Mon ami Leonard

James Frey · Chapitre 36 sur 97

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Mon ami Leonard

Chapitre 37

 

Je rentre chez moi en métro mon pantalon est plein de pisse, l’achète un journal pour le poser sur mes genoux afin que les autres passagers ne voient pas mon pantalon le voyage n’est pas agréable.

J’appelle Leonard lui dis ce qui est arrivé il n’est pas content. Il me dit qu’il va venir à Chicago s’occuper personnellement de cette affaire il veut me voir à son hôtel habituel dans la matinée.

Je passe le reste de la journée à fumer cigarette sur cigarette. Je ne cesse de voir le trou noir du canon. Je ne cesse de sentir l’odeur du métal. Je ne cesse d’entendre la balle entrer dans le barillet. Je ne cesse de sentir l’urine couler le long de ma jambe. La nuit vient je n’arrive pas à dormir. Je ne cesse de voir ses yeux, d’entendre sa voix. Il avait le doigt sur la détente et il aurait pu me tuer.

Je vais à la banque. Remplis un sac de billets. Je vais à l’hôtel, c’est loin, à pied. Je veux détruire cette peur la brûler je la sens toujours, ça ne marche pas je la sens toujours. Je prends l’ascenseur, vais au restaurant. Leonard et Barracuda sont assis à une table, ils m’attendent. Ils n’ont pas l’air content. Ils se lèvent en me voyant arriver. Leonard parle.

Mon fils.

Quoi de neuf, Leonard ?

Comment ça va ?

Je vais bien.

Je regarde Barracuda.

Quoi de neuf, Barracuda ?

À toi de me le dire.

J’ai passé une drôle de journée, hier.

À ce qu’il paraît.

Leonard s’assied, on fait de même. Leonard parle.

T’as mangé ?

Non.

On va commander, et puis je veux que tu racontes à Barracuda ce qui est arrivé.

On commande, et à la différence des autres repas qu’on a pris ensemble, le menu n’est pas gargantuesque. Une fois qu’on a commandé, je raconte les événements de la veille. Au milieu de mon histoire, les plats arrivent et je continue de parler pendant qu’on mange. Ni Leonard ni Barracuda ne m’interrompent. Ils m’écoutent en silence. Une fois que j’ai terminé, Barracuda prend une longue inspiration, écarte son assiette, regarde Leonard et parle.

Tu sais ce que ça veut dire ?

Oui.

Il a fini par péter complètement les plombs.

Je pensais qu’il allait mieux.

Je peux ?

Oui.

Barracuda se tourne vers moi.

Tu vas venir avec moi, fiston.

Je parle.

Pas question.

Tu le lui dois.

Je m’en fous.

Il t’a menacé avec un putain de flingue.

Je m’en fous, je viens pas.

Je me penche et j’attrape le sac de billets, qui était resté près de mes pieds.

Je le pose devant Leonard.

Et je ne veux plus faire ça. Je t’ai ramené l’argent que je te dois.

Leonard a l’air surpris.

Tu veux arrêter parce qu’un barjot t’a menacé avec un flingue ?

C’est une des raisons.

Et quelles sont les autres ?

Ça me fait du bien d’avoir décroché. J’ai l’impression que j’arriverai à tenir encore longtemps. Sachant cela, il faut que je trouve ce que je vais faire de ma vie. Ne le prends pas mal, mais je ne veux plus continuer à faire des courses, qu’importe la paye. Je ne veux pas me retrouver avec un flingue sur la tronche. Je veux essayer de mener une vie normale, ou au moins quelque chose qui s’en approche.

Putain de Dieu. C’est dingue. Si tu t’entendais parler…

Je ris.

Et si je te filais une promotion ?

Tu sais que je ne peux vraiment pas faire partie de ton organisation, et je ne veux pas m’y impliquer plus que je ne le suis déjà. Il faut que je fasse quelque chose tout seul.

Quoi ?

Je ne sais pas, mais j’ai assez d’argent pour prendre le temps de trouver.

Leonard désigne le sac de billets.

Je ne veux pas de ton argent.

Je te le dois.

Je veux savoir comment tu l’as dépensé.

Prends-le, c’est tout.

Pourquoi tu ne veux pas me dire comment tu l’as dépensé ?

Je ne veux pas, c’est tout.

