Mon ami Leonard

James Frey · Chapitre 24 sur 97

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Mon ami Leonard

Chapitre 24

 

 

Je retrouve Leonard pour prendre le petit-déjeuner, un petit-déjeuner tardif, on est rentrés à 4 heures du matin, Leonard dansait avec les filles, moi je jouais au billard avec les copains, du bon temps, du bon temps.

Leonard me demande si j’ai parlé à Scott, je réponds non, je crois qu’il vaut mieux laisser tomber, il n’a pas besoin de connaître les conséquences éventuelles de ses actes. Ça reviendrait à lui dire ce que Leonard fait pour gagner sa vie. Leonard est d’accord avec moi.

On quitte l’hôtel. Le soleil rayonne. Il brille, il est chaud, les rues sont pleines de gens heureux, heureux parce que l’hiver s’en va, des gens heureux parce que c’est le premier jour de beau temps depuis des mois. On descend Michigan Avenue, s’arrêtant parfois pour regarder les vitrines des boutiques de luxe.

Leonard adore les vêtements, adore les vêtements coûteux, adore les costumes en laine sur mesure, les chaussures faites à la main, des chemises en coton égyptien, des cravates en soie. Il dit que la plupart des gens n’aiment pas porter des costumes, qu’ils ne s’y sentent pas à l’aise, parce qu’ils achètent des costumes de merde, pas chers et mal fichus, dans des tissus de mauvaise qualité. Il dit un costume bien coupé, fait avec des tissus de qualité, c’est le vêtement le plus agréable que l’on puisse porter. Je lui dis que je préfère les jeans et les T-shirts, les chaussettes en laine et les rangers, il rit, dit si tu étais mon fils naturel, tu verrais les choses autrement.

On finit par se retrouver au musée, l’Art Institute of Chicago. On déambule dans les galeries des maîtres européens, qu’on visite par ordre chronologique. On voit six retables de Giovanni di Paolo représentant saint Jean-Baptiste, qui a l’air de mourir de faim, errant dans le désert, et dont l’auréole dorée scintille. On voit un El Greco aux couleurs vives et argentées représentant l’ascension de la Vierge vers un croissant de lune. On voit huit Rembrandt lugubres, des hommes sévères en pèlerine et chapeau à plumes regardant dans le lointain, on voit le pauvre Rinaldo se faire ensorceler par la sorcière Armida vêtue de sa robe qui volette, peinte par Tiepolo. On voit des tableaux de Turner, Manet, Corot, Monet, Renoir, Caillebotte. On voit une danseuse de Degas, une promenade de Seurat, un autoportrait maussade de Van Gogh, un avec oreille, un sans oreille. On voit un Gauguin à Tahiti et Leonard se met à pleurer, il reste planté devant à pleurer sans rien dire, de grosses larmes coulent le long de ses joues. Je me tiens à côté de lui, regarde le tableau, qui représente une jeune Tahitienne, sûrement la maîtresse de Gauguin, qui porte une robe en coton toute simple, des fleurs blanches dans ses cheveux noirs, un éventail à la main. Je ne dis pas un mot, laisse Leonard pleurer, il se met à parler. Gauguin était banquier à Paris, marié, cinq enfants. Un jour il est rentré du travail et a dit à sa femme qu’il s’en allait, qu’il n’en pouvait plus d’être chargé de famille, qu’il en avait sa claque. C’est comme ça qu’il s’est barré. Il a dit qu’il avait toujours eu l’impression qu’il était peintre, alors il s’est installé dans un taudis infesté de rats et s’est mis à peindre. Sa femme l’a supplié de revenir, ses patrons lui ont dit qu’il était fou, il s’en fichait, il écoutait son cœur. Il a quitté Paris, est allé à Rouen, est parti de Rouen pour Arles, d’Arles pour Tahiti. Il cherchait la paix, la satisfaction, essayant de combler le putain de trou qu’il sentait à l’intérieur, pensant qu’il pourrait le combler. Il est mort à Tahiti, aveugle et fou à cause de la syphilis, mais il a réussi. Il a comblé son putain de trou, a produit une œuvre magnifique, une œuvre magnifique, magnifique.

Leonard essuie ses larmes.

C’était un homme courageux de s’en être allé, d’avoir tellement tenu à ça qu’il ne tenait à rien d’autre, d’avoir écouté ce qu’il éprouvait en son for intérieur, d’avoir accepté de pâtir des conséquences induites par le fait qu’il ne vivrait que pour lui-même. Chaque fois que je me retrouve devant son œuvre, ça me fait pleurer, et je pleure parce que je suis fier de lui, et heureux pour lui, et parce que je l’admire.

Leonard prend une grande inspiration, essuie ses dernières larmes, fait demi-tour et sort de la salle, du musée.

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