Mon ami Leonard

James Frey · Chapitre 1 sur 97

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Mon ami Leonard

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Ma première journée en prison, un type de cent cinquante kilos appelé Porterhouse m’a frappé derrière la tête avec un plateau en métal. Je faisais la queue pour le déjeuner et je n’ai pas vu le coup venir. Je suis tombé. Me relevant, j’ai fait volte-face et je me suis mis à balancer des coups de poing. J’en ai décoché deux ou trois avant d’être frappé une deuxième fois, au visage cette fois. Je suis tombé de nouveau. J’ai essuyé le sang sur mon nez et ma bouche, me suis relevé, et me suis remis à balancer des coups de poing. Porterhouse m’a fait une clef de tête et a commencé à m’étrangler. Il s’est penché vers mon oreille et m’a dit je vais te relâcher. Si tu continues de te défendre je vais méchamment t’éclater la tronche. Reste par terre et je te laisse tranquille. Il a relâché sa prise, je suis resté par terre.

Cela fait quatre-vingt-sept jours que je suis là. Je me trouve dans le Secteur B, réservé aux criminels et aux détenus dangereux. Il y a trente-deux cellules dans mon secteur, trente-deux détenus. À n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, entre cinq et sept gardiens nous surveillent. On porte tous une combinaison à rayures bleues et jaunes, et des pantoufles à semelles en caoutchouc dépourvues de lacets. Quand on va d’un endroit à un autre, on passe par des portes barreautées et des détecteurs de métaux. Ma cellule fait deux mètres de large sur trois mètres de long. Les murs sont en ciment et le sol est en ciment et le lit est en ciment, les barreaux en fer, la cuvette en acier. Le matelas sur le lit est mince, les draps couverts de poussière granuleuse. Ma chambre est dotée d’une fenêtre, une petite fenêtre qui donne sur un mur de brique. La fenêtre est constituée d’une vitre blindée et il y a des barreaux des deux côtés. Elle me procure la quantité de lumière requise par l’État. La lumière n’aide pas à passer le temps, et l’État n’est pas censé me fournir quoi que ce soit qui m’aide à passer le temps.

Ma vie n’est que routine. Je me lève tôt le matin. Je me lave les dents. Je m’assieds sur le ciment de la cellule et ne vais pas déjeuner. Je garde les yeux braqués sur un mur gris en ciment. Je reste assis en tailleur, le dos droit, les yeux fixes. Je prends de grandes bouffées d’air, inspire, expire, inspire, expire, et j’essaie de ne pas bouger. Je reste assis le plus longtemps possible je reste assis jusqu’à ce que tout fasse mal je reste assis jusqu’à ce que tout cesse de faire mal je reste assis jusqu’à ce que je me perde dans le mur gris je reste assis jusqu’à ce que mon esprit devienne aussi vide que le mur gris. Je reste assis et je regarde et je respire. Je reste assis et je respire. Je reste assis, les yeux braqués. Je respire. Je me relève en milieu d’après-midi. Je vais aux toilettes et je bois un verre d’eau et je fume une cigarette. Je quitte ma cellule, je sors dans la cour de promenade. Quand le temps le permet, des détenus jouent au basket, font des haltères, fument des cigarettes, discutent. Je ne me mêle pas à eux. Je marche le long du mur jusqu’à ce que je sente à nouveau mes jambes. Je marche jusqu’à ce que mes yeux et mon esprit y voient un peu plus clair. Avant qu’ils ne me ramènent où je suis et à ce que je suis, c’est-à-dire un alcoolique et un toxicomane et un délinquant. Quand le temps est mauvais, la cour est vide. Je sors, malgré la météo. Je marche le long du mur jusqu’à ce que je recouvre mes sensations et mes souvenirs. Je suis ce que je suis. J’ai besoin de sentir et de me souvenir.

