Mon ami Leonard
los angeles
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Mon deuxième ami du nom de Kevin habite à Los Angeles. C’est un acteur qui vit dans un appartement à Hollywood, prend des cours de comédie, passe des auditions, travaille comme serveur et se démène. On a été à la fac ensemble. Il a vingt-six ans, mais il en fait dix-huit, il a des cheveux foncés et ondulés, des yeux bleus et de bonnes joues roses. Il aime parler et la plupart du temps il est drôle, la plupart du temps il est facile à vivre et il a envie de faire le trajet en voiture avec moi de Chicago à Los Angeles. Ça serait chouette qu’il m’accompagne.
Il vient à Chicago, on remplit mon pick-up, on prépare notre itinéraire. On va passer par le Midwest, se diriger vers le Nouveau-Mexique, traverser l’Arizona, le Nevada et la Californie.
On part tôt le lendemain matin. Comme on s’en va, je m’arrête à un croisement quelconque dans un quartier à l’abandon. Je prends ma bouteille de rose, la bouteille que j’ai achetée quand je suis arrivé, la bouteille que j’ai conservée tout le temps que j’étais ici, la bouteille que j’ai toujours gardée comme recours, et je l’abandonne encore fermée au coin de la rue. J’espère que quelqu’un la trouvera, et j’espère qu’il l’appréciera.
On roule vers l’ouest pendant des heures et des heures, traversant des terres cultivées, des centaines de kilomètres se mélangent dans une mer verte et jaune qui ondule lentement, toutes les granges rouges les fermes blanches les silos gris se ressemblent. On s’arrête à Kansas City pour la nuit, on se lève tôt, on continue. Dans le Colorado, on prend vers le sud, on se dirige vers le Nouveau-Mexique. Kevin reçoit un message pour une audition importante, il faut qu’il rentre à L.A. plus tôt que prévu. On choisit de continuer d’aller directement en Californie, on s’arrêtera pour l’essence et la bouffe, on se relayera au volant, l’un dormant pendant que l’autre conduira. Kevin jette un œil à la voiture chaque fois qu’on s’arrête pour l’essence, il vérifie l’huile, le liquide de refroidissement, les essuie-glaces. Je lui dis de ne pas s’inquiéter, que la voiture a été rafistolée, elle est en très bon état. Il me répond qu’il est juste prudent. On traverse les montagnes du Nouveau-Mexique, on descend dans l’Arizona, il est 2 heures du matin, je me gare dans un relais routier. J’entre pour chercher du café et des cigarettes Kevin se remet à tout vérifier. Dix minutes plus tard, on s’en va.
C’est le milieu de la nuit. On est au milieu du désert. Kevin ne parle plus on est tous les deux crevés il me dit qu’il va dormir. J’allume la radio. J’écoute quelqu’un parler de troupes d’assaut qui se promènent dans des hélicoptères noirs pour kidnapper les gens qui critiquent le gouvernement et leur faire des lavages de cerveau. Ça fait partie d’une conspiration organisée par les francs-maçons et les Juifs. J’entends un étrange cliquetis qui vient du moteur. Je sens une odeur de plastique brûlé. Je ris, pense que c’est peut-être un coup des francs-maçons et des Juifs. Le cliquetis devient plus fort, l’odeur plus agressive. Il y a un grand BOUM, le moteur perd immédiatement de sa puissance, de la fumée s’échappe du capot, l’odeur est accablante. Kevin se réveille et demande qu’est-ce qui est arrivé, qu’est-ce qui se passe, je lui dis il y a un truc dans le moteur qu’a l’air de clocher, je pense que c’est à cause des francs-maçons et des Juifs, et je me gare sur le bas-côté de la voie rapide. On sort de voiture Kevin ne comprend toujours pas.
Qu’est-ce qui s’est passé ?
Je ne sais pas.
Il faut qu’on sorte. Je crois que la voiture va exploser.
Je pense que ça va.
Qu’est-ce qui cloche ?
