Mon ami Leonard

James Frey · Chapitre 31 sur 97

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Mon ami Leonard

Chapitre 31

 

Je dors mal. Je m’en vais tôt le lendemain matin. J’embrasse Brooke pour lui dire au revoir me mets à marcher tente de chasser ma peur en marchant il n’y a rien à faire. Je marche toute la journée je marche jusqu’à ce que mes jambes me fassent mal mes pieds me fassent mal ça ne marche pas. Je rentre chez moi lis le Tao ça ne marche pas. Je me dis que je n’ai pas à avoir peur il n’y a rien à faire. Je me dis qu’elle ne va pas me faire de mal ça ne marche pas. Je me dis je peux me sortir de n’importe quoi j’ai vu pire j’ai supporté pire ça ne s’en va pas.

Brooke appelle me demande comment je vais je lui dis ça va. Elle demande si je veux la voir dans un bar elle sort avec Heather je dis oui. Peut-être que quand je la verrai je me sentirai mieux, peut-être, peut-être.

Je prends une douche, me change, me rends à pied au Local Option. Je rentre j’aperçois Brooke et Heather assises à une table. J’avance dans leur direction comme je me rapproche je vois que Brooke a l’air bouleversée. J’arrive je parle.

Salut.

Salut.

Salut, Heather.

Salut, James.

Je regarde Brooke.

Comment ça va ?

Brooke jette un coup d’œil à Heather, puis vers moi.

Je vais bien.

Je tire une chaise, m’assieds devant elle.

Qu’est-ce qui va pas ?

Rien.

Quelque chose ne va pas.

C’est pas grave.

Si, c’est grave.

Elle secoue la tête.

Allez, dis-moi.

Elle jette de nouveau un coup d’œil à Heather, puis à moi.

On était debout, au comptoir, un type s’est approché de moi et il m’a peloté le cul. Je lui ai demandé ce qu’il faisait et il a dit je pelote ton joli cul et il a recommencé.

Il est ici ?

C’est pas grave.

Il est ici ?

Heather me désigne trois types au comptoir, parle.

C’est celui du milieu.

Je me lève.

Je reviens tout de suite.

Brooke parle.

Qu’est-ce que tu vas faire ?

T’inquiète pas pour ça.

Je me dirige vers les trois types au comptoir. Les vannes s’ouvrent à l’intérieur de moi. Je suis submergé par la rage, la peur, l’agressivité, le besoin de protéger et le besoin de venger, l’irrépressible besoin de détruire détruire détruire. Je connais ce sentiment j’ai vécu avec pendant des années la Fureur est de retour. Je ne l’aime pas, elle a failli me tuer dans le passé, elle est revenue. Mon cœur se met à cogner. Je serre les poings, serre les mâchoires. Chaque muscle de mon corps se tend, se prépare, se contracte, se bande. Mon esprit se calme mes yeux se concentrent sur les trois hommes penchés contre le comptoir. Ils font presque la même taille que moi, ils regardent le comptoir, ne me regardent pas. Ils portent des treillis repassés, des chaussures de cuir, des chemises amidonnées, des montres de valeur. Ils ont des visages bien rasés et des coupes de cheveux classiques et courtes. Ils peuvent me filer une raclée, je peux leur filer une raclée, peut-être qu’il n’arrivera rien. J’essaie de me maîtriser, j’essaie de me préparer.

Je m’arrête à moins d’un mètre d’eux, parle.

Excusez-moi.

Pas de réponse. Je hausse le ton.

Excusez-moi.

L’un d’eux pas celui du milieu se tourne.

Ouais ?

Je veux parler à ton pote.

Il tapote l’épaule de son pote, me désigne du doigt. Celui du milieu se tourne.

Ouais ?

Mon cœur cogne. Je désigne Brooke et Heather, qui nous observent.

Ne la touche plus jamais. Ne touche pas sa copine.

Ses amis se tournent vers moi.

Quoi ?

Elle n’a pas envie que tu la touches à nouveau. C’était déplacé la première fois, il ne devrait pas y en avoir d’autre.

Qui t’es ?

Ça n’a aucune importance.

Elle t’a demandé de venir me voir ?

Ça n’a aucune importance.

Je le fixe des yeux. Il soutient mon regard. Je suis nerveux tendu j’ai peur je suis prêt à décamper je ne sais pas comment je vais me débrouiller avec ses amis. Il les regarde l’un après l’autre, repose les yeux vers moi.

On est trois et t’es tout seul.

Je le fixe des yeux. Ils sont trois, je suis seul. Je ne sais pas ce que je vais faire.

J’en ai rien à foutre que vous soyez trois. Ne la touche plus jamais.

On se regarde dans les yeux. J’aperçois Derek qui se penche sous le comptoir pour saisir une matraque courte, épaisse, il s’approche de nous, parle.

James ?

Je lève les yeux vers lui.

Y a un problème ?

Je regarde à nouveau celui du milieu, il jette un coup d’œil à Derek, aperçoit la matraque. Il parle.

Y a pas de problème.

Il se tourne vers moi.

Dis à ta copine que je suis désolé.

Merci.

Je retourne à la table rejoins Brooke et Heather. Brooke parle.

Qu’est-ce qui s’est passé ?

Il m’a dit de te dire qu’il est désolé.

Qu’est-ce que tu lui as dit ?

