Mon ami Leonard
Chapitre 20
C’est le matin le téléphone sonne. Un homme une voix que je ne connais pas me dit de le rejoindre dans une cafétéria du quartier.
Je marche jusqu’à la cafétéria, m’assieds dans un box, bois un café, attends. Un homme entre dans le restaurant il a un peu moins de trente ans, rasé de près, cheveux noirs, bien habillé, mais pas tape-à-l’œil, une montre en or. Il s’arrête devant mon box, parle.
Vous êtes James ?
Ouais.
Il s’assied en face de moi.
Vous avez une bonne mémoire ?
Ouais.
Tant mieux.
Pourquoi ?
Voici comment ça marche.
Il met la main dans sa poche, sort un biper, le fait glisser sur la table.
Gardez constamment ce bipeur sur vous. Quand vous êtes bipé, appelez le numéro. Allez systématiquement dans une cabine téléphonique, jamais deux fois dans la même. Quand vous appellerez, vous tomberez sur quelqu’un qui vous donnera des instructions. Ne notez jamais ces instructions, ne gardez absolument aucune trace d’elles. Si vous vous gourez, ça sera votre problème, alors assurez-vous de bien les avoir comprises avant de raccrocher. Quand vous aurez raccroché, mémorisez le numéro du biper, effacez-le, suivez les instructions. Si vous êtes en voiture, conduisez cinq kilomètres au-dessus de la vitesse autorisée, jamais au-delà, jamais en deçà. Vérifiez toujours la voiture pour vous assurer que les feux fonctionnent correctement. Si vous êtes arrêté, fermez-la. Demandez à avoir un avocat et attendez, dites à l’avocat de se mettre en relation avec votre ami Leonard. Si tout se passe bien, et si vous ne foirez pas, quand la mission est terminée, appelez le premier numéro pour confirmer. Si jamais vous tombez sur un message 911, arrêtez tout sur-le-champ. Prenez ce que vous transportez et placez-le dans un lieu sûr, qui n’est pas chez vous. Si c’est une voiture, garez-la dans un endroit sûr. Si vous tombez sur le message 411, cessez ce que vous êtes en train de faire et attendez d’autres instructions. Des questions ?
Non.
Voulez-vous que je répète ce que je viens de dire ?
Non.
Bonne journée.
L’homme se lève et s’en va. Je commande un deuxième café, des œufs, du bacon et des toasts. Je fume une cigarette, lis le journal, attends mon repas. Ça arrive, je commence à manger, le biper se met à sonner, deux bips forts et perçants, deux autres, deux autres. Je me lève récupère le bipeur, me rends vers le téléphone au fond de la cafétéria. Je mets les pièces, compose le numéro, une voix masculine répond après la première sonnerie.
Salut.
J’ai été bipé.
Vous êtes novice.
Ouais.
Vous avez un stylo ?
Non, pas de stylo.
Bien. Vous avez une bonne mémoire ?
Ouais.
Tant mieux.
La voix m’indique une adresse dans la proche banlieue. Me dit de frapper à une porte, on me remettra une valise. Placer la valise dans le coffre de la voiture blanche arrêtée dans l’allée, les clefs sont sous le tapis du côté du conducteur. On m’indique une deuxième adresse, qui se trouve à Milwaukee. Conduire jusqu’à l’adresse à Milwaukee, sortir la valise du coffre. Frapper à la porte, faire appeler un homme du nom de Paul, lui donner la valise, ne la donner à personne d’autre, Paul l’attend. Ramener la voiture dans la banlieue de Chicago, la laisser dans l’allée, les clefs sous le tapis. Appeler pour confirmer.
Je fais répéter les deux adresses à la voix. Il me demande s’il doit encore répéter, je lui dis que non, je m’en souviens. Il dit bien, me raccroche au nez. Je raccroche, retourne à mon box, finis mon petit-déjeuner, m’en vais.
Je prends le train de banlieue pour aller dans les faubourgs aisés au nord de Chicago. C’est la fin de matinée, le train est presque vide. J’ai la trouille. Mon cœur s’emballe, mes mains tremblent légèrement. Je regarde par la vitre, essaie de respirer lentement, essaie de rester calme. Les rares passagers ressemblent tous à des agents du FBI, des hommes d’âge moyen dans des costumes sombres, et on dirait qu’ils me jettent des coups d’œil, qu’ils m’observent. Je me dis que c’est des conneries, que je deviens parano, personne n’en a rien à foutre de ce que je fais dans ce train, mais je ne me sens pas mieux. Dans ma tête, je me fais le film de mon arrestation, je vois déjà les menottes, les sens sur ma peau, entends les flics me réciter mes droits, sens l’odeur du siège arrière de la voiture, sens un courant d’air comme la portière claque. Je m’imagine assis en face d’un avocat, discutant de mon affaire, pesant les avantages d’un arrangement avec le procureur, essayant de trouver comment alléger le chef d’inculpation. Je me rappelle mon admission, avoir glissé mes quelques maigres affaires dans une enveloppe, troqué mes habits contre une combinaison, passé des chaînes, marché sur le ciment et dans les halls en acier. Ma cellule m’attend. J’ai une putain de trouille.
Le train arrive dans ma gare, je sors, deux taxis attendent, je grimpe dans l’un d’eux, donne au chauffeur le nom de la rue, il démarre. On progresse dans des quartiers calmes, parmi de grandes maisons dotées de grandes pelouses, de haies impeccables, de pancartes signalant un système d’alarme, de voitures étrangères dans les allées.
