Mon ami Leonard
Chapitre 6
C’est le matin je sors du lit descends. Durant la semaine que j’ai passée ici une routine s’est mise en place, je réveille Leonard, l’aide à se brosser les dents, à se laver le visage, à se raser, l’aide à aller sous la véranda, où je bois du café et il boit de l’eau. Leonard n’est pas dans sa chambre je sors sous la véranda il est assis dans son fauteuil. Il fume une cigarette, regarde de l’autre côté de la cour. Il parle.
Mon fils.
Qu’est-ce qui se passe, Leonard ?
Je reste là, je profite du matin, en fumant un bon cigare.
Une rude journée en perspective ?
On peut le dire comme ça.
T’as des projets ?
On peut le dire comme ça.
Où est Freddie ?
Il sera là sous peu. Je lui ai dit que j’avais besoin d’être un peu seul avec toi.
Qu’est-ce qu’il y a ?
Il se tourne vers moi.
Tu penses toujours à Lilly ?
Bien sûr. Tous les jours.
À quoi tu penses quand tu penses à elle ?
Je me rappelle le temps qu’on a passé ensemble. Quand je la caressais en la serrant contre moi, sa manière de m’embrasser, sa manière de sourire, sa façon de rire. Je me rappelle que je la serrais dans mes bras quand elle pleurait. Je me rappelle quand je lui parlais et quand je lui écrivais en prison. Je pense souvent à ce que notre vie aurait pu être, j’invente des histoires qu’on aurait pu vivre ensemble. Parfois je pense à ce qu’elle a pu éprouver quand elle est morte. Ce à quoi elle pensait et ce qu’elle ressentait, pourquoi elle l’a fait.
Pourquoi crois-tu qu’elle l’a fait ?
Elle souffrait trop. Elle n’arrivait simplement pas à s’en sortir.
Et que ressens-tu à propos de son geste ?
D’un côté, je continue un peu à la détester à cause de ça. Une partie de mon cœur est encore brisée. Mais dans l’ensemble j’accepte qu’elle ait fait ce qu’elle a fait parce qu’elle pensait que c’était bien, et je respecte sa décision.
Il hoche la tête, regarde de nouveau de l’autre côté de la cour. Il tire une bouffée sur son cigare, expire, écrase le cigare dans le cendrier.
C’était un excellent cigare.
Je souris.
C’est bien.
Mon dernier.
Tu veux que je t’en apporte un autre ?
Je veux dire le dernier que je fumerai.
Pourquoi ?
Il me regarde quelques instants.
Je vais te demander de respecter la décision que j’ai prise.
De quoi est-ce que tu parles, Leonard ?
Je souffre trop, mon fils. Je ne veux plus dépérir. Je veux finir ma vie, dans la dignité, avant de devenir plaintif, délirant, d’être un squelette sous perfusion.
Ne fais pas ça.
On a passé de bons moments tous les deux ici, et j’ai probablement passé la meilleure semaine de ma vie. Ça ne va faire qu’empirer, et je ne peux pas accepter ça.
Non.
Est-ce que tu respecteras ce que je vais faire ?
Je secoue la tête.
Non.
S’il te plaît comprends-le, et respecte-le, et accepte-le, comme tu l’as fait pour Lilly.
Pas question, merde, Leonard. Tu ne peux pas te suicider.
Il me regarde, dans les yeux, c’est tout ce qui en lui reste vivant, il me regarde, me regarde.
S’il te plaît, mon fils. Le moment est venu pour moi de partir.
Qu’est-ce que tu vas faire ?
Je vais te demander d’aller promener Bella. De passer quelques heures dehors. Quand tu reviendras, je serai parti.
Je secoue la tête.
Pas question, Leonard.
J’ai un tube de pilules. Ce sont des pilules contre la douleur qu’on m’a données pour supporter ce qui m’arrive. Je vais prendre le tube en entier. Je vais aller dormir, et je n’aurai plus mal.
Je t’en prie, Leonard. Non.
Je ne fais pas ça pour te faire de la peine. Tu es la personne qui compte le plus dans ma vie, la seule personne que j’aie au monde, la seule personne que j’aime. Tu es mon fils, mon enfoiré de fils, et je suis fier de toi, et de celui que tu es devenu et de ta façon de te conduire, et je sais que tu n’y crois pas, mais je continuerai de faire attention à toi, et de te protéger, et j’aurai hâte de te revoir.
Il me regarde, dans les yeux. Il ouvre les bras.
Viens dans mes bras, mon fils.
Je m’avance, le laisse me prendre dans ses bras, me mets à pleurer. Je ne veux pas que ça se passe et je ne veux pas le laisser faire, je ne veux pas perdre mon ami, mon meilleur ami, l’homme qui m’a sauvé, qui m’a aidé, qui m’a guidé et protégé qui a fait attention à moi a pris soin de moi je ne veux pas qu’il meure, je ne veux pas qu’il meure, je ne veux pas qu’il meure. Il me repousse, je ne veux pas le lâcher il me repousse.
Sois fier, sois fort. Vis dans l’honneur et la dignité. Tu peux faire tout ce que tu veux faire. Tu es mon enfoiré de fils. Ne l’oublie jamais. Ne l’oublie jamais.
Les larmes ruissellent sur mon visage j’ai du mal à respirer mes mains tremblent j’ai peur je suis sous le choc je n’arrive pas à croire ce qui se passe. Il me regarde, dans les yeux. J’ai peur je suis sous le choc je n’arrive pas à croire ce qui se passe.
Je parle.
Je ne veux pas que ça se passe.
Il glousse.
Je ne veux pas non plus que ça se passe, mais je suis dans…
Je l’interromps.
JE NE VEUX PAS QUE ÇA SE PASSE.
J’ai peur je suis sous le choc je me mets à pleurer je me mets à sangloter.
NON. NON. NON. NON.
Il me fixe des yeux. Je le regarde je sanglote j’ai peur je suis sous le choc je ne veux pas que ça se passe pitié pitié pitié. Dieu si tu existes sauve-le, sauve-le, sauve-le et je te vouerai ma vie, pitié quelqu’un n’importe qui arrêtez ça par pitié arrêtez ça c’est tout je sanglote pitié pitié pitié.
Leonard se penche, enroule ses bras autour de moi, me serre contre lui tandis que je sanglote, me serre contre lui tandis que je sanglote. Il attend que je cesse de sangloter il parle.
Si tu dois pleurer, pleure pour tous les bons moments qu’on a eus, et tous les rires, et toutes les conneries marrantes qu’on a faites, et pleure parce que ces souvenirs te rendent heureux.
Je lève les yeux vers lui. Il parle.
On a connu de bonnes années, mon fils. Des années merveilleuses. Les meilleures de ma vie.
Il se lève il me prend la main, je me lève et on se regarde pour la dernière fois, la dernière fois. Il parle.
À présent, c’est l’heure.
Je me remets à pleurer.
Tu dois me laisser. C’est l’heure.
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