Ça n’a pas d’importance. Il ne te touchera plus jamais.

Elle me prend la main.

Merci.

C’est rien.

Elle sent que je tremble.

Tu vas bien ?

Ça ira mieux dans quelques minutes.

Elle sourit.

Merci d’avoir fait ça.

Je hoche la tête.

De rien.

Je reste assis avec elles, bois un cola ou deux, fume, attends que ça passe. Mes mains cessent de trembler mais ça ne va pas mieux. La Fureur reste avec moi, me torture, dit bois espèce d’enculé bois espèce d’enculé, elle dit détruis détruis, elle dit je vais te faire du mal. Je ne me suis pas senti comme ça je n’ai pas senti la Fureur comme ça depuis la clinique je me sens déjà assez fragile et vulnérable. Je n’ai pas envie de me trouver dans un bar à cet instant. J’ai envie que la Fureur s’en aille et que l’alcool la détruise. J’ai envie de boire. À chaque seconde le besoin grandit, grandit, à chaque seconde c’est un véritable combat de résister. Il faut que je parte. J’ai envie de boire. Il faut que je parte. J’attends que les trois types au comptoir partent en premier, je ne veux pas que Brooke se retrouve seule avec celui du milieu. Ils s’en vont au bout d’une heure je les regarde partir j’attends cinq minutes me lève, regarde Brooke, parle.

Faut que j’y aille.

Qu’est-ce qui va pas ?

Je ne peux pas rester ici.

Je viens avec toi.

Reste ici, passe une bonne soirée. J’ai besoin d’être seul.

Je me penche, l’embrasse, sors du bar. Je commence à marcher dans la rue. J’ai envie de me calmer. J’ai envie que la Fureur s’en aille. J’ai envie de me sentir à l’abri, j’ai envie que les pulsions s’en aillent. Cela ne devrait pas être si difficile cela ne devrait pas m’embêter. Je sais que mes problèmes sont dérisoires. Je sais que j’ai connu pire, vu pire, ressenti pire. Je sais que mes problèmes sont minuscules et pathétiques comparés aux problèmes dans le monde. Je sais que je devrais ne rien en avoir à foutre et faire avec. Le savoir, cependant, ne change rien. Tout au plus, le savoir me fait me sentir stupide, me sentir faible, me sentir encore plus mal.

Je marche pendant des heures, toute la nuit. Je marche et je cherche et ne trouve rien ni réponse ni rien. Je suis toujours le même je ressens les mêmes choses que lorsque je suis sorti du bar. Je ne veux pas le reconnaître mais je sais que je ne peux pas continuer je ne suis pas prêt à être avec quiconque d’autre que moi-même. Elle pourrait me faire du mal. J’ai envie de la protéger, des sentiments aussi forts sont dangereux pour moi. J’ai peur. Je vais chez elle je dis bonjour au gardien il me connaît maintenant je monte frappe à sa porte. Il est 9 heures du matin elle devrait être debout elle ouvre la porte en pyjama. Elle sourit, parle.

T’as pas l’air très bien.

Je ne le suis pas.

Elle m’invite à entrer je pénètre dans son appartement. Je vais dans son salon m’assieds sur son canapé, elle va dans la cuisine.

Tu veux une tasse de café ?

Volontiers.

Elle verse le café dans deux tasses, met un peu de lait dans la sienne, vient dans le salon. Elle me tend une des tasses, s’assied à côté de moi. Elle m’embrasse sur la joue, s’écarte.

Tu as l’air triste.

Je hausse les épaules.

Qu’est-ce qui ne va pas ?

Je baisse les yeux, secoue la tête. Je me déteste, déteste ma faiblesse, déteste de ne pouvoir continuer. Elle pose sa main sur la mienne.

Qu’est-ce qui ne va pas ?

Je lève les yeux, secoue la tête, mords ma lèvre. Elle m’observe pendant un moment, attrape ses cigarettes.

Tu veux une clope ?

J’acquiesce. Elle me tend une cigarette, l’allume, s’en allume une pour elle, me regarde.

Tu ne peux pas continuer, c’est ça ?

Non.

Pourquoi ?

Je ne peux pas, c’est tout.

Est-ce que j’ai fait quelque chose ?

Je secoue la tête, mords ma lèvre. Je ne veux pas pleurer.

Alors, qu’est-ce qui cloche ?

Je suis taré, c’est tout. Paumé et apeuré et taré.

Une larme se met à rouler sur ma joue.

Ça n’a rien à voir avec toi.

Les deux joues.

Et j’aimerais que ça se passe autrement.

Des larmes ruissellent sur mes deux joues elle hoche la tête, se penche, met ses bras autour de moi, parle.

Je me disais que ça risquait de se produire. Je voyais bien que tu étais tout le temps mal et je voulais faire quelque chose pour toi. Je ne sais pas ce qui t’est arrivé avant, mais je suis désolée, et j’espère que tu vas arriver à t’en sortir, et si tu as besoin d’une amie, tu sais où me trouver.

Je la laisse me tenir dans ses bras et je pleure. J’en ai marre de chialer bordel ça fait trop en un an trop. J’en peux plus de pleurer. Brooke me serre dans ses bras et relâche son étreinte et bien que tout aille mal et que je me déteste de la quitter je me sens bien parce qu’elle me serre.

Je pleure.

J’en peux tellement plus, bordel.

Je pleure.

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