Mon ami Leonard
Chapitre 40
Leonard m’appelle et me dit qu’il m’envoie un billet d’avion il veut que je vienne dans sa villa en bord de mer pour le Super Bowl. Je prends mon billet, prends l’avion, vole jusqu’à L.A., sort de l’avion. Mon ami Chris passe me prendre. Je suis allé à la fac avec lui, j’ai habité avec lui pendant un an. Il travaille dans un golf dans le comté d’Orange. Il aimerait avoir son propre parcours de golf à l’avenir, à l’heure actuelle il est assistant-jardinier. Je lui demande ce que ça veut dire, il dit ça veut dire que je tonds des putains de pelouses à longueur de journée.
Je sors du terminal c’est lumineux, chaud, ensoleillé. Chris m’attend, garé contre le trottoir, je grimpe dans son 4 x 4 il dit quoi de neuf je dis pas grand-chose il demande où on va je dis le comté d’Orange et je lui donne l’adresse.
Le voyage dure à peine plus d’une heure. On parle de nos amis on rit il me demande comment je vais je dis bien, je lui demande comment il va il dit bien il ne fait que travailler. Je vois une grande affiche pour le Pageant of the Masters, ça me fait rire. On passe devant un cinéma en plein air appelé le Irvine Bowl, où il y a écrit que c’est là que se déroule le Pageant of the Masters je ris de nouveau. On arrive à Laguna Beach. On se perd. J’appelle Leonard il nous donne les indications. On trouve sa maison au bout d’une impasse. C’est une grande maison blanche et moderne, tout en angles et en verre, construite contre une falaise et surplombant l’océan. Il y a une dizaine de voitures garées dans l’allée et le long du trottoir. Ce sont toutes des voitures européennes, coûteuses : des Porsche, des Bentley, des Mercedes, des Jaguar, des BMW.
On se gare, on va à la porte, un homme à l’entrée nous demande nos noms. Je lui donne mon nom et il nous laisse entrer. On passe la porte pour pénétrer dans un grand salon. Tout est blanc, le sol, les murs, les meubles, il y a des fleurs blanches dans des vases blancs, des lampes blanches avec des abat-jour blancs, de longs rideaux blancs en lin aux fenêtres. Il y a au fond de la pièce un escalier, du bruit provient d’en dessous on se dirige vers l’escalier on descend. On pénètre dans une autre grande pièce. Devant nous le mur est en verre, derrière le verre il y a une véranda et derrière la véranda la vue sur l’océan Pacifique. Le long d’un autre mur il y a un billard avec du feutre noir. Le long d’un troisième il y a un bar un long comptoir blanc, un barman en smoking blanc se tient derrière et sert à boire. Sur le mur de derrière il y a un immense téléviseur, le plus grand téléviseur que j’aie jamais vu, les images proviennent d’un projecteur suspendu au plafond. Il y a trois grands canapés confortables disposés en U devant le téléviseur. Il y a environ trente personnes éparpillées entre la salle et la véranda, il y a beaucoup plus de femmes que d’hommes. Les hommes sont hétéroclites, Noirs Blancs et Asiatiques, certains en costume, certains en short et T-shirt. Les femmes sont toutes blanches, toutes belles, la plupart blondes. La plupart se sont fait gonfler les seins, et toutes sont bien habillées, bien que certaines soient moins habillées que d’autres. Quand nous atteignons le bas des escaliers Chris jette un coup d’œil circulaire, me regarde, sourit et dit putain de Dieu, on va se marrer.
J’aperçois Leonard sur la véranda il fume un cigare et parle à un homme d’une soixantaine d’années avec de longs cheveux blancs et une longue barbe blanche l’homme est accompagné par une jeune fille blonde. Je me dirige vers Leonard il me voit lève la main crie.
Mon fils. Mon fils est arrivé.
L’homme et la blonde se tournent et me regardent je ris.
Salut, Leonard.
Tu viens d’arriver ?
Ouais.
C’est ton ami ?
Ouais. Chris, Leonard. Leonard, Chris.
Ils se serrent la main. L’homme les interrompt, dit à Leonard qu’ils discuteront plus tard. Il s’éloigne avec la femme, qui nous jette un coup d’œil en partant. Leonard regarde Chris, parle.
Tu habites près d’ici, non ?
Ouais.
Tu fumes de l’herbe ?
Ouais.
T’aimes baiser les petites poulettes ?
Chris rit.
Bien sûr.