Je passe les après-midi en compagnie de Porterhouse. Son vrai nom est

Antwan, mais il a pris Porterhouse1 pour surnom parce qu’il dit qu’il est gros et juteux comme un chouette steak. Porterhouse a jeté sa femme par la fenêtre de leur appartement situé au septième étage lorsqu’il l’a trouvée au lit avec un autre homme. Il a emmené le type dans un champ et lui a tiré dessus à cinq reprises. Les quatre premières balles l’ont atteint au niveau des bras et des jambes. Il a attendu une demi-heure pour laisser au type le temps de sentir la douleur infligée par ses blessures, souffrance qu’il estimait avoir été équivalente à celle qu’il avait ressentie quand il avait vu le type en train de baiser sa femme. La balle numéro cinq s’est logée dans le cœur de l’homme. De 15 heures à 18 heures, je fais la lecture à Porterhouse. Je m’assieds sur mon lit, il s’assied par terre. Il s’adosse contre le mur et il ferme les yeux afin, comme il dit, de faire marcher son imagination. Je lis lentement et distinctement, faisant parfois une pause pour boire un verre d’eau ou fumer une cigarette. Les douze dernières semaines on a réglé leur sort à Don Quichotte, Feuilles d’herbe, et À l’est d’Éden. En ce moment on est en train de lire Guerre et Paix, le livre que Porterhouse préfère. Il a souri quand Andrei et Natasha se sont fiancés. Il a pleuré lorsque Anatole l’a trahie. Il a applaudi à la bataille de Borodino et, tout en admirant la stratégie russe, a juré alors que Moscou brûlait. Quand on ne lit pas, il se promène avec Guerre et Paix sur lui. La nuit, il dort avec, le tenant dans ses bras comme si c’était son enfant. Il dit que s’il pouvait, il ne cesserait de le relire.

J’ai commencé à faire la lecture à Porterhouse le lendemain de son attaque avec le plateau, alors que je passais ma deuxième journée ici. Je me dirigeais vers ma cellule, tenant un exemplaire de Don Quichotte dans la main. Lorsque je suis passé devant sa cellule, Porterhouse m’a dit entre donc, faut que je te parle. Je me suis arrêté et je lui ai demandé ce qu’il voulait, il a dit qu’il voulait savoir pourquoi j’étais ici et pourquoi le shérif du comté lui avait donné trois cartouches de cigarettes pour qu’il me flanque une dérouillée. Je lui ai dit que j’avais renversé un shérif avec une voiture qui faisait du 7 km/h alors que j’étais saoul et défoncé au crack et que je m’étais battu avec plusieurs autres quand ils avaient essayé de m’arrêter. Il m’a demandé si j’avais renversé le type intentionnellement. Je lui ai répondu que je ne me rappelais pas l’avoir fait. Il a éclaté de rire. Je lui ai demandé pourquoi il était là et il me l’a dit. Je n’ai fait aucun commentaire. Il m’a demandé quel livre c’était, je le lui ai dit, il m’a demandé pourquoi je l’avais et je lui ai dit que j’aimais les livres. Je lui ai proposé de le lui passer quand je l’aurai fini et il a éclaté de rire et a dit je sais pas lire, enfoiré, c’est pas un livre à la con qui va arranger mes affaires. Je lui ai proposé de lui faire la lecture. Il a dit qu’il y réfléchirait. Deux heures plus tard il s’est pointé et il s’est assis par terre, dans ma cellule. Je me suis mis à lire. Depuis il vient tous les jours. À 18 heures, je vais dîner avec Porterhouse, c’est le seul repas que je prends de la journée. En général c’est immonde, répugnant, presque immangeable. La viande est bouillie, le pain rassis, les pommes de terre détrempées, les légumes durs comme la pierre. Je mange quand même. Porterhouse prend une deuxième, une troisième et une quatrième portions que, grâce à de vieux arrangements, il trouve sur le plateau d’autres détenus. Il me propose de me donner de la nourriture, mais je refuse. Quand j’ai fini de manger, je reste assis à écouter Porterhouse parler de son procès imminent. Comme tous ici, malgré ce qu’ils peuvent en dire, Porterhouse est coupable des crimes qu’on l’accuse d’avoir commis. Il veut que son procès ait lieu parce que jusqu’à sa condamnation, il restera ici, dans la maison d’arrêt du comté, au lieu de purger sa peine dans une prison d’État. La vie est moins dure en maison d’arrêt qu’en prison. Il y a moins de violence, plus de privilèges, la plupart des détenus savent qu’ils vont sortir d’ici un an, et pour certains plus tôt encore, et ils veulent qu’on leur fiche la paix. Une fois qu’ils sont sortis, ils ne veulent pas revenir. Dans les prisons d’État, il y a des gangs, des viols, de la drogue, des meurtres. La plupart des détenus sont là pour de longues peines et ne seront probablement jamais libérés. Si d’aventure ils sont libérés, ils ressortiront encore plus dangereux qu’ils ne l’étaient avant d’être incarcérés. Ils s’en branlent, de la réinsertion, il leur faut survivre. Pour survivre il leur faut troquer leur humanité contre la sauvagerie. Porterhouse le sait, mais il veut rester humain le plus longtemps possible. Une condamnation lui pend au nez, mais d’ici là il séjournera ici, et restera un être humain.

