Mon ami Leonard

James Frey · Chapitre 33 sur 97

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Mon ami Leonard

Chapitre 33

 

On frappe à la porte. Il est environ midi. Je suis allongé sur mon lit à regarder le plafond. Je me lève on frappe encore je vais devant la porte.

Qui est-ce ?

C’est la voix de Leonard.

M. Tout-Jouasse et son équipe de Boute-en-Train.

Je ris, ouvre la porte. Leonard et Barracuda entrent dans l’appartement. Je parle.

Pour une surprise.

Leonard parle.

On avait des affaires à régler à New York. On a bidouillé notre planning pour avoir huit heures de battement.

Je regarde Barracuda.

Comment tu vas, Barra ?

C’est moi, la putain d’équipe de Boute-en-Train. On peut pas espérer mieux.

J’éclate à nouveau de rire. Leonard parle.

Va te mettre des belles sapes et attrape ta carte de crédit, on a rendez-vous.

Où ça ?

Surprise.

Qu’est-ce qu’on va faire ?

Apporter un peu de beauté à ta vie.

Qu’est-ce que ça veut dire ?

Ça veut dire mets des belles sapes et attrape ta carte de crédit, on a rendez-vous.

Faut que je prenne une douche.

Bien. On t’attend.

Je vais dans la salle de bains, prends une douche rapide, vais dans ma chambre, mets mes beaux habits, Leonard, Barracuda et moi partons. On marche sur le trottoir on entre dans une longue Benz blanche on va vers le centre. Leonard me demande si j’ai faim je dis non, il dit qu’il a faim on s’arrête dans un petit restaurant il mange une salade verte. Il finit la salade on remonte dans la voiture on va dans le quartier des galeries de Chicago on gare la voiture dans la rue on sort de voiture on descend la rue. Leonard parle.

Tu sais ce qui est arrivé à ce quartier y a deux ans de ça ?

Aucune idée.

Le marché de l’art s’est effondré et ici, comme dans tous les quartiers à galeries du pays, ça s’est foutrement écroulé. Tu sais ce que ça veut dire, pour nous ?

Aucune idée.

Ça veut dire que la plupart de ces galeries sont au bord de la faillite, qu’elles désespèrent de vendre leur stock et qu’elles ont envie de faire des putains de très, très, très bonnes affaires. Tu sais pourquoi on est là ?

Pour acheter des œuvres ?

Plus précisément.

Je ne sais pas.

On est là pour te trouver un Picasso.

Tu te fous de moi.

Leonard regarde Barracuda.

Est-ce que je me fous de lui ?

Barracuda me regarde.

Il se fout pas de toi.

Je regarde Leonard.

Je n’ai pas les moyens pour un Picasso.

Tu n’as pas les moyens de t’offrir un tableau. Tu n’as pas les moyens de t’offrir un grand dessin ou un dessin important, mais tu peux probablement t’offrir quelque chose de petit.

Barracuda parle.

Les œuvres de Picasso sont étonnamment abordables.

Leonard parle.

Barra en a deux.

Barracuda parle.

J’ai un beau dessin au pastel d’une tête de femme et un dessin au crayon d’une colombe.

Leonard parle.

Et il les a eus pour pas cher parce que les vendeurs ont besoin de vendre.

On s’arrête devant un immeuble. Leonard parle.

J’ai fait des recherches avant de venir. Il y a une galerie à l’intérieur. Chic, mais pas très chic. Ils ont de belles pièces en stock et ils ont un énorme, énorme trou financier.

Il ouvre la porte et on entre dans l’immeuble. La galerie se trouve au deuxième étage, on monte une volée de marches. Barracuda ouvre une porte vernie en acier on pénètre dans une grande salle avec des murs blancs un sol en bois gris et une belle hauteur de plafond. Des tableaux sont accrochés aux murs, certains sont de grands tableaux abstraits, colorés, certains ne sont que de petits dessins, certains sont des panneaux monochromes minimalistes. Dans un coin au fond de la salle, il y a l’accueil, et derrière, une porte qui mène à un bureau. Leonard me regarde, parle.

Allons là-bas derrière.

On va en direction du bureau. Lorsqu’on s’approche, une belle femme d’une bonne trentaine d’années sort. Elle a des cheveux bruns et courts, porte du rouge à lèvres sombre, un tailleur noir. Elle sourit.

Que puis-je faire pour vous ?

Leonard parle.

Nous recherchons des dessins de Picasso.

J’en ai quelques-uns.

Nous aimerions les voir.

Suivez-moi.

On passe la porte, on entre dans une petite pièce. Il y a une grande vitrine contre un mur, les dessins sont pourvus d’étiquettes aux noms des artistes, deux petits dessins encadrés se trouvent au-dessus. Il y a deux chaises contre un autre mur, une porte dans un troisième. La femme parle.

