Mon ami Leonard

James Frey · Chapitre 17 sur 97

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Mon ami Leonard

Chapitre 17

 

Ma mère vient me rendre visite. Mes parents habitent à Tokyo, je ne les vois pas souvent. C’est grâce à eux que j’ai été admis à la clinique. Je ne les ai pas toujours appréciés, et je leur ai fait mal sans relâche au cours de ma vie, mais ils m’ont toujours aimé. J’ai de la chance de les avoir.

Ma mère voit mon appartement, éclate de rire. Elle me demande où je dors, où je m’assieds, je lui réponds par terre. Elle secoue la tête et dit ce n’est pas bien, James, pas bien. Elle appelle quelqu’un dans le Michigan, où ils habitaient auparavant, ils ont toujours une maison qui est vide, maintenant. Elle pose des questions concernant le garde-meuble, si c’est facile d’y avoir accès, elle demande si l’on peut m’envoyer un lit, un bureau et une table. Elle raccroche, dit que j’aurai un lit et un bureau et une table d’ici quelques jours.

On va au centre-ville. On descend Michigan Avenue. Ma mère et mon père viennent tous les deux de la banlieue de Chicago, ils s’y sont rencontrés, s’y sont mariés. Ils n’avaient pas d’argent quand ils se sont mariés, ils ont passé leur lune de miel dans un hôtel du centre. En marchant, ma mère me montre les restaurants où ils allaient, les parcs dans lesquels ils s’asseyaient, se tenaient la main, s’embrassaient, les magasins dans lesquels ils se baladaient, regardant des objets qu’ils ne pouvaient pas s’acheter, espérant qu’un jour, un jour. C’est agréable d’écouter ses souvenirs, j’apprécie qu’elle les partage avec moi. C’est comme une porte qui s’ouvre, qui mène à ma mère, à mon père, à leur vie. C’est une porte que j’ai toujours ignorée, une porte par laquelle je suis heureux de passer, une porte dont je m’estime chanceux qu’elle soit toujours ouverte.

On va déjeuner. Un endroit chic, un endroit que ma mère connaît et dont elle raffole, elle essaie d’y manger chaque fois qu’elle est en ville. On attend une table, on s’assied, serviettes sur les genoux, verres d’eau. Ma mère se met à me poser des questions. Comment vas-tu, je vais bien. Comment te sens-tu, ça dépend, j’ai des hauts et des bas, ça monte et ça descend, en général je suis au plus bas. Est-ce dur de rester sobre, ouais c’est dur, la moindre seconde de chaque journée est un combat, je sais que je mourrai si je recommence, parfois j’ai l’impression d’avoir envie de mourir. As-tu besoin d’aide, non, je vais m’en sortir, il faut que je croie que je vais m’en sortir. Elle me parle de Lilly, je secoue simplement la tête. Elle me demande ce qui s’est passé, je secoue simplement la tête, dis que ça n’a pas marché, je ne veux pas en parler, je ne peux pas en parler. Elle dit c’est dommage, j’aurais aimé que ça marche pour vous. Je suis incapable de répondre.

Comme on a fini de manger, quelqu’un s’approche de notre table. Je le reconnais vaguement, mais je ne m’en souviens pas.

James ?

Ouais ?

David. On était en cours ensemble.

Je ne me souviens toujours pas de lui, je fais semblant.

Ouais, comment ça va ?

Bien. Qu’est-ce que tu fais là ?

C’est ma mère. On déjeune.

Il regarde ma mère.

Ravi de vous rencontrer.

Maman parle.

Moi de même.

Il me regarde à nouveau.

Je suis étonné de te voir ici parce qu’on m’avait dit que tu étais en prison. Pour avoir éclaté un flic.

Ma mère tique.

Où t’as entendu ça ?

Je sais pas trop.

Comme tu vois, j’y suis pas.

Je vois. Tu vis ici, maintenant ?

Ouais.

Tu veux qu’on se voie, à l’occase ?

D’accord.

Il cherche dans sa poche, en sort son portefeuille.

Tu fais toujours la fête ?

Je secoue la tête.

Non.

Il tire une carte de son portefeuille, me la tend.

Si jamais t’as besoin de quelque chose, appelle-moi.

D’accord.

Au revoir.

Ouais.

Il s’en va. Je regarde ma mère. Elle parle.

J’espère que tu ne l’appelleras jamais.

Ça risque pas.

Ça m’a l’air d’être un salopard.

Je ris. Ma mère ne parle jamais comme ça en ma présence.

J’ai pas la moindre idée de qui il s’agit. Je sais que j’étais en cours avec lui, mais à part ça, rien.

Bon. C’est un salopard.

Je ris de nouveau. On termine, on sort, on se promène encore un peu. Ma mère me fait partager d’autres souvenirs, je l’écoute, je franchis davantage la porte. On voit l’hôtel où ils ont passé leur nuit de noces, une pizzeria que mon grand-père adorait, un grand magasin où ma grand-mère aimait acheter des cadeaux. On voit un maillot de l’équipe de hockey de Chicago. Mes parents ont assisté à un match de cette équipe le soir qui a suivi leur mariage. Ils ne pouvaient rien s’offrir d’autre, c’était une soirée grandiose pour eux.

Il commence à faire noir, le moment où ma mère va s’en aller se rapproche. Avant de partir, elle veut m’acheter des assiettes, des fourchettes, des cuillers, des couteaux. Pour l’instant j’utilise des couverts en carton et en plastique que je récupère dans les fast-foods. Elle pense que le fait de posséder des objets normaux tels que des assiettes, des fourchettes, des cuillers, des couteaux m’aidera à normaliser mon existence, m’aidera à me réadapter plus facilement. On va dans un magasin, on jette un œil, tout ce que j’aime est noir. Ma mère rit, pense que c’est bizarre d’aimer des assiettes noires et des couverts noirs. Je lui dis que quel que soit son désir de me normaliser, un côté de moi restera toujours un peu étrange. Elle rit. On prend tous les beaux articles noirs, à moitié normaux.

On rentre chez moi. On range tout dans les placards au-dessus de mon évier. Une voiture est sur le point de chercher ma mère, pour l’emmener à l’aéroport, elle annonce qu’elle doit partir. Je la remercie pour la journée, la superbe journée, sûrement la meilleure journée que j’aie passée avec elle. Elle sourit, se met à pleurer, elle est heureuse, heureuse que je sois vivant, heureuse que je devienne humain, heureuse qu’on puisse passer une journée ensemble sans cris. Je l’embrasse, l’accompagne dehors, lui ouvre la portière de la voiture. La voiture s’en va.

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