Après le dîner je vais à la cabine téléphonique. Je compose le numéro que m’a donné mon ami Leonard. Le numéro me permet de passer gratuitement des coups de fil partout dans le pays. Je ne sais pas comment Leonard a dégoté ce numéro, et je ne le lui ai jamais demandé. J’ai toujours eu cette politique envers Leonard. Prenant ce qu’il donne, le remerciant, ne posant pas de questions. Leonard est comme moi, alcoolique et toxicomane et délinquant, bien qu’il ne soit pas actuellement incarcéré. Il a cinquante-deux ans et il vit à Las Vegas, où il veille aux intérêts d’une société clandestine engagée dans le domaine financier, le divertissement, la sécurité. Quand on parle on ne discute pas de ses affaires.

Je commence toujours par appeler Lilly. Lilly et ses longs cheveux noirs, sa peau pâle et ses yeux bleus comme l’eau claire et profonde. Lilly que son père a abandonnée, que sa mère a vendue pour de la drogue alors qu’elle avait treize ans. Lilly qui est devenue accro au crack et aux cachetons, qui a traversé le pays en faisant du stop et en levant les jambes pour pouvoir échapper à sa mère. Lilly qu’on a violée et tabassée et utilisée et abandonnée. Lilly qui n’a personne au monde à part moi et une grand-mère atteinte d’un cancer, en phase terminale. Lilly qui vit dans un centre de réinsertion à Chicago tandis qu’elle s’efforce de décrocher et attend que je sois libéré. Lilly qui m’aime. Lilly qui m’aime. Je compose le numéro. Je sais qu’elle est assise dans une cabine téléphonique du centre de réinsertion, à attendre mon coup de fil. Mon cœur se met à battre de plus en plus vite comme chaque fois que je la vois ou que je lui parle. Elle décroche à la troisième sonnerie. Elle dit bonjour mon chou, je dis bonjour ma choute. Elle dit tu me manques et je dis on va se revoir bientôt. Elle me demande comment je vais, je lui dis que je vais bien. Elle est bouleversée parce que je suis ici et je ne veux pas qu’elle se fasse du souci, je lui dis toujours que tout va bien. Je lui demande comment elle va, ses réponses changent de jour en jour, d’heure en heure, de minute en minute. Parfois elle dit qu’elle se sent libre, un sentiment qu’elle n’a que rarement éprouvé mais toujours recherché. Elle dit qu’elle a l’impression de se sentir mieux, en meilleure forme, que son passé est derrière elle. Parfois elle dit qu’elle se sent bien, qu’elle s’en sort et que ça lui suffit, qu’elle a arrêté la came et qu’elle a un toit sur sa tête, elle dit qu’elle va bien. Parfois elle est déprimée. Elle sent que sa grand-mère va mourir et que je vais la quitter et qu’elle va se retrouver seule au monde, ce qu’elle dit ne pas pouvoir supporter. Elle dit qu’il y a toujours des solutions, qu’elle les soupèsera quand le temps sera venu de les envisager. Parfois elle ne sent rien. Absolument rien. Elle ne parle pas elle ne fait que respirer dans le combiné. Je lui dis de s’accrocher, qu’elle sentira à nouveau, qu’elle se sentira mieux à nouveau, qu’elle se sentira libre à nouveau, je lui dis de s’accrocher, ma choute, je t’en prie accroche-toi. Elle ne répond pas. Elle ne fait que respirer dans le combiné.