Je regarde le pick-up. La fumée est moins importante, l’odeur toujours ignoble.
Je n’en ai aucune idée. Un sale truc est arrivé.
Comment ?
Est-ce que t’as remis tous les bouchons et les saloperies en place ?
Évidemment que oui, je suis pas débile.
Simple question.
On se tient devant le pick-up, à l’observer. La fumée s’est presque dissipée. On reste immobiles, à observer quelques minutes. C’est le milieu de la nuit. On est au milieu du désert. Je regarde Kevin.
On dirait qu’on est dans la merde.
Essaie de le démarrer.
Il démarrera pas.
Essaie, c’est tout.
Je vais dans le pick-up, essaie de démarrer. De gros cliquetis viennent de sous le capot, il ne démarre pas. Je sors.
Démarre pas.
Peut-être que si on attend un peu.
On attend dix minutes. Pas une seule voiture, pas un camion ne passent. J’essaye de démarrer le moteur, même résultat. Kevin parle.
Qu’est-ce que tu veux faire ?
Rester ici.
On reste ici. Quelques voitures passent, aucune ne s’arrête. Au bout d’une demi-heure, une voiture de police se range sur le bas-côté. Un agent en sort, pour la première fois de ma vie je suis fou de joie de voir un représentant de la loi venir vers moi. Il demande ce qu’on fait on lui dit le pick-up est tombé en panne. Il demande d’où on est et où on va on lui dit. Il nous demande si on sait quelle est la panne du pick-up je dis aucune idée.
Il retourne à sa voiture, allume son émetteur, parle quelques minutes, revient.
J’ai appelé un mécano que je connais qui a une dépanneuse. Il peut venir vous chercher si vous voulez, mais c’est pas donné. Si vous ne voulez pas, vous pouvez attendre jusqu’au matin, la patrouille de l’autoroute remorquera la voiture.
Il peut venir ici rapidement, votre gars ?
On est en plein milieu de la nuit et il est pas tout près.
On ne peut pas attendre demain matin.
Je vais appeler mon type. Il sera ici dans une heure.
Le policier retourne dans sa voiture, parle dans la radio, il revient et nous dit que la dépanneuse arrive. Il remonte dans sa voiture et s’en va. On attend. Je m’assieds sur le bord de la route et fume des cigarettes. Kevin fait les cent pas, il s’inquiète à l’idée que nous ne soyons pas rentrés à temps pour son audition. Une heure passe, deux heures, il commence à faire jour quand on voit une dépanneuse s’approcher de nous. Elle se range sur le bas-côté, derrière nous, un petit homme maigrichon les bras couverts de tatouages, une cigarette pendue aux lèvres, sort de la camionnette s’avance tranquillement vers nous il parle.
On dirait que vous avez un petit problème.
Ouais.
Qu’est-ce qui s’est passé ?
Des drôles de bruits et de la fumée.
Ouvrez-moi ce putain de capot.
Je farfouille, ouvre le capot. Il le soulève, regarde le moteur. Kevin et moi restons derrière lui, nous l’observons tandis qu’il examine le moteur, il se tourne vers nous.
Vous êtes niqués, les mecs, complètement niqués.
Qu’est-ce qu’il y a ?
Le moteur a pété.
Pourquoi ?
Est-ce que quelqu’un y a touché ?
Je désigne Kevin de la main. L’homme parle.
Il a oublié de remettre le bouchon du radiateur et tout le liquide de refroidissement s’est évaporé, boum, ça a tout fait péter.
Kevin parle.
C’est pas possible.
Si, c’est ce qui s’est passé. J’ai vérifié.
J’ai remis le bouchon.
Il est pas là, et tant que je sache, y s’est pas envolé tout seul.
Kevin s’énerve, il est sur la défensive.
C’est pas drôle.
J’essaye pas d’être drôle, j’essaye seulement de vous dire ce qui s’est passé, et ce qui s’est passé c’est qu’il n’y avait pas de bouchon sur le radiateur et le putain de moteur a pété.
C’est pas ce qui s’est passé.