Asseyez-vous, je reviens tout de suite.

Barracuda nous laisse les chaises on s’assied. La femme sort par la porte, la referme doucement derrière elle. Je regarde Leonard, parle.

C’est hallucinant, putain.

Il rit.

Pourquoi tu trouves ça hallucinant ?

L’idée que je vais peut-être rentrer chez moi avec un Picasso, c’est tout simplement hallucinant.

Tu t’en remettras.

Je ris.

Qu’est-ce que j’en fais, une fois que je suis à la maison ?

Tu le fous sur un mur, qu’est-ce que tu crois ?

Et si on me le pique ?

Leonard regarde Barracuda.

Barracuda ?

Barracuda me regarde.

Tu les retrouves et tu les butes.

Je ris. La femme ouvre la porte. Elle entre dans la pièce avec un petit dessin, peut-être vingt centimètres par vingt-cinq, et un légèrement plus grand, peut-être vingt-cinq centimètres par trente. Elle prend précautionneusement les dessins dans la vitrine et les remplace par les nouveaux. On se lève pour les observer.

Leonard parle.

Si ce que tu vois ne t’émeut pas, ne te fait pas sourire, ne te rend pas heureux, ne te fait rien éprouver, alors laisse tomber, ne l’achète pas.

Je ris. La femme rit. Je regarde de nouveau les dessins. La femme parle.

Vous éprouvez quelque chose ?

Je secoue la tête.

Non.

J’en ai d’autres.

Elle reprend les dessins, s’en va, revient avec deux autres quelques instants plus tard. Je les observe n’éprouve rien elle s’en va en rapporte deux rien deux autres. Il y en a un que j’aime bien. Il est composé de deux morceaux de papier superposés, un visage d’homme souriant tout simple est dessiné au crayon bleu, à cheval sur les deux. Le mot papiers est griffonné au crayon gris en haut du morceau le plus bas, le mot collés est griffonné au bas du morceau de papier le plus haut. Une grande étoile, également au crayon gris, est dessinée au petit bonheur sur les deux morceaux et le visage bleu, Picasso a signé en bas, dans de grandes lettres. La pièce fait environ trente-cinq centimètres de large sur soixante-dix de haut, et se trouve dans un vieux cadre en bois noir sculpté, orné. Je le regarde et il me fait sourire. J’imagine Picasso assis dans un atelier désordonné quelque part en France, je l’imagine en train de le dessiner distraitement, je l’imagine le fourrer dans un tiroir et l’oublier. Peut-être l’a-t-il donné, peut-être l’a-t-il vendu quand il avait besoin d’argent, peut-être quelqu’un l’a-t-il trouvé après sa mort, je ne sais comment il a atterri ici, dans une galerie de Chicago, mais je le regarde et il me fait sourire et je sais qu’il va venir à la maison avec moi.

Je demande à la femme combien c’est elle me donne le prix, Leonard dit hors de question, c’est au-dessus du marché et il donne son chiffre. Elle répond ils augmentent et baissent augmentent et baissent jusqu’à ce qu’ils arrivent à un prix convenable. Ils me regardent je souris et dis d’accord.

Je donne ma carte de crédit à la femme elle dit qu’elle préfère les chèques. Je dis que je préfère les cartes de crédit elle dit d’accord elle prend la carte. Je signe le reçu. Elle demande si je veux me le faire livrer, je dis non je l’emporte tout de suite.

Je le prends, le retire de la vitrine. Leonard et Barracuda et moi remercions la femme, on sort de la galerie. Je porte mon Picasso sous le bras. Je souris en marchant j’ai un Picasso sous le bras je trouve ça absolument ridicule. Leonard me regarde, sourit, parle.

T’as fière allure avec ce truc.

Je ris. Il jette un coup d’œil à Barracuda, parle.

Il a fière allure, hein ?

Barracuda parle.

Ça lui va à ravir.

Il faudrait peut-être qu’il revienne demain pour en acheter un autre.

Pourquoi pas ? On n’a qu’une vie.

Je ne te le fais pas dire. On ne vit qu’une fois, et on achète un Picasso dès que l’occasion se présente.

On rit, on rejoint la Mercedes, grimpe à l’intérieur, part. On rentre chez moi. Leonard dit qu’ils doivent aller à l’aéroport, ils ont un avion dans quelques heures. Je dis merci d’être venus j’ai passé une super journée. Leonard dit c’est rien, on reviendra bientôt. Je sors de voiture, ils s’en vont. Je rentre chez moi. Comme je n’ai pas de marteau ni de clou, je pose mon Picasso contre le mur près de mon lit. Je ris chaque fois que je le vois.

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