Mon ami Leonard
Chapitre 22
Je prends une voiture à Saint Louis. Je ne sais pas ce qu’il y a dans la voiture, ni s’il y a quoi que ce soit. Personne ne me l’a dit et je n’ai rien demandé. Je roule 5 km/h au-dessus de la limite autorisée. Je laisse la voiture dans le parking d’un centre commercial.
Je trimbale des attachés-cases du nord de Chicago au sud de Chicago. Je trimbale des attachés-cases du sud de Chicago au nord de Chicago. Je fais des allers-retours en métro. Je me suis acheté des jolies fringues un treillis des chaussures en cuir noir une chemise blanche une veste sport bleue, de façon à avoir l’air d’un jeune banlieusard ambitieux, comme ça les gens penseront que je suis un étudiant en droit, un trader débutant, un jeune cadre dans une grande multinationale, tout ce que, d’une certaine et risible manière, je suis.
Je vais à nouveau à Milwaukee.
À Detroit.
À Rockford, dans l’Illinois.
Parfois je reçois des enveloppes, parfois non. Quand c’est le cas, le montant diffère, pouvant aller jusqu’à cinq mille, et pas en dessous de cinq cents, restant en général aux alentours de trois mille. Je n’ai pas de compte en banque, alors je planque l’argent dans mon appartement. J’en mets la majeure partie sous mon matelas. J’en mets encore dans un sachet transparent et je mets le sachet dans la chasse d’eau de mes toilettes. J’en mets un peu dans une boîte de céréales Captain Crunch, je recouvre les billets de pépites croustillantes. Je mets le reste dans une boîte vide de liquide vaisselle qui se trouve sous mon évier. Je n’ai jamais beaucoup de liquide sur moi parce que je ne veux pas attirer l’attention.
Mes amis me demandent ce que je fais, me demandent pourquoi j’ai quitté mon boulot au bar. Je leur dis que j’ai démissionné parce que c’était trop dur de travailler dans un bar trop de tentations, un vrai supplice. Ils me demandent pourquoi ce n’est pas la même chose quand je traîne dans les bars avec eux je leur dis que quand je travaillais je devais rester planté sans rien faire je m’emmerdais comme un rat mort et ça me donnait envie de boire. Que quand je suis dans un bar avec eux je me distrais, parle, ris, joue au billard, bois cola sur cola sur cola, c’est plus facile de se changer les idées. Je leur dis que d’une certaine façon c’est plus facile quand je suis avec eux parce que je vois comment ils agissent quand ils sont saouls et ça me rappelle que je ne veux plus être comme ça ni me comporter comme ça. Ils me demandent comment je gagne ma vie je leur dis que je n’ai pas beaucoup d’argent et que le peu que j’ai, je l’ai emprunté. Ils me demandent comment j’occupe mon temps libre, je leur dis que j’essaie de le tuer. Et ça, au moins, c’est vrai. Parfois tout ce que je veux, c’est tuer le temps.
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