J’ai rencontré Lilly et Leonard il y a cinq mois. J’avais été admis dans un centre de désintoxication pour toxicomanes et alcooliques. Je m’y suis fait admettre après une période de dix ans d’alcoolisme et de trois ans de dépendance au crack, qui s’est achevée lorsque je me suis réveillé dans un avion suite à un trou noir de deux semaines et que je me suis aperçu que j’avais quatre dents de devant en moins, le nez cassé, l’orbite de l’œil bousillée, et un trou dans ma joue qui a requis quarante points de suture pour se faire refermer. À l’époque, j’étais recherché dans trois États pour usage et trafic de stupéfiants, conduite en état d’ivresse et coups et blessures volontaires. Je n’avais ni boulot ni argent et j’étais presque mort. Je ne voulais pas me faire admettre dans le centre mais je n’avais pas d’autre solution. En tout cas, pas de solution que j’étais prêt à accepter.

J’ai rencontré Lilly dès le deuxième jour. Je faisais la queue pour prendre mes médicaments pour la désintoxication et elle se tenait devant moi. Elle s’est tournée, elle m’a dit bonjour, je lui ai dit bonjour, elle m’a demandé ce qui était arrivé à mon visage et j’ai haussé les épaules et je lui ai dit que je ne le savais pas et elle a ri. Je l’ai revue et je lui ai parlé plus tard dans la journée et le lendemain et le surlendemain et le jour suivant. Le règlement de la clinique interdisait les relations hommes/femmes. On passait outre au règlement. On se parlait, on se passait des petits mots, on se donnait rendez-vous dans les bois autour de la clinique. On s’aidait et on se comprenait. On est tombés amoureux. On est jeunes, elle a vingt-quatre ans et j’en ai vingt-trois, et on est tombés amoureux. Ni l’un ni l’autre n’avions jamais ressenti ce qu’on a ressenti l’un pour l’autre, on a décidé de rester ensemble et de vivre ensemble une fois qu’on aurait quitté la clinique. On s’est fait surprendre ensemble et on a dû payer cette violation du règlement de la clinique. Lilly a quitté la clinique et je suis parti à sa recherche. Je l’ai retrouvée qui vendait son corps pour avoir du crack, je l’ai ramenée. Je suis sorti une semaine plus tard et je suis arrivé ici. Lilly est restée neuf semaines supplémentaires et ça fait un mois qu’elle se trouve dans un centre de réinsertion à Chicago. Quand je partirai d’ici, je la rejoindrai.

J’ai rencontré Leonard trois jours après avoir rencontré Lilly. J’étais assis tout seul dans la cafétéria et je mangeais un bol d’avoine. Il s’est installé à ma table et m’a reproché de l’avoir appelé Gene Hackman. Je ne me souvenais pas de l’avoir appelé Gene Hackman, ce qui l’a mis en rogne. Il m’a dit que si je l’appelais encore une fois Gene Hackman, ça allait faire des histoires. Je lui ai ri au nez. Il n’a pas apprécié que je lui rie au nez et il m’a menacé. J’ai ri de plus belle, l’ai traité de vieux schnock et je lui ai dit que s’il ne me lâchait pas les baskets j’allais lui foutre une bonne branlée. Il m’a regardé quelques instants. J’ai soutenu son regard. Je me suis levé et je lui ai dit de lâcher mes putains de baskets, sinon il se préparait à recevoir une bonne branlée. Il m’a demandé comment je m’appelais et je lui ai répondu. Il m’a dit son nom et il m’a demandé si j’étais cinglé. J’ai dit oui Leonard, je suis cinglé, complètement cinglé. Il m’a tendu la main et m’a dit bien, parce que moi aussi je suis cinglé, et j’aime les gens cinglés, allons nous asseoir pour casser la croûte et voir si on peut devenir amis. Je lui ai serré la main, on s’est assis, on a déjeuné ensemble et on est devenus amis.