Je regarde le mécano, parle.
Combien de temps ça prendra pour le réparer ?
Il réfléchit un petit moment, parle.
Peut-être une semaine, dix jours. C’est long, ce genre de boulot.
Kevin parle.
Une semaine ?
Au minimum, vieux. Le moteur est foutu, complètement grillé.
Kevin se tourne vers moi.
Il faut que je rentre, il faut que je rentre vite.
Je regarde le mécano.
Y a un moyen d’aller plus vite ?
Nan.
On peut louer un pick-up dans le coin ?
À Flagstaff.
C’est loin d’ici ?
À cent quatre-vingts kilomètres ou quelque chose comme ça.
Vous pourriez nous remorquer jusqu’à là-bas ?
Je vous remorquerai jusqu’au Japon si vous me payez, les gars. Je vous remorquerai où vous voulez.
Combien ça va coûter ?
Eh bien, il est 4 h 30 du matin et putain je peux pas blairer Flagstaff et ma femme ne peut pas me sentir en ce moment et j’ai besoin d’argent pour la rendre heureuse, alors ça va douiller.
Combien ?
Sept cent cinquante dollars.
Pas question.
Cinq cents dollars.
Trois cent cinquante.
Ma femme est vraiment folle de rage, mec, cinquante de plus.
D’accord, allons-y.
Le mécano retourne à sa dépanneuse, la gare devant mon pick-up, commence à fixer mon pick-up sur le mécanisme de remorquage à l’arrière de sa dépanneuse. Kevin ne décolère pas, il n’arrive pas à réaliser ce qui se passe, est persuadé de ne rien avoir à faire dans cette histoire. Je grimpe à côté du mécano, Kevin à mes côtés, on part pour Flagstaff.
On regarde le lever du soleil sur les plaines désolées. Le mécano bavarde, il fume il parle de sa femme il dit qu’elle le déteste, de ses deux frères il dit qu’ils le détestent, de sa petite amie il dit qu’elle le déteste. Il parle de sa dépanneuse il la surnomme Wayne c’est son bien le plus précieux. Il parle de tirer des coups de feu dans le désert il espère trouver quelqu’un qui lui enverra un bazooka pour qu’il essaye de foutre, dit-il, un putain de beau merdier pas piqué des vers. J’écoute le mécano et je ris pendant presque tout le voyage. Kevin regarde par la fenêtre, serre les dents et secoue la tête.
On arrive à Flagstaff. Il est encore tôt. Presque tout est fermé on trouve une station-service, du café, des cigarettes, des bâtonnets de bœuf séché. Le mécano nous laisse, avec mon pick-up, sur le parking d’un loueur de voitures. Je lui fais un chèque, il dit merci et me conseille de quitter Flagstaff le plus vite possible. Je lui demande pourquoi il dit des drôles de choses arrivent dans le coin. Je lui demande quoi il secoue la tête et dit mec, crois-moi, y a des saloperies foutrement horribles, flippantes et délirantes dans le coin. Il monte dans sa dépanneuse et nous laisse.
Kevin et moi nous asseyons, on attend. On a deux heures à tuer avant que le bureau ouvre, Kevin passe presque tout son temps à injurier le mécano et son diagnostic erroné. Quand le bureau ouvre je loue une grande camionnette et une remorque et je mets mon pauvre pick-up déglingué dans la remorque. On va vers l’ouest. Je n’ai pas dormi depuis vingt-quatre heures. Le désert joue des tours à mon esprit et à mes yeux je vois des mirages, je vois des flashs argentés, des lumières bleues. Je bois du café, fume des cigarettes, mets la radio à fond, halluciné.
Une fois entrés dans le comté de Los Angeles il nous faut quatre heures pour faire une centaine de kilomètres. Quand on atteint West Hollywood je n’arrive plus à penser correctement, voir correctement, marcher correctement. Je laisse les camions, mon pick-up sur la remorque et la grande camionnette d’un côté de la rue ils occupent un demi-bloc.
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