Mon ami Leonard
Chapitre 15
Je commence mon nouveau boulot. Le bar est petit, quelconque, situé au niveau le plus bas d’un grand immeuble, sous une boutique de vêtements. Huit marches mènent de la rue à la salle qui abrite dix tables, deux flippers, des téléviseurs dans deux angles diffusant du sport en continu. Il y a une machine à pop-corn près de la porte, le pop-corn est gratuit. Il y a en permanence trois employés en train de travailler, un barman, une serveuse, un videur. Le barman Ted et la serveuse Amy sont toujours dans la même équipe que moi. Ils sortent ensemble, et lorsqu’ils ne servent pas la dizaine de clients qu’il y a habituellement, ils se tiennent au bout du bar, fumant des cigarettes, gloussant, chuchotant et s’embrassant. Je suis dehors. Il fait un froid de canard et je suis constamment engourdi. Je garde en permanence dans ma poche une liasse de tickets pour des boissons gratuites. Je suis censé les offrir à tous ceux qui passent devant le bar, on peut les échanger contre un verre de liqueur de melon ou un kamikaze gratuit. Les trois premiers jours, personne n’accepte l’offre, donc la plupart du temps je ne me donne plus la peine de solliciter les gens. Quand je m’en donne la peine, je choisis ceux dont je suis sûr qu’ils vont dire non, tels que les enfants, les personnes âgées, ou les gens très très bien habillés, et je les supplie d’entrer, leur dis que mon boulot est en jeu, que j’ai désespérément besoin de leur aide. Ils me répondent non sans exception. À partir de minuit, il n’y a plus que quelques personnes. Je reste planté là à frissonner et fumer des cigarettes. Parfois je fais des tests pour voir combien de temps je peux rester sans bouger, je peux tenir environ deux heures. Parfois je me chante des chansons, des chansons d’amour stupides avec des titres comme Just Once [Juste une fois], Secret Lovers [Amants secrets], Lost in Love [Perdu en amour], Down on Bended Knees [À genoux]. Je ne sais pas comment ni pourquoi je connais les paroles, mais je les connais. Parfois je lance une piécette encore et encore, comptant les face, et les pile, pour une raison que j’ignore c’est plus souvent face. Parfois je parle à Lilly. Je mène de longues conversations avec elle. Parle de choses diverses, de l’actualité, de choses que j’ai vues en marchant, de choses que j’ai lues. Je lui parle de nos projets des projets qu’on avait quand j’étais en prison. Où on voulait vivre, les boulots qu’on voulait avoir, peut-être le mariage, peut-être des enfants, comment on appellerait les enfants, elle voulait une petite fille, je voulais un petit garçon. Parfois je pleure en lui parlant. Parfois je me mets en colère. Parfois je me sens idiot, mais je continue toutefois de parler. Parfois je m’arrête, j’ai son image dans ma tête, et il faut que je m’arrête.
Mon travail se termine à 4 heures. Je pointe, m’en vais. Il fait toujours noir, les rues sont désertes. Je marche vers le sud dans des canyons faits d’acier et de béton. Je vais et viens entre les blocs vides, les yeux braqués sur des monolithes de cinquante, quatre-vingts, cent dix étages, j’observe l’ombre des réverbères dériver sur les rez-de-chaussée, donne des coups de pied dans les journaux abandonnés, les tasses en carton et les sachets jonchant les trottoirs. Je marche au milieu de larges boulevards, me poste immobile au centre de ponts métalliques, m’assieds seul sur d’immenses places tentaculaires, dans des parcs, de longues étendues de pelouse morte. Je suis la seule personne éveillée, la ville et ses habitants sont endormis, mes pas ma respiration et le sifflement du vent qui hurle sont les seuls bruits que j’entends. La ville se transforme, cesse d’être une ville, devient un musée. Les bâtiments ne sont pas des banques, des cabinets d’avocats, des hôpitaux, des tribunaux, des centres commerciaux, des immeubles résidentiels, ce sont d’énormes sculptures tentaculaires de marbre de calcaire de métal d’acier et de verre, sans but ni fonction, seulement d’énormes et belles choses.
Quand je croise d’autres gens, alors que la ville commence à ouvrir les yeux, je m’en vais, pars vers le lac, me dirige vers le nord. Il fait toujours plus froid près du lac. Le vent est toujours plus fort. Le froid me fait trembler et le vent fouette mon visage. Je marche jusqu’à ce que je trouve un banc et je m’assieds sur le banc, qui est toujours froid. Je fixe l’étendue congelée de glace et les débris, bâtons, rondins, canettes qui en sont prisonniers, il y a un terrain de football en face d’une plage, une bouée en face d’une marina. J’observe les rais fins de lumière bleue qui commencent à s’embraser, la lumière qui vire au jaune, au rose, à l’orange, qui se diffuse à l’horizon. Le soleil apparaît, s’élevant lentement, un coin, un quart, un demi-cercle. Il se remplit, rougeoie, enveloppe le ciel, le domine. Il rend les monuments de la ville, de toutes les villes de chaque ville, petits et insignifiants. Il me donne l’impression que je suis petit et insignifiant. Me fait oublier le passé, écarter le futur. Fait disparaître mes problèmes, je ne sens plus rien plus rien plus rien.
Lorsque j’entends les voitures sur la voie rapide derrière moi je me lève rentre chez moi. Alors que pour les gens normaux la journée débute, la mienne s’achève.
Je m’allonge dans mon appartement.
Parfois je dors.
Parfois non.
Je m’allonge.
Seul.
OceanofPDF.com