Au cours des deux mois qui ont suivi, ce qui correspond à la durée de mon séjour dans la clinique, Leonard est devenu mon plus proche ami. Lorsque j’ai quitté le centre, peu de temps après avoir terminé le processus de désintoxication physique, Leonard m’a suivi. Je lui ai dit de me laisser tranquille mais il a refusé. Il m’a suivi. Je l’ai fait tomber. Et il s’est relevé. Je l’ai refait tomber et il s’est à nouveau relevé. Il a dit qu’il ne me laisserait pas partir, et que si j’essayais il me ferait retrouver et ramener. Il m’a dit que peu importait le nombre de fois où je partirais, il me ferait toujours ramener. Je l’ai regardé dans les yeux et j’ai écouté ses paroles. Il a trente ans de plus que moi mais il est ce que je suis, alcoolique, toxicomane, et délinquant. Ses yeux et ses paroles exprimaient la vérité, une vérité que je connaissais et en laquelle j’avais plus confiance qu’en la vérité de l’institution ou la vérité des médecins ou la vérité des gens qui n’ont pas vu le dixième des saloperies que j’ai vues. Je suis retourné à la clinique et j’y suis resté. J’avais failli partir parce que je voulais de l’alcool et je voulais du crack et je voulais mourir. J’y suis retourné grâce à Leonard.

Je ne sais pour quelles raisons – je ne les connais pas toutes – chaque fois que j’ai eu besoin de quelque chose ou de quelqu’un, Leonard était là. Il me surveillait, il me protégeait. Il m’a aidé à me réconcilier avec ma famille. Il m’a donné le meilleur conseil que l’on m’ait donné pendant mon séjour à la clinique, qui était de m’accrocher. Même si ta vie devient douloureuse et difficile, si tu t’accroches, si tu t’accroches à ce qu’il te faut pour t’accrocher, quoi que ce soit, la religion, les amis, un groupe de soutien, une série d’étapes ou ton propre cœur, si tu t’accroches et ne fais que t’accrocher, ta vie redeviendra plus douce. Il m’a poussé à sortir avec Lilly. Il m’a dit de ne pas tenir compte des putains de règles, que l’amour ne se rencontre pas si souvent, et que quand il se présente tu dois l’attraper et essayer de le garder.

Une fois Lilly partie, elle a eu besoin d’argent pour revenir à la clinique et y rester. Sa grand-mère n’avait plus d’argent. Elle avait dépensé toutes ses économies pour faire admettre Lilly la première fois, et Lilly ne pouvait obtenir aucune aide financière. Je n’ai pas parlé à Leonard des problèmes de Lilly et je ne lui ai pas demandé d’aide. Il en avait suffisamment fait pour moi.

Le matin de son départ il a demandé à me parler. Je suis allé dans sa chambre et il m’a donné une carte. Dessus, il y avait cinq noms et cinq numéros de téléphone. Tous étaient les siens, il m’a dit qu’il avait des noms différents selon les endroits. Il m’a dit appelle si tu as besoin de quelque chose, quoi que ce soit et où que tu sois, appelle. Je lui ai demandé pourquoi il y avait cinq numéros et cinq noms sur la carte, il m’a dit de ne pas m’en faire, mais juste d’appeler si j’avais besoin de quelque chose. Après m’avoir donné sa carte, il m’a dit qu’il y avait un truc dont il voulait me parler. J’ai dit d’accord, parle. Il avait l’air nerveux, je ne l’avais jamais vu comme ça. Il a pris une grande inspiration. Il a dit fiston, j’ai toujours rêvé de me marier et j’ai toujours rêvé d’avoir des enfants. Surtout, j’ai toujours rêvé d’avoir un fils. Ça fait un petit moment que j’y pense, et j’aimerais qu’à partir d’aujourd’hui tu sois mon fils. Je prendrai soin de toi comme si tu étais mon fils, je te donnerai mes conseils et t’apporterai mon soutien pour te guider dans la vie. Quand tu seras avec moi, et j’ai l’intention de te voir régulièrement une fois que nous serons sortis, je te présenterai comme mon fils et tu seras traité comme tel. En retour, je te demanderai de me tenir au courant de ta vie et de me permettre d’y participer. S’il y a le moindre problème avec ton vrai père, j’insisterai pour que tu t’inclines devant lui et que tu le respectes avant tout, avant moi. J’ai rigolé et je lui ai demandé si c’était une plaisanterie. Il a répondu que ce n’en était pas une, certainement pas. Je l’ai prévenu que j’avais tendance à être une source de problèmes pour les gens dans ma vie, et que s’il pouvait faire avec je serais heureux d’être son fils. Il a ri et il m’a serré dans ses bras. Lorsqu’il m’a relâché, il m’a dit qu’il voulait que j’aille en prison y purger ma peine et que je prenne soin de moi. Il m’a dit de ne pas m’en faire pour Lilly, qu’il s’occuperait d’elle, que ses problèmes financiers avaient été réglés, qu’il espérait qu’un jour elle irait mieux, qu’un jour on partagerait notre vie. J’ai essayé de protester, mais il m’a interrompu. Il a dit ce qui est fait est fait, maintenant remercie-moi. Je l’ai remercié et je me suis mis à pleurer. J’espérais qu’un jour elle irait mieux, qu’un jour on partagerait notre vie.

