Mon ami Leonard
Chapitre 19
Je prends un avion pour la Virginie. Je vais passer une semaine dans la famille d’Allison, l’aider à faire ses cartons, traverser le pays avec elle en voiture. Elle vient me chercher à l’aéroport je la vois la prends dans mes bras la serre l’embrasse lui dis qu’elle m’a manqué je suis tellement heureux de la voir je l’aime.
Ses parents vivent à Virginia Beach. Ils vivent dans une grande et belle maison sudiste avec des colonnes blanches et une immense véranda, d’un côté il y a un terrain de golf et de l’autre une crique tranquille devant l’océan Atlantique. Ce sont des sudistes conservateurs, des gens qui croient en Dieu, la famille, la tradition. Je les apprécie, ils semblent m’apprécier. Je ne jure pas quand ils sont là, leur cache mes tatouages, évite de parler de mon passé. J’occupe une chambre dans une section de la maison opposée à celle d’Allison. Dès que j’en ai l’occasion je l’entraîne dans les toilettes dans les salles de bains dans le grenier, on sort furtivement de nos chambres la nuit on se retrouve dans la cuisine le salon dehors dans l’herbe. Je joue au golf avec son père, vais faire des courses avec sa mère et elle, on va dîner dans leur club de loisirs, Allison et moi faisons du vélo de grandes promenades le long de la plage. C’est une belle semaine, une semaine de douceur, ça ressemble à la vie que nous pourrions mener dans quelques années si on se mariait et qu’on vivait ailleurs qu’à Los Angeles. C’est une image que j’aime ça ressemble au bonheur, quelque chose d’agréable. Ça semble bien, mieux que la vie que j’aurais pu imaginer.
À la fin de la semaine on remplit la voiture, on prend un dernier petit-déjeuner avec ses parents, ils pleurent et nous font au revoir lorsqu’on s’éloigne. On a étudié notre itinéraire dans un atlas on prend une route serpentine qui traverse le sud des États-Unis. On va prendre notre temps au moins une semaine, peut-être deux. Notre première étape est à Richmond. On va chez le frère d’Allison, qui est l’avocat d’une grande entreprise de tabac. Je l’avais vu à Paris il y a plusieurs années on avait bu quelques coups ensemble quand j’ai quitté Paris j’ai atterri en cure de désintoxication et en prison il a fait son droit. Il est grand, blond, beau, il porte un pantalon repassé, une chemise amidonnée, habite dans un appartement neuf, j’imagine qu’il tient le compte de ses chèques et paie ses impôts à temps. Il nous emmène au restaurant dit qu’il en a marre de Richmond en a marre de vivre dans un milieu conservateur pense à déménager. Je lui demande où il veut aller il dit je ne sais pas trop peut-être Los Angeles. Je lui propose de balancer ses trucs dans la remorque d’Allison il peut venir avec nous. Il refuse.
De Richmond on va à Washington DC. On se promène vers Georgetown on va à la National Gallery. Allison m’emmène dans un magasin de maillots de bain elle veut m’acheter un Speedo léopard, je lui demande pourquoi elle dit parce que c’est drôle. J’en essaie un marche dans le magasin demande aux autres clients ce qu’ils en pensent. La plupart m’ignorent, deux homos me disent que ça me va à ravir, une vieille dame me dit de m’ôter de sa vue avant qu’elle appelle la police. Je porte le Speedo dans la voiture lorsqu’on sort de la ville.
On décide d’aller à Memphis. À mi-chemin on s’arrête dans un hôtel pas cher. On prend une grande chambre avec un grand lit c’est la première fois qu’on est vraiment seuls depuis mon arrivée on en profite. On arrive à Memphis on visite Graceland on mange des grillades on écoute du blues sur Beale Street. Je me sens triste à cause d’Elvis qui est mort dans les toilettes de sa grande maison stupide et déserte. Je mange des grillades jusqu’à ce que je n’arrive pratiquement plus à marcher. Je connais le blues et parfois j’ai eu le blues mais pas maintenant, pas maintenant.
On va dans le Sud on traverse le Tennessee et le Mississippi. J’entre dans le relais routier d’un bled alors que je porte le Speedo, les camionneurs veulent me péter la gueule, le vendeur rit et me demande si je vais à la plage. Plus au sud vers La Nouvelle Orléans on voit mon ami Miles Davis, pas Miles Davis le trompettiste, mon ami de la clinique l’honorable Miles Davis, juge fédéral. Miles était mon compagnon de chambre à la clinique. On a passé des nuits d’insomnie à parler, écouter de la musique, il joue de la clarinette et jouait quand je n’arrivais pas à dormir. Il m’a aidé à démêler mes problèmes judiciaires, a parlé à des gens en ma faveur, a passé des coups de téléphone pour moi et m’a aidé à éviter une longue peine de prison.
À part Leonard c’est la seule personne que j’ai connue là-bas qui a décroché, le reste de nos amis sont soit en prison, soit morts. On passe trois jours à La Nouvelle-Orléans. Je rencontre la femme de Miles elle est médecin on fait un somptueux repas cajun avec elle et Miles. On va dans un bar du quartier français dans lequel les serveuses ont l’air d’être de belles femmes mais sont des hommes. On boit du café fort on mange des beignets on regarde des magiciens déguenillés faire leur numéro, des guitaristes saouls faire de la musique, des diseurs de bonne aventure spéculer et mentir. On écoute du jazz toute la soirée dans des bars sombres et enfumés où les meilleurs musiciens du monde jouent avec leurs tripes, sans la moindre reconnaissance. On se promène dans les jardins d’anciennes plantations les propriétaires sont toujours blancs le personnel est toujours noir on ne dirait pas que les choses ont beaucoup changé. On mange des glaces dans le ghetto on se balade dans le zoo, quoi de neuf orang-outang, ça me plaît tous ces poils fous. Je suis triste de partir, triste de dire au revoir à Miles. Je pourrais vivre à La Nouvelle-Orléans, la chaleur et le bruit et la saleté ne me gênent pas, c’est un magnifique paradis, décati débauché décomposé. On remonte vers le nord on traverse le Texas on décide de tenter de le traverser d’une traite. Allison achète des livres on éteint la radio elle me fait la lecture. Quatorze heures plus tard on a terminé deux livres de Paul Bowles quatre litres de café trois paquets de cigarettes et je vois trouble. Quatre heures plus tard on arrive à Santa Fe on voit un ami d’Allison on fait une balade en montagne on passe plusieurs jours dans une station thermale on se fait masser on se baigne dans des sources d’eau chaude Allison fait des soins je n’ai pas la moindre idée de ce que c’est je me contente de bouquiner.
On va à Vegas. On est tous les deux crevés on ne sort pas de la chambre.
On va de Vegas à Los Angeles. On se gare devant la maison. Cassius et Bella sont restés chez un ami il les a ramenés à la maison plus tôt dans la journée. Comme je m’approche de la porte je les entends aboyer je ne sais pas s’ils ont senti mon odeur ou s’ils m’ont entendu mais ils savent que je suis là. J’ouvre la porte ils sautent dans tous les sens et courent en décrivant des cercles, Cassius fait pipi ils me font des mamours. Je leur dis papa est rentré maintenant il ne va pas repartir. Je leur dis papa est avec maman elle ne va pas repartir. Allison sourit je la regarde l’enlace, l’embrasse dans le cou, parle.
Je t’aime et je suis heureux que tu sois là et je ne veux plus que tu t’en ailles.
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