Le type qui vient de partir est le plus grand dealer d’herbe de la côte Ouest et la jeune personne, c’est sa femme, et c’est une star du porno. Elle aime baiser et il se fout qu’elle baise ailleurs et je peux te dire, vu le regard qu’elle t’a lancé, qu’elle a envie de baiser avec toi, alors si tu veux de l’herbe, ou elle, fais-le-moi savoir.
Chris rit de nouveau.
Sérieux ?
Leonard hoche la tête.
Ouais, mais je tiens à te prévenir.
Me prévenir de quoi ?
Elle fait des pornos SM, et elle pourrait avoir envie de te fouetter avant de baiser avec toi.
Vraiment ?
Ouais, et elle y va pas de main morte. J’ai vu les résultats. C’est pas joli joli.
Chris se tourne, regarde la femme, qui se tient avec son mari près du billard. Il revient vers nous.
T’as une bière ? Je crois que j’ai besoin de boire une bière et d’y réfléchir.
Bien sûr que j’ai de la bière, j’ai tout ce que tu veux. Va demander au barman et laisse-moi une minute seul à seul avec mon fils.
Super.
Chris s’approche du bar. Leonard se tourne vers moi.
Merci d’être venu.
Merci de m’avoir invité.
Il se pourrait que ça soit la dernière fête de ce genre. J’ai pensé que tu aimerais voir ça et je me suis dit que ça te plairait.
Pourquoi la dernière ?
Il va y avoir du changement.
Ça te dérangerait de m’en dire plus ?
Pas tout de suite.
D’accord.
Je regarde autour de moi.
Qui sont tous ces gens ?
Des joueurs à la ramasse, dont un contingent important va perdre d’énormes sommes d’argent que je vais récupérer.
Ils jouent tous avec toi ?
Tous les hommes, et quelques femmes. Les autres femmes accompagnent des hommes ou sont payées par mes soins pour faire plaisir aux hommes.
Lesquelles sont payées ?
Y en a une que tu apprécies ?
Simple curiosité.
Tu vois celle qui parle avec ton ami ?
Je regarde Chris, qui se tient près du bar. Il parle à une grande femme blonde, elle est plus grande que lui, elle porte une minijupe et un bustier qui ne cachent pas grand-chose.
Ouais, je la vois.
C’est une professionnelle, et sous peu elle va se pencher vers lui et lui proposer en lui chuchotant à l’oreille d’aller faire un tour en haut avec elle.
Il va s’en chier dessus.
S’il est malin, il va aller faire un tour en haut. Ça sera le meilleur coup de sa putain de vie.
Je ris.
Tu fais souvent ça ?
Comme je t’ai dit, c’est peut-être la dernière fois, mais d’ordinaire je le fais pour le Super Bowl, le championnat de basket ou le Kentucky Derby, qui sont les jours de l’année où on prend les plus gros paris.
Pourquoi ici et pas à Vegas ?
Pour la même raison que je ne t’ai jamais emmené à Vegas.
Qui est ?
On me fait suivre à Vegas. Le moindre de mes mouvements est surveillé par des gens qui n’ont qu’un but dans la vie, trouver un moyen de me mettre sous les verrous. Tu n’es encore qu’un point sur leur radar, mais si tu venais à te pointer à Vegas, tu deviendrais un point beaucoup plus gros, et autant éviter ça. Je fais des fêtes ici parce que je maîtrise ce qui se passe dans cette maison et ce que les gens voient et entendent dans cette maison. Ce n’est pas par hasard qu’elle se trouve au fond d’une impasse, et qu’elle est construite dans la falaise. Ce sont deux choses qui rendent sa surveillance bien plus difficile. J’ai aussi déniché d’anciens agents secrets venus d’Angleterre qui ont ouvert une boutique d’espionnage vendant des babioles d’espionnage high-tech et ils viennent une fois par mois passer la maison au peigne fin pour chercher d’éventuels micros.
Est-ce qu’ils ont déjà trouvé quelque chose ?
Ouais, mais pas depuis un bail, ce qui veut dire soit que les fédéraux ont laissé tomber soit qu’ils utilisent des saloperies que mes gars peuvent pas détecter. Bientôt ça n’aura plus d’importance, parce que, comme je te l’ai dit, ces fêtes n’auront plus lieu.
Et tu ne veux pas me dire pourquoi ?
Pas encore.
Il tire une bouffée sur son cigare, parle.
Tout va bien pour toi ?
Ouais.
Tu t’occupes ?
Ouais.
Tu fais quoi ?
J’ai écrit un scénario de film.
Leonard sourit.
Ah ! C’est génial, putain. Pourquoi tu ne m’as pas dit que tu faisais ça ?
Je ne voulais pas avoir honte au cas où je n’aurais pas réussi à finir.
Tu as envie d’être écrivain ?