Je parle à Leonard tous les deux ou trois jours. Je l’appelle si je n’arrive pas à joindre Lilly, ou je l’appelle quand j’ai fini de parler à Lilly. Il pose toujours les deux mêmes questions : est-ce que ça va, est-ce que tu as besoin de quelque chose. Mes réponses ne varient jamais : oui je vais bien, non je n’ai besoin de rien. Il me propose de venir me voir je lui dis non. Il me demande quand je sors, je lui donne toujours la même date. Il veut organiser une fête le jour de ma sortie, je lui dis que je veux voir Lilly, que je veux être seul avec elle. Quand on raccroche, il dit toujours les mêmes choses : regarde-les droit dans les yeux et ne montre pas ta peur.

Quand j’ai fini de passer mes coups de fil je remonte dans ma cellule. Je fais cent pompes et deux cents abdos. Quand j’ai fini avec les pompes et les abdos je vais à la douche. La plupart des détenus prennent leur douche le matin, donc en général je suis seul. Je tourne tous les robinets pour faire couler l’eau chaude. Je m’assieds par terre. L’eau s’abat sur moi dans tous les sens, elle frappe ma poitrine, mon dos, le sommet de mon crâne. Elle frappe mes bras, mes jambes. Ça brûle et c’est douloureux et je reste assis et j’encaisse la brûlure et j’encaisse la souffrance. Je ne le fais pas parce que j’aime ça, bien au contraire. Je reste assis, j’encaisse la douleur, j’ignore la douleur, j’oublie la douleur parce que je veux apprendre à avoir une sorte de maîtrise. Je crois que la douleur et la souffrance sont des choses différentes. La douleur est la sensation. La souffrance est l’effet infligé par la douleur. Si on peut apprendre à supporter la douleur, on peut vivre sans souffrir. Si on peut apprendre à résister à la douleur, on peut résister à tout. Si on peut apprendre à maîtriser la douleur, on peut apprendre à se maîtriser. J’ai vécu ma vie sans en avoir la maîtrise. J’ai passé vingt-trois ans de ma vie à me détruire et à détruire tout et tout le monde autour de moi, je ne veux plus vivre comme ça. J’accepte la douleur pour ne plus jamais souffrir. J’accepte la douleur pour faire apprendre la maîtrise. Je m’assieds et je brûle et je l’accepte. Je termine de me doucher, je retourne dans ma cellule. Je m’assieds par terre, je prends un livre. C’est un petit livre, un livre chinois. C’est un livre court, un livre simple appelé le Tao tö king, écrit par un homme appelé Lao-Tseu. On ne sait pas quand il a été écrit ni dans quelles conditions, on ne sait rien de l’auteur à part son nom. Grossièrement traduit, le titre signifie La Voie du milieu. J’ouvre le livre au hasard. Je lis ce qui s’offre à mes yeux. Je lis lentement et posément. Il y a quatre-vingt-un petits poèmes dans le livre. Ils parlent de la vie et de la manière de vivre. Ils disent des choses telles que : lorsque tu penses reste simple, dans le conflit reste juste, ne te compare pas, ne rivalise pas, sois toi-même, tout simplement. Ils disent agis sans agir, travaille sans effort, pense au grand comme au petit, et au beaucoup comme au peu. Ils disent affronte la difficulté tant qu’elle se montre aisée, accomplis les grands projets par petites étapes. Ils disent laisse les choses venir et laisse les choses partir, vis sans posséder et vis sans rien attendre. Ces poèmes ne s’alimentent, ne se complètent, ne s’engendrent ou ne se définissent pas les uns les autres. Ils ne voient ni beauté ni laideur, ni bien ni mal. Ils ne prêchent ni n’implorent, ils ne me disent pas que j’ai tort ou raison. Ils disent ne juge pas, prends la vie comme elle vient et accommode-t’en, tout ira bien.

