Mon ami Leonard

James Frey · Chapitre 5 sur 97

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Mon ami Leonard

Chapitre 4

 

 

Le soleil entre à flots par le pare-brise de mon pick-up. Il brille, mais il n’est pas chaud.

C’est le petit matin et j’attends. La bouteille de rose se trouve sur le siège à côté de moi. Elle est encore pleine.

J’ai passé toute la nuit à pleurer, à regarder la bouteille, à fumer, à jurer. J’ai injurié cet enfoiré de Dieu. Je me suis injurié j’aurais dû arriver plus tôt. J’ai injurié tous ceux que j’ai vus, je leur ai hurlé dessus et je les ai injuriés. J’ai injurié mon pick-up il ne m’avait rien fait mais je l’ai injurié quand même. J’ai injurié la Terre le ciel la nuit. J’ai injurié la bouteille dans ma main j’ai injurié la partie de moi qui la voulait. Je l’ai injuriée et je l’ai défiée et elle m’a injurié et elle a tenté de me défier. J’ai injurié ma main tremblante et mon cœur battant, je me suis injurié, j’aurais dû le savoir, j’aurais dû l’en empêcher. J’ai injurié la pièce dans ma poche. J’ai injurié le sachet de chips. J’ai injurié Lilly. J’ai injurié Lilly comment avait-elle pu se faire une chose pareille. J’ai juré et j’ai pleuré. Comment avait-elle pu se faire une chose pareille.

C’est le petit matin et j’attends. La bouteille de rose se trouve sur le siège à côté de moi et elle est encore pleine. Je vais la garder. Je vais la garder car si je décide de la boire, elle sera à portée de main. Je m’en suis sorti hier soir, mais ça ne signifie pas que je vais m’en sortir aujourd’hui, ni demain.

J’attends. J’attends que le soleil vienne au-dessus de moi. J’attends que les cloches sonnent 10 heures. J’attends d’appeler mon ami Leonard. Il m’a dit que si un jour j’avais besoin d’aide il serait là pour me l’apporter j’ai besoin d’aide tout de suite. Je n’ai pas d’argent et pas de travail et nulle part où vivre. J’attends d’appeler Leonard. J’ai besoin d’aide tout de suite.

Je démarre le pick-up. Je sors de ma place et je retourne vers le foyer. Si j’arrive à trouver Leonard et s’il m’aide, il va falloir que je reste dans les environs du foyer. Les gens là-bas sauront qui est Lilly et qui l’a emportée. Je veux la revoir avant qu’elle disparaisse. Je veux la revoir.

Je retrouve mon chemin j’aperçois le foyer. Je me range sur le bas-côté et je me gare. Je sors du pick-up je regarde autour de moi. Je vois le fleuriste. Je vois la flèche qui abrite les cloches. Je vois un parc, le parc est vide. Je vois une banque et un magasin de chaussures et une cafétéria. Je me dirige vers la cafétéria.

J’ouvre la porte, j’entre. Il fait chaud, c’est bruyant. Il y a une odeur de bacon et d’œufs. Il y a des gens à chaque table, qui mangent, boivent du café, bavardent. Il y a un petit couloir au fond de la cafétéria j’aperçois des toilettes et un téléphone. Je me dirige vers le téléphone, je plonge la main dans ma poche arrière. J’en retire mon portefeuille et je prends une carte. Il y a cinq noms sur la carte, cinq numéros. Ils appartiennent tous à Leonard.

Je prends le combiné et je compose le zéro. Je parle à une opératrice je lui donne mon nom et le premier numéro. Je lui demande de passer un appel en PCV. Elle s’exécute, personne ne répond. On essaie le deuxième numéro. Pas de réponse. On essaie le troisième, l’appel est refusé. On essaie le quatrième, j’entends Leonard répondre.

Appel en PCV de la part de James ?

Un peu, mon neveu.

Merci.

L’opératrice raccroche.

Mon fils.

Quoi de neuf, Leonard ?

Tu es sorti de prison et tu es à Chicago. Voilà ce qui y a de neuf.

Ouais, j’y suis.

Comment ça se passe ?

Pas bien.

Qu’est-ce qui se passe ?

Je fonds en larmes.

J’ai pas envie d’en parler.

Qu’est-ce qui ne va pas ?

J’ai besoin de ton aide, Leonard.

Qu’est-ce qui se passe ?

J’ai besoin d’aide.

De quoi as-tu besoin ?

J’ai besoin de trente mille dollars.

Quoi ?

J’ai besoin de trente mille dollars, Leonard.

Qu’est-ce que c’est que ce bordel ?

Tu m’as dit de t’appeler le jour où j’aurais besoin d’aide. Merde, j’ai besoin d’aide. J’ai besoin de trente briques.

T’as bu ?

Non.

T’es défoncé ?

Non.

Qu’est-ce qui ne va pas, bordel ?

Je fonds en larmes.

J’ai besoin d’argent.

Il ne répond pas.

Je t’en prie, Leonard.

Il ne répond pas.

Je t’en prie.

Je l’entends reprendre sa respiration.

Où es-tu ?

Dans une cafétéria.

Comment veux-tu que je te les fasse parvenir ?

Merci, Leonard.

Tu es mon fils. Je vais prendre soin de toi.

Merci, Leonard.

Maintenant dis-moi comment tu veux que je te fasse parvenir l’argent.

Je lui donne l’adresse du foyer. Il me dit que j’aurai l’argent d’ici une heure. Je le remercie, merci, Leonard. Il me demande si je veux qu’il vienne à Chicago et je lui dis non. Il redemande si je suis saoul ou défoncé il veut savoir et je lui dis non. Il dit que même s’il n’a pas besoin d’être au courant tout de suite il faudra bien qu’à un moment il sache pourquoi j’ai besoin de tant d’argent. Je dis d’accord. Je le remercie encore et il dit ne t’en fais pas pour ça et je dis merci encore et on raccroche. Merci, Leonard. Merci.

Je sors de la cafétéria et je retourne à mon pick-up, vers le foyer. Comme je me rapproche, mon cœur se met à battre plus fort. Je pense à ce qui s’est passé dans le foyer, les images dans mon esprit sont nettes. Pendue pendue pendue. J’essaie de repousser les images, mais elles restent, pendue pendue pendue. Chaque pas est plus difficile, chaque pas est plus lourd. Je remonte l’allée qui mène à la porte. Chaque pas. Pendue.

J’ouvre la porte et j’entre dans le hall. J’ai envie de partir, les images sont nettes. La même femme est assise à l’accueil. Il y a des roses rouges dans un vase à côté d’elle. Elle lève les yeux vers moi, je dis bonjour, elle dit bonjour, elle désigne les roses et elle me dit qu’elle les a mises de côté pour moi. Je la remercie et je demande à voir Tom. Elle dit il est sorti puis-je vous aider. Il y a un fauteuil en face d’elle je m’assieds. J’ai envie de partir, les images sont nettes. La salle de bains dans laquelle Lilly s’est pendue se trouve dans ce foyer. Je regarde la femme et je parle.

J’ai besoin d’informations.

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