Je me suis dit que j’allais essayer.
Est-ce que je peux lire ton scénario ?
Non.
Pourquoi ?
Il est minable.
Allez.
Pas question.
Ça peut pas être si mauvais.
Il est à chier. Je l’ai montré à quelques personnes et tout le monde est d’accord, même si certains ne l’ont pas dit franchement.
Pourquoi tu as écrit un scénario ? J’aurais cru que tu écrirais un livre.
C’est plus facile d’écrire un scénario et ça prend moins de temps et je me suis dit que j’arriverais peut-être à gagner un peu d’argent comme ça.
La plupart des films sont minables, alors il est sûrement parfait.
Il est minable même par rapport à des films minables, et il n’était pas censé être minable. Quand je le faisais, je me disais qu’il était génial. Aucune personne saine d’esprit ne me filerait le moindre centime pour ça.
Il y a plein de gens à Hollywood qui ne sont pas sains d’esprit. Et certains d’entre eux sont ici, aujourd’hui même, dans cette putain de baraque.
Crois-moi, même eux, ils trouveront ça minable.
Tu vas en écrire un autre ?
Ouais.
Bien. Si t’écris le truc le plus pourri, le plus commercial auquel tu peux songer, je parie que tu vas le vendre.
Peut-être.
Comment ça va, côté pognon ?
J’en ai encore trop.
Dépense-le. Achète-toi un beau truc.
J’ai vu un dessin de Matisse, dernièrement.
J’espère que je le verrai sur ton mur la prochaine fois que je viendrai te voir.
Tu devrais te dépêcher de venir. Mes amis te réclament et ils meurent de faim.
Il rit, désigne la maison d’un geste.
Le match va bientôt commencer, faut que je rentre pour passer à l’action.
Où est Barracuda ?
Dallas joue, et pour une raison quelconque Barracuda, même s’il est originaire de New York, a toujours été un supporter de Dallas, alors j’ai pris deux billets pour lui et son frère, et je les leur ai envoyés.
T’es un chic type, Leonard.
Il rit.
Non, c’est pas vrai.
Oh que si.
Rentrons. J’ai du boulot.
Je le suis à l’intérieur. Chris est toujours en train de bavarder avec la fille. Leonard s’approche des canapés, une star du R’n’B qui a un disque de platine chante l’hymne national à la télévision. Leonard se mêle à ses invités, racontant des blagues, riant avec eux, serrant des mains. Je vais au bar, prends un cola, trouve une place pour m’asseoir, attends que le match commence. Presque instantanément, Chris s’assied à côté de moi, parle.
Mon gars.
Quoi de neuf ?
Cette poulette, je crois que j’ai une touche avec elle.
Je ris.
Qu’est-ce qu’il y a de drôle ?
Est-ce qu’elle te plaît ?
Regarde-la. Elle est splendide. Bien sûr qu’elle me plaît.
Et qu’est-ce qui te fait penser que tu lui plais ?
Elle m’a demandé si je voulais faire un tour en haut, pour avoir une conversation en tête-à-tête.
Qu’est-ce que t’as répondu ?
J’ai dit oui, putain. Elle récupère son sac à main et on monte.
Je ris de nouveau.
Qu’est-ce qui est si fendard ?
Je secoue la tête.
Allez, mon gars. Qu’est-ce qui est si fendard ?
C’est une pute, Chris.
C’est impossible.
Si, c’est possible.
Qu’est-ce qui te fait croire ça ?
Leonard me l’a dit.
Bordel, c’est une pute ?
Ouais.
Je croyais que je lui plaisais.
Tu lui plaisais sûrement, mais elle est payée pour que tout le monde lui plaise, ici.
Nom de Dieu.
Prends-toi un verre. Regardons le match.