Les lumières s’éteignent à 22 heures. Je me lève et je me lave les dents et je bois un verre d’eau. Je me couche sur le lit en béton, je regarde le plafond. Il y a du bruit pendant environ une demi-heure. Les détenus se parlent, s’interpellent, prient, s’injurient, injurient leur famille, injurient Dieu. Les détenus pleurent. Je regarde le plafond. J’attends le silence et le cœur de la nuit. J’attends les longues heures d’obscurité et de solitude et le simple bruit de ma respiration. J’attends que tout soit assez silencieux pour que j’entende ma respiration. C’est un beau son.

Je n’ai pas le sommeil facile. Des années de consommation de drogue et d’alcool ont saboté la capacité de mon corps à se mettre en veille. Et lorsque je dors, je fais des rêves. Je rêve que je bois et que je fume. Je rêve à un vin fort et bon marché, à du crack. Les rêves sont réels, aussi réels que peuvent l’être des rêves. Ce sont des visions déformées de ma vie antérieure. Des ruelles remplies de clochards qui boivent, se battent, vomissent et je suis parmi eux. Des crackés dans des baraques déglinguées à genoux en train de tirer sur leur pipe les joues creusées, hurlant pour en avoir encore plus et je suis parmi eux. Des tubes de colle, des pots pleins d’essence, des sacs remplis de peinture je suis entouré et je râle et j’inhale autant que possible le plus possible. Dans certains rêves j’ai des flingues, je joue avec les flingues, je me demande si je vais me tuer. Je choisis toujours de le faire. Dans certains rêves je suis poursuivi par des gens qui veulent me tuer. Je ne sais jamais qui ils sont, tout ce que je sais c’est qu’ils veulent me tuer et ils y parviennent toujours. Dans certains rêves je bois et je fume jusqu’à ce que je sois tellement bourré et tellement défoncé tellement putain de déchiré que mon corps s’arrête, tout simplement. Je sais qu’il s’arrête et je sais que je me meurs et je m’en fiche. J’attrape la pipe, j’attrape la bouteille. Mon corps préfère s’arrêter plutôt que de subir les interminables conséquences de mes actes et je m’en fiche. Je ne fais jamais de rêves agréables ou de rêves heureux ou de rêves dans lesquels la vie est belle. Je n’ai pas de souvenirs de rêves agréables ou de rêves heureux ou de rêves dans lesquels la vie est belle.

Lorsque je ne dors pas, je reste sur mon lit, je ferme les yeux. Je pense à Lilly. Je me demande où elle est et ce qu’elle fait. L’une des conditions pour qu’elle réside dans le centre de réinsertion est qu’elle ait un boulot. Elle travaille de nuit dans la blanchisserie de l’hôpital où sa grand-mère est en train de mourir. Elle lave les draps sales et les serviettes sales, les chemises de nuit usagées et les blouses souillées. Pendant les pauses, elle va dans la chambre de sa grand-mère. Sa grand-mère souffre d’un cancer des os, qui s’est propagé à tout son corps. Le moindre mouvement lui fait mal, elle n’a pas quitté le lit depuis deux mois. Son médecin a dit qu’elle pourrait s’estimer chanceuse si elle parvenait à vivre pendant encore deux mois. Lilly me dit qu’on lui a mis un goutte-à-goutte de morphine, qu’elle divague, qu’elle ne se souvient plus du nom de Lilly, qu’elle ne se rappelle plus rien de sa vie. Son esprit a été consumé par le cancer tout comme son corps a été consumé par le cancer. Il l’a envahie et il ne reste plus rien. Elle n’est plus qu’une coquille de douleur et de morphine. Elle n’est plus que la coquille de ce qui naguère était vivant.