Dis-moi comment tu l’as dépensé, et tu pourras le garder, et arrêter ce travail, et laisser Barracuda se démerder avec ton ami banlieusard. Je me rangerai à tes arguments, je pense que ça serait bien pour toi que tu commences à réfléchir à ton avenir, simplement, je veux savoir où est passé l’argent.

Je préférerais te montrer plutôt que de t’expliquer.

Bien. Montre-moi.

T’as une voiture en bas ?

Évidemment.

Allons-y.

Leonard demande la note on la lui amène il signe. On se lève, je prends mon sac, on s’en va. Barracuda récupère la voiture nous prend devant l’hôtel. On roule vers le nord-ouest ce n’est pas loin, le donne les indications à Barracuda on s’arrête chez le fleuriste où je vais toujours, dès que je passe la porte ils savent ce que je vais acheter. J’achète des roses rouges de magnifiques roses rouges. Lilly en raffolait quand elle était vivante, j’espère qu’elle les aime toujours.

On passe le portail. On est toujours en ville, mais à la lisière, on aperçoit les imposants gratte-ciel au loin. Le terrain se déploie devant nous, autour de nous, il y a des milliers et des milliers de stèles. On roule lentement sur une petite route qui serpente. Elle est calme, tranquille, déserte. On tourne on quitte la route principale pour en prendre une plus petite, on avance un moment, je fais signe à Barracuda de se garer sur le côté.

Je sors de voiture, Leonard et Barracuda sortent de voiture. Je les guide dans les allées. Nous ne parlons pas. Les seuls bruits sont ceux de nos pas et les piaillements des petits oiseaux. À une trentaine de mètres de la route je m’arrête devant deux tombes blanches, dépouillées. Les deux stèles sont identiques. On découvre, dans des lettres toutes simples :

 

Katherine Anne Sanders

1932-1994

Avec tout notre amour

 

Lillian Grace Sanders

1970-1994

Avec tout notre amour

Des roses mortes sont posées sur la tombe de Lilly. Je les enlève et les remplace par les roses fraîches. Je me penche vers l’endroit où la pierre tombale rejoint l’herbe, où j’imagine qu’elle repose, sa tête placée sur un coussin. Je murmure bonjour, je t’aime, j’ai amené des amis avec moi, tu te rappelles sûrement de Leonard, il me demande toujours de tes nouvelles, j’espère que tu vas bien, je t’aime, je t’aime.

Je recule, posté aux côtés de Leonard et Barracuda, qui fixent les stèles, et je parle.

Elles n’avaient pas d’autre famille qu’elles deux, alors je me suis occupé d’elles. Je les ai fait passer de la morgue au funérarium. Je leur ai acheté des robes pour les obsèques, je les ai fait mettre dans des cercueils garnis de soie et j’ai acheté les emplacements et les tombes. Elles étaient catholiques, ce que j’ignorais avant, alors j’ai demandé à un curé de dire quelques mots. Lilly a eu une vie de merde, une putain de vie de merde, et j’ai cru que je pouvais la changer, mais je n’ai pas réussi, alors j’ai voulu que ça, au moins, ça soit bien pour elle.

Je regarde Leonard, des larmes ruissellent sur son visage. Il parle.

Elles sont belles.

Ouais.

Je n’ai jamais rien vu d’aussi beau.

Je hoche la tête, les larmes me montent aux yeux.

Je vais faire envoyer des fleurs ici chaque semaine, pour toujours.

Tu n’as pas à faire ça, Leonard.

Et ces tombes seront toujours entretenues.

Tu n’as pas à faire ça, Leonard.

Je sais que je n’ai pas à le faire, mais je vais le faire.

Merci, Leonard.

Il regarde Barracuda, parle.

Présentons-leur nos respects, faisons-leur savoir que nous pensons à elles.

Barracuda parle.

J’ai l’impression qu’elles le savent.

J’en suis sûr.

Ils s’avancent et font le signe de croix, se mettent à genoux, commencent à prier. Je ne crois pas en Dieu, mais j’aime penser que Lilly est dans un plus bel endroit, alors je me mets à genoux et je ferme les yeux et je prie.

J’espère qu’elle sait.

Que pour elle et seulement pour elle, pour elle et seulement pour elle.

Je prie.

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