Il va au bar, prend un verre, revient. Lorsque le match débute, la plupart des gens dans la maison se rassemblent autour du téléviseur. Leonard, assis au milieu du canapé, prend les paris. De là où nous sommes, nous entendons les montants cinquante, soixante-quinze, cent mille ; on entend un homme dire deux cent vingt-cinq, on entend un autre dire quatre cents. Pendant le match, on entend des paris plus absurdes encore. Un homme parie cent mille dollars que Dallas va obtenir l’engagement, il perd le pari. Un autre parie cinquante que le botteur de l’équipe adverse va manquer l’embut, il gagne le pari. Leonard accepte tous les paris, même s’il modifie souvent ceux qui sont bizarres. Des paris sont pris sur les engagements, les plaquages, les transformations, les progressions par passes, les progressions en courant, les tirs au-dessus ou au-dessous, des paris sont pris sur n’importe quelles conneries. À la mi-temps tout le monde monte à l’étage, où un énorme buffet a été dressé. Il y a des côtes de bœuf, il y a des pinces de crabe, il y a des salades César, des patates cuites au four, des épinards à la crème. Il y a des steaks de saumon, il y a une salade de pâtes. Il y a un buffet spécial avec des desserts gâteaux et tartes et tourtes et biscuits et chocolats et éclairs. Nous remplissons nos assiettes de nourriture, redescendons, regardons le spectacle de la mi-temps. Chris fait connaissance avec deux autres femmes l’une est une pute, l’autre est mariée à un producteur de musique, je rencontre le propriétaire d’une chaîne de concessions de voitures, un marchand d’armes israélien, un homme qui exporte des fripes américaines au Japon, deux joueurs professionnels, un homme qui prétend être un membre de la famille royale iranienne et avoir été obligé de fuir les ayatollahs. Lorsque la partie touche à sa fin, Leonard s’assied près de moi. Je parle.
Comment ça se passe ?
Mal, pour l’instant.
Pourquoi ?
1,2 million de pertes.
Putain.
Je vais les récupérer.
C’est un paquet de pognon.
Attends voir. Les gens font les cons pendant la seconde mi-temps. Tu t’amuses ?
Ouais, je m’amuse. C’est ridicule.
C’est tout à fait juste.
Tu t’amuses ?
Je bosse.
Tu devrais prendre une de tes filles, pour éliminer le stress avant que le match redémarre.
Elles ne sont pas là pour moi. Si tu en veux une, par contre, tu peux prendre ma chambre.
Non merci.
De l’autre côté de la pièce, un homme se met à appeler Leonard.
Faut que j’y aille.
D’accord.
Il se lève, va vers l’homme. Le match redémarre. Chris joue au billard avec deux putes, hésite à coucher avec l’une d’elles ou les deux ou les deux en même temps. J’essaie de le convaincre qu’il devrait le faire avec les deux en même temps, mais il décide que non, dit qu’il ne s’en sent pas le droit. Je lui dis que, putain, il le sentirait sûrement super bien s’il le faisait et il rit et dit ouais, ouais, ouais.
Plus le match avance, plus les invités de Leonard sont saouls, certains commencent à sniffer de la cocaïne sur la table basse, le bar, sur des boîtes de CD, certains commencent à fumer de l’herbe. Les paris s’intensifient et, attisés par l’alcool et la drogue, sont de plus en plus risqués et absurdes. Leonard commence à en gagner plus, regagne l’argent perdu, se met à accumuler des sommes énormes. Quand le match est terminé, avec Dallas pour vainqueur, Leonard est manifestement content, bien que cela ne se voie pas parce qu’il garde un air sérieux. Après le match les femmes mettent de la musique, dansent. L’alcool coule toujours à flots, les drogues affluent, certaines filles commencent à embrasser des hommes, certaines se mettent à s’embrasser entre elles, certaines montent sur le bar, enlèvent leur corsage et dansent. Je dois prendre un vol de nuit et Chris doit tondre la pelouse tôt le lendemain matin, alors on cherche Leonard qui est sous la véranda à fumer un cigare, et je parle.
On met les voiles.
Vous en avez marre ?
C’est génial. Je suis content d’être venu. Merci de m’avoir fait venir.
C’est rien. Qu’est-ce que tu vas faire quand tu seras rentré ?
Écrire un autre film pourri.
Fais-le bien pourri.
Je ferai de mon mieux.
Et je viendrai te voir dès que je pourrai ou quand j’en aurai fini avec mes affaires.
Tes affaires secrètes.
Leonard rit.
Tu comprendras quand je t’en parlerai.
Sois prudent.
Je suis prudent. C’est pour ça que je mets un terme…
Il désigne la maison.
À ce genre de conneries.
Je suis content d’avoir pu y assister.
Il rit.
Si tu restais un peu plus, tu en verrais encore bien plus.
Je ris. Il passe le bras autour de moi.
Je t’accompagne à la porte.
Merci.
On va à la porte. Leonard l’ouvre, on sort. Il parle.
Bon voyage.
Rentrez bien.
Toi aussi.
Il regarde Chris.
Content de t’avoir rencontré.
Merci de m’avoir invité.
Si tu changes d’avis pour les filles, dis-le-moi. C’est pour moi.
Chris rit.
Merci.
Leonard repose les yeux sur moi.
À bientôt, mon fils.
À plus, Leonard.
Chris et moi allons jusqu’au 4x4 grimpons à l’intérieur partons. Leonard se tient au bout de l’allée, nous regarde partir.
À plus Leonard.
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