Je lui dis de me laisser à un croisement. Je commence à scruter les élégants numéros accrochés aux porches et aux portes. Je trouve ce que je cherche, une grande maison de pierre avec une voiture blanche dans l’allée. J’avance vers la porte, frappe, attends, mon cœur s’emballe. La porte s’ouvre c’est un homme d’âge moyen qui porte un pyjama en soie. Il a une valise. Il parle.
Puis-je vous aider ?
Je suis venu récupérer quelque chose.
Quoi ?
On ne me l’a pas dit.
Vous êtes sûr de vous adresser au bon endroit ?
Mes mains se mettent à trembler.
Ouais, j’en suis sûr.
Je me mets à paniquer.
Il me semble que non.
Panique.
C’est l’adresse qu’on m’a donnée.
Panique.
Qui donc ?
Je ne suis pas libre de le dire.
C’est très étrange. Vous venez chez moi pour récupérer quelque chose, mais vous ne savez pas ce que c’est, et vous ne voulez pas me dire qui vous envoie ?
Je ne fais que suivre des instructions.
Vous voulez que j’appelle la police ?
Non, monsieur.
Elle arrive vite dans cette ville.
Vous n’avez pas à appeler la police, monsieur. Je dois avoir fait une erreur. Je vous laisse.
Je fais demi-tour, commence à partir, ne peux pas courir ça serait trop gros, faut que je me casse d’ici tout de suite, comment est-ce que j’ai pu merder à ce point bordel, faut que je me casse d’ici tout de suite tout de suite tout de suite.
Fiston.
Je m’arrête me retourne.
Je me fous de toi. J’ai entendu dire que t’étais nouveau et j’ai voulu m’amuser un peu.
Je souris, pas parce que je trouve ça drôle, si je pouvais je le frapperais cet enculé, mais parce que je suis soulagé, mon sourire n’est qu’une réaction nerveuse. Je reviens vers la porte. L’homme tend la main derrière lui et pose une valise marron, toute cabossée, devant moi.
Vous m’avez foutu une putain de trouille.
Ça ne se voyait pas.
Si.
Tu t’es très bien débrouillé, tu es resté calme, sans paniquer. Si jamais ça t’arrive pour de vrai, conduis-toi exactement de la même manière.
J’espère que ça n’arrivera jamais.
Ne déconne pas et ça n’arrivera pas.
J’attrape la valise.
Bonne journée.
À toi aussi.
Je fais demi-tour, me dirige vers la voiture. La valise est lourde, plus lourde que ce à quoi je m’attendais, vingt-cinq kilos, peut-être trente. J’entends l’homme refermer la porte derrière moi, j’ouvre la portière de la voiture, cherche les clefs sous le tapis, les trouve. Je mets la valise dans le coffre, me glisse derrière le volant. En sortant de l’allée je vois l’homme qui se tient derrière une des fenêtres. Il sourit, me fait un signe de la main.
Je sais que la voie rapide se trouve à l’ouest je vais en direction de l’ouest. Je sors la carte de la boîte à gants, l’étudie. La route 94 y va directement, si je continue à aller dans la même direction je tomberai dessus. Je range la carte, allume une cigarette, m’installe confortablement pour le voyage.
Le voyage est facile, ennuyeux. Je fume des cigarettes, écoute la radio, de temps en temps je chante en entendant une chanson d’amour sirupeuse, une puissante ballade heavy metal ou un standard rock. J’essaie de trouver une station qui passe du punk, pour que je puisse hurler et crier et vociférer des obscénités, mais je n’en trouve pas. Mais tous les quarts d’heure ou presque, je vocifère malgré tout des obscénités.
J’aperçois Milwaukee dans le lointain. C’est une petite ville, une vieille ville, de celles qui n’ont jamais été rénovées. Quand j’étais petit je regardais un feuilleton à la télé sur deux femmes qui travaillaient comme ouvrières brasseuses à Milwaukee, à part ça je connais que dalle à cette ville.
Je quitte la voie rapide, recherche une station-service. Je m’arrête, demande ma route on m’explique, je retourne derrière le volant, continue d’avancer, trouve l’adresse, c’est là encore un beau quartier de grandes maisons bordant le lac Michigan. Je m’arrête dans une longue allée. Une rangée de haies se dresse d’un côté, un jardin de la taille d’un terrain de football s’étend de l’autre. Une immense demeure en pierre se trouve au bout, on se croirait en Angleterre, en Irlande ou en Écosse, pas à Milwaukee. Je m’arrête devant, prends la valise, la porte jusqu’à l’entrée. Je frappe et j’attends. J’entends du bruit derrière la porte, la porte s’ouvre brusquement, j’entends une voix.
Je suis Paul.
Je ne vois personne.
Laissez la valise et fichez-moi le camp.
Je pose la valise sur le perron. Paul jette une enveloppe, elle atterrit à mes pieds. Je la ramasse, regarde à l’intérieur, elle est remplie de billets, je m’en vais. Le retour à Chicago se passe bien, je fume des cigarettes, j’écoute des mélodies et je jure. Je gare de nouveau la voiture dans l’allée, prends le train pour rentrer en ville. Sur le chemin de mon appartement, je m’arrête à une cabine téléphonique, appelle le premier numéro du bipeur, confirme la livraison.
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