Mon ami Leonard
Chapitre 42
Le téléphone sonne je réponds. Il est tôt le matin je viens juste de m’endormir.
Allô ?
Mon fils. MON FILS. Quelle journée sublime, sublime !
Il ne fait pas encore jour, Leonard. C’est encore le matin, bordel. Très tôt le matin, bordel.
L’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt.
Je ris.
Mais qu’est-ce qui t’arrive ?
Des choses merveilleuses.
Par exemple ?
Je viens te voir. Je te le dirai de vive voix.
Quand est-ce que t’arrives ?
Aujourd’hui. Viens me retrouver à l’hôtel pour déjeuner.
D’accord.
On se voit là-bas, ON SE VOIT LÀ-BAS !
Je ris.
Ouais, on se voit là-bas.
Je raccroche le téléphone, retourne me coucher. Je me lève vers midi, prends une douche, me rends à l’hôtel à pied. Leonard et Barracuda sont assis dans le restaurant quand j’entre ils se lèvent. Leonard parle.
Mon fils.
Leonard.
Il me prend dans ses bras, me relâche. Je regarde Barra.
Ça faisait longtemps.
J’étais occupé.
Content de te voir.
Moi aussi, fiston.
On s’assied. Je parle.
Quelle est donc cette grande nouvelle ?
Leonard sourit, fouille dans sa poche, sort une carte en plastique, la pose devant moi.
Des cartes de téléphone.
Je ris.
Des cartes de téléphone ?
C’est ça. Des cartes de téléphone.
Et alors.
Et alors ? Réfléchis, mon fils, réfléchis.
Tu veux que je passe un coup de fil ?
Non.
Tu veux que je la vende ?
Non.
Je pige pas. C’est une carte de téléphone. On en trouve partout.
Leonard secoue la tête.
Pas des comme ça.
Elle a quelque chose de différent ?
Leonard hoche la tête.
Où est-ce que j’ai été ces derniers mois ?
Dans plein d’endroits.
Où ça, dans plein d’endroits ?
Les Caraïbes et l’Amérique centrale.
Pourquoi est-ce que j’irais là-bas et qu’est-ce que ça a à voir avec moi et mes affaires et les cartes de téléphone ?
Aucune idée.
Réfléchis, mon fils, réfléchis.
Dis-le-moi.
Leonard jette un coup d’œil à Barracuda.
Il n’a aucun flair.
Barracuda hausse les épaules, parle.
Certaines personnes n’ont pas de flair.
Pour moi, c’est évident.
C’est pas toi.
Leonard repose les yeux sur moi.
Comme tu le sais, la majorité de mes revenus provient des paris que je fais et que je prends. Comme tu peux l’imaginer, la manière dont je prends ces paris, et la société conçue pour les organiser et les gérer sont complètement illégales.
Entendu.
Pour un certain nombre de raisons, je ne veux plus que mes affaires soient illégales. Les deux premières raisons sont qu’avec la mise en œuvre des lois RICO contre les activités illicites, qui sont faites pour coffrer les gens comme moi, ma vie devient de plus en plus difficile. Je n’en peux plus d’être suivi, surveillé, je n’en peux plus que ces connards d’agents du FBI harcèlent des gens qui font du business avec moi, je n’en peux plus d’avoir à me méfier de tous les gens que je connais bordel pour être sûr qu’ils ne vont pas me balancer. Je n’ai pas envie d’aller en prison. Je n’ai pas envie de mourir en prison. Il y a des choses que j’ai envie de faire avant de disparaître et je ne pourrai pas les faire si je suis en prison. Si mes affaires devenaient légales, on ne pourrait plus m’envoyer en prison.
C’est tout à fait compréhensible.
L’autre raison, c’est la promesse que j’ai faite à mon père sur son lit de mort, qui était de jouer au golf à l’endroit où il a travaillé comme jardinier et d’y jouer en en étant un enfoiré de membre. Comme tu sais, on me met des bâtons dans les roues. Une des raisons pour lesquelles on me met des bâtons dans les roues c’est que je suis un truand célèbre. Si je cesse d’être un truand, et que je peux prouver que j’ai cessé d’être un truand, ça pourra m’ouvrir certaines portes.
C’est aussi tout à fait compréhensible.
En 1982, le gouvernement fédéral a procédé au démantèlement de l’AT&T, qui avait le monopole du service des appels locaux et longues distances. Le démantèlement a eu lieu afin que la concurrence soit encouragée et que les clients ne soient plus forcés de payer des tarifs qui étaient plus importants que ce qu’ils auraient dû être. Plus récemment, la loi sur les télécommunications a été votée parce que le résultat final du démantèlement de 82 n’a pas été aussi positif qu’on l’espérait. La nouvelle loi ouvre le marché des appels longues distances à des dizaines de nouvelles entreprises de téléphonie, dont la plupart vont faire faillite. Ça ne sera pas le cas pour quelques-unes, et quelques-unes vont se tailler leur part du gâteau, et l’une de ces parts, c’est le marché des cartes téléphoniques.
