publier ses mémoires, salées. Autour de la table, où trônaient une dizaine de convives, le stylo de Wolinski courait sur un petit carnet. Il croquait ses voisins en loup solitaire, se léchant les babines. À la fin du dîner, il avait déchiré une page de son petit carnet et me l’avait tendue. J’y étais épinglé, assez peu reconnaissable il est vrai, mais mon nom inscrit témoignait que j’avais bien tenu des propos anarchistes.

J’ai égaré cette feuille et c’est comme si j’avais perdu un trésor.

Quelque temps plus tard, près du Champ-de-Mars, dans l’élégant salon d’une rêveuse bourgeoisie, nous avions assisté, côte à côte et bien droits sur notre fauteuil, à une soirée en hommage à l’écrivain Maurice Genevoix. L’invitation émanait de Bernard Maris, dont l’épouse et fille de l’auteur, Sylvie, avait disparu l’année précédente. Sous-lieutenant d’infanterie, Genevoix avait survécu à l’hécatombe de la guerre de 14 et fait des champs de bataille le nœud criant de vérité de ses romans. L’atmosphère n’était pas à la rigolade. D’une voix posée de professeur, Daniel Pennac avait lu quelques extraits de son œuvre. La journaliste de radio Patricia Martin avait enchaîné en lançant ses phrases comme on envoie la cavalerie. Les sifflement rauques des soldats à l’agonie, les râles des blessés s’échappaient de leurs gorges nouées : « Mon pied ! Mon épaule ! Ma joue ! Mon lieutenant, vous me couperez bien la jambe ! Brancardier ! Brancardier ! »

Dans le salon muet, l’auditoire bouleversé écoutait le cœur serré ses appels au secours. Même Wolinski avait perdu son sourire narquois et rangé ses crayons. Il n’y avait rien à ajouter.

Quelques mois plus tard, le 7 janvier 2015, Bernard Maris et Wolinski étaient à nouveau réunis dans les locaux de Charlie Hebdo lorsqu’un commando d’islamistes avait surgi. Sous le feu de leurs kalachnikovs, les mêmes cris d’horreur avaient dû retentir. Nous étions naïfs, qui pensions que la guerre était finie.

En apprenant la nouvelle de l’attaque, j’avais adressé à Wolinski un message de sympathie. Je n’ai jamais pu me résoudre à l’effacer.

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