Nocturne français
L’homme invisible
Le dispositif de blocage de la porte d’entrée est capricieux. Posté devant, Frédéric Mitterrand joue les liftiers. Théâtral, il l’ouvre grand devant l’une des figures de l’édition française, Teresa Cremisi : « Un vrai ministre d’ouverture », dit quelqu’un.
À l’Élysée, Nicolas Sarkozy vient d’expérimenter cette figure de style qui consiste, aussitôt élu, à puiser chez l’adversaire des personnalités retournables pour en faire des ministres. Une manière de laisser à penser qu’on a les idées larges quand on n’a pas le courage de ses idées.
Le ministre de la Culture et l’éditrice en vue, ancienne responsable des éditions Gallimard, sont venus à la rencontre de Patrick Modiano. Les éditions de l’Herne consacrent l’un de leurs prestigieux Cahiers à celui qui aura bientôt le Nobel.
Fondée au début des années 1960 par Dominique de Roux, la maison d’édition a été reprise une dizaine d’années plus tard par un élève roumain de Dumézil, Constantin Tacou. Désormais dirigée par sa fille, Laurence, elle a été rachetée par un sulfureux homme d’affaires franco-suisse, héritier d’une dynastie banquière ayant fait fortune dans l’immobilier. Lorsque je l’avais rencontré dans ses locaux, cet expert en reprises et liquidations avait ouvert devant mes yeux éblouis la porte d’une pièce dans laquelle étaient alignés sur des cintres des centaines de costumes Francesco Smalto : « Choisissez le vôtre. » La seule idée de côtoyer tous ces inconnus m’avait fait battre en retraite.
En attendant Modiano, Frédéric Mitterrand s’amuse à retracer le destin d’une chanteuse écossaise révélée par une émission de télé-réalité britannique et devenue un phénomène mondial, Susan Boyle. Toute sa vie, il s’est raconté des histoires. C’est en pensant à elle, confie-t-il, qu’il a eu un accident de scooter. En bon héritier socialiste, Frédéric Mitterrand pense beaucoup aux autres ; non par générosité, mais par fascination.
Enfant, il passait des heures dans les salles obscures pour tenter de fuir la réalité. Son accident l’a écarté des deux-roues. Désormais, à l’image de ses pairs, il circule dans une voiture avec chauffeur.
Patrick Modiano ne viendra pas. L’auteur de La Place de l’Étoile, de Villa triste, de Vestiaire de l’enfance – tous ses titres sont des soupirs – craint la foule et le bruit. Ce classique vit comme il écrit – en suspension. Son œuvre baigne dans la brume. Au besoin, il en vaporise lui-même.
Je lui avais rendu visite un après-midi dans son appartement, près du jardin du Luxembourg. Il occupait le premier étage d’un ancien hôtel particulier. Un large et vieil escalier de pierre menait jusqu’à chez lui. Sur le mur, à la droite d’une porte majestueuse, une inscription dont l’encre avait bavé indiquait que pour sonner, il fallait tirer le cordon. Lorsque je le fis, un aboiement aigu me répondit.
Douglas était un fox sympathique. Il avait cessé d’aboyer aussitôt qu’il m’avait vu. J’avais pénétré dans un salon aux fenêtres hautes et aux murs blancs. Près de la cheminée, il y avait un petit sapin de Noël. Au centre, sur un élégant parquet blond, une table basse. Modiano s’était assis à mes côtés sur un canapé de toile grise. Nous avions conversé pendant plus de deux heures. Il venait de publier un roman dans lequel j’avais décelé, dans un court passage, une erreur bénigne. J’osai la lui signaler. Il me remercia. Plus personne ne devait porter sur ses manuscrits le moindre regard critique.
Une femme de ménage nous avait servi un café. Pendant que nous parlions, elle longeait le mur, un balai à la main. Douglas avait disparu. L’après-midi touchait à sa fin. L’obscurité envahissait le salon. Semblant souffrir pour trouver chacun de ses mots, Modiano n’achevait aucune de ses phrases. Ses mains parlaient pour lui. Elles dessinaient des pensées inexprimables.
J’y voyais de moins en moins clair, en lui comme dans la pièce. Une petite lampe nous éclairait à peine. Douglas vint faire ses adieux : il avait un besoin pressant de sortir. Lorsque je l’imitai, nous n’étions plus depuis longtemps que deux silhouettes flottant dans la pénombre.
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