Lilly reste assise à ses côtés et lui tient la main et lui parle. Peu importe qu’elle ne comprenne rien, Lilly s’assied et lui tient la main et lui parle. Elle lui parle du centre de réinsertion elle espère que ça marchera elle meurt d’impatience de sortir. Elle lui parle de son boulot ce n’est pas si terrible en tout cas elle a fait pire. Elle lui parle de moi je lui manque elle aimerait que je sois ici, elle espère que je l’aime toujours. Elle lui parle de son espoir d’un avenir avec moi et sans drogue, avec un sentiment de liberté et un sentiment de sécurité. Elle parle à sa grand-mère de ses peurs. De la solitude elle a toujours été seule elle ne veut plus être seule. D’un retour à sa vie passée elle préférerait mourir que de coucher avec des hommes pour de l’argent. De moi elle a peur que nous n’arrivions pas à survivre dans le monde loin des institutions elle a peur que je la quitte comme tout le monde dans sa vie l’a quittée. De ce que sera la vie lorsque sa grand-mère sera morte. Elle a peur parce que sa grand-mère est la seule personne en laquelle Lilly ait confiance c’est la seule personne avec laquelle elle se sente en sécurité et elle ne peut s’imaginer vivre sans elle. Parfois Lilly n’arrive plus à parler et elle reste assise aux côtés de sa grand-mère et elle lui tient la main et elle pleure. Elle a peur, elle ne peut s’imaginer vivre sans elle. Elle pleure. Je sors d’ici dans trois jours. J’aurai fait mon temps, payé ma dette envers la société. Tandis que je suis allongé sur mon lit à écouter le bruit de ma respiration, tandis que je reste ici à combattre mes rêves et à divaguer au cœur de la nuit, je pense à ce que je ferai lorsque les portes d’acier se refermeront derrière moi. Je vais aller à Chicago. Je vais rejoindre Lilly. Je l’aime et je veux être avec elle. Je veux être avec elle maintenant et demain et tous les jours, le restant de ma vie. Je veux m’asseoir auprès d’elle, lui parler, la regarder, écouter sa voix, rire avec elle, pleurer avec elle. Je veux marcher avec elle et lui tenir la main et l’entourer de mes bras et qu’elle m’entoure de ses bras. Je veux la soutenir, je veux qu’elle me soutienne. Je veux garder mes distances avec la drogue je ne peux pas revenir en arrière, je veux qu’elle garde ses distances avec la drogue elle ne peut pas retourner en arrière. Je veux oublier l’alcool et la délinquance. Je veux être un homme bon, fort, sobre pour pouvoir construire une vie. Je veux construire une vie pour moi et construire une vie pour elle, une vie pour nous deux, ensemble. Je veux lui offrir un foyer, un endroit où elle se sentira libre et en sécurité. C’est ce qu’elle recherche. Elle recherche la liberté. Vis-à-vis de son passé, de ses dépendances, d’elle-même. Je ferai n’importe quoi pour la lui offrir.

J’aime Lilly. J’aime ses yeux bleus et ses cheveux noirs et sa peau pâle. J’aime son cœur endolori. J’aime ce qui vit à l’intérieur d’elle un esprit une âme une conscience quoi que ce soit j’aime ça et je veux passer le reste de ma vie avec, et je ferai n’importe quoi pour qu’il en soit ainsi.

Je sors d’ici dans trois jours.

Encore trois putains de jours.

Je m’allonge sur le lit et j’attends.

Au cœur de la nuit.

Trois.

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