Nocturne français
L’heure H
Il vient d’obtenir le Goncourt. Au Théâtre de l’Odéon, des gens immobiles patientent, en l’attendant comme un train. À quoi ressemble le milieu littéraire ? À un hall de gare. Différence notable : on sert du champagne au bar. Le lauréat surgit, de retour des plateaux télévisés. C’était – enfin – la gloire. Près de dix ans qu’il l’attendait. On l’applaudit. Il grimpe sur une table de bistrot. Il porte la même tenue que sur l’affiche où il présentait La Carte et le Territoire : parka fatiguée, chemise bleue. Un vieux combattant. Il grommelle quelques mots : « C’est bien que je l’aie eu. Si je l’avais pas eu, il y aurait eu beaucoup d’énervement. » Même de sa part, c’est tout dire. Lui, qui la supportait déjà mal, aurait vomi l’époque si elle avait refusé de le consacrer. Frédéric Beigbeder vient le rejoindre : c’est l’un de ses personnages. Michel Houellebecq croque ses contemporains comme des cacahuètes. Pas de sentiments superflus. Puis Teresa Cremisi, PDG des éditions Flammarion ; Raphaël Sorin, son ancien éditeur : « On les a niqués ! » Le vieux gauchiste étreint le réac : Octave Mirbeau saluant Barbey d’Aurevilly. C’est de la littérature. Ensuite, il y a des silences, des bribes de mots. Houellebecq se ronge les ongles. Puis il quitte son piédestal. Bizarrement, on lui amène Michel Rocard : c’est la journée des Michel. « Je ne suis pas compromettant », dit l’ancêtre, éternel distrait qui n’était jamais arrivé à la destination où ses amis l’attendaient. Aucun ministre – fût-il de la Culture – n’a fait le déplacement. Ceux de gauche ne portent pas Michel Houellebecq dans leur cœur. Il s’est infiltré dans leur camp sans qu’ils s’en rendent compte. Ils l’ont pris pour un des leurs parce qu’il fumait bizarrement ses cigarettes et choquait le bourgeois. Maintenant, c’est eux qu’il choque. Ils sont pris au piège.
Tout le monde cherche à approcher le dernier Goncourt. On veut le toucher. Une jolie brune lui glisse que la première fois qu’elle a rencontré celui qui allait devenir son mari, ils avaient parlé de lui. Ça lui rappelle une vague histoire sur Internet. Chez Houellebecq, tout est vague : son regard, ses phrases qui tombent. Il a la gaieté triste. Un bouquet de fleurs à la main, il salue Philippe Djian, Bernard Pivot, Bernard-Henri Lévy. Entre stratèges… Arielle Dombasle tire sur une fausse cigarette chinoise. BHL cite Mao : « Mon amour ! » s’enflamme-t-elle. Irrésistible, elle cite à son tour le Grand Timonier : « Il faut compter sur ses propres forces. »
Dehors, sur les marches, voyant son amie sortir avec sa coupe de champagne, l’auteur-compositeur indolent de Garçon moderne, Guillaume Fédou, donne son titre à la soirée : « Extension du domaine de la flûte ».
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