Leonard récupère la carte.
Tu achètes une carte, et tu as une somme d’argent sur ta carte, dix dollars, vingt dollars, cinquante dollars, qu’importe, tu passes des coups de fil longues distances avec la carte de l’opérateur téléphonique, tu parles jusqu’à ce que la carte soit vide et puis tu en achètes une autre. Tu me suis ?
Je hoche la tête.
Ouais, je te suis.
Tu vois où je veux en venir avec ça ?
Non, pas du tout.
Leonard regarde Barracuda, parle.
Il n’a aucun flair.
C’est pas ça, c’est que toi t’en as plein. C’est pour ça que t’es le chef.
C’est mon fils, il devrait en avoir aussi.
Eh bien, il en a pas, et c’est comme ça.
Leonard me regarde à nouveau.
Saurais-tu par hasard ce qui est légal dans les Caraïbes et dans certaines parties de l’Amérique latine et qui est illégal ici ?
Je dirais qu’il doit y avoir plusieurs choses.
Tu dois avoir raison, mais à quelle chose peut-on relier directement ma personne ?
Encore une fois, je dirai sûrement à plusieurs choses, mais vu la conversation j’imagine que tu fais référence au jeu.
Bingo ! C’est un putain de paradis pour les joueurs, là-bas. Et ce qui n’est pas légal devient légal quand on glisse une liasse de billets de cent dans la main du bon fonctionnaire local. J’adore ça, qu’est-ce que j’adore ça, putain.
Je ris.
Et qu’est-ce que ça a à voir avec les cartes de téléphone ?
Les cartes de téléphone permettent de rendre tout ça légal, et me permettent de me faire de l’argent sans que j’aie à me soucier du résultat des paris.
Comment ça ?
J’ai récemment délocalisé la plupart des gens qui travaillent dans mes affaires de jeu dans les Caraïbes et dans certains coins d’Amérique latine, où ce qu’ils font est complètement légal. Je fais acheter à tous ceux qui font des paris avec mes gars des cartes de l’entreprise de téléphonie qui m’appartient, et le prix des communications est très cher. Tout l’argent récolté est viré par l’intermédiaire de banques off-shore, qui ne sont pas soumises aux lois de ce pays, et la seule personne qui enfreint la loi dans cette équation est l’individu qui fait un pari sur le sol américain.
Vraiment ?
Disons que t’es un de mes clients. Tu vas dans un endroit où on vend mes cartes de téléphone au détail. T’en achètes quelques-unes. T’appelles un numéro qu’on t’a donné, qui t’a été envoyé par la poste d’un endroit off-shore. Ce numéro ne reçoit que les appels des standardistes qui travaillent pour mon entreprise de téléphonie et ne prennent que les appels utilisant mes cartes de téléphone. Ils te mettent en communication avec quelqu’un qui se trouve dans un bureau dans un coin où le jeu est légal. Cette personne prend ton pari, et soit elle prend un numéro de carte de crédit soit elle te fournit les instructions pour un transfert d’argent. Tu prends ton pari, on te donne un numéro de confirmation. L’appel te coûte dix dollars la minute. Tu as enfreint la loi en prenant ton pari, mais personne de mon côté n’a enfreint la loi parce que tout le monde travaille dans des coins où cette activité est légale.
T’es sûr de tout ça ?
Il y a quelques zones pas claires, mais elles sont assez peu claires pour que, si quelqu’un veut m’arrêter ou essaie de me poursuivre en justice, il s’embourbe au tribunal pendant des putains de dizaines d’années.
Très impressionnant, Leonard.
Je vais envoyer un mot au procureur fédéral de Las Vegas pour l’inviter à passer chez moi et à gentiment me lécher le cul.
Je ris, Barracuda rit. Leonard jette un coup d’œil circulaire.
J’espère que ces enculés ont chargé quelqu’un de nous surveiller ou de nous écouter en ce moment.
Il lève son majeur, l’agite dans tous les sens.
Si c’est le cas, c’est pour vous, parce que vous m’aurez pas, bande de connards.
Je ris de nouveau. Ensuite, je parle.
Félicitations, Leonard.
Merci.
Je suis terriblement impressionné.
Merci.
On devrait fêter ça.
Pourquoi tu crois qu’on est là ?
Bien. Cette fois, par contre, c’est moi qui paye l’addition.
Non, c’est pas comme ça que ça marche.
Ce soir, si.
Non.
Leonard.
Quoi ?
Je brandis une liasse de billets.
C’est ce qu’il me reste de l’argent que j’ai gagné en travaillant pour toi. Je l’ai mis de côté pour pouvoir le dépenser dans un de nos restos. Tu vas fermer ta gueule et me laisser payer l’addition, ce soir.
Il rit.
Merci, mon fils, merci.
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