Mon ami Leonard
Chapitre 5
Je garde les fleurs. Elles étaient pour Lilly, par pour le foyer. Je les mets dans l’eau, je m’en servirai. Elles étaient pour Lilly.
Je donne tous ses vêtements à un organisme caritatif. Elle n’en avait pas beaucoup, mais peut-être que ça aidera quelqu’un.
Je donne ses livres à une bibliothèque. Elle voulait aller à l’université et elle étudiait pour passer les examens d’entrée. Elle avait sept livres, que des manuels scolaires.
Le peu d’argent qu’elle avait se trouvait dans une boîte sous son lit. Je le donne à une sans-abri assise toute seule sur un banc. La femme me dit que ça sera suffisant pour lui assurer un lit en foyer pendant deux mois. J’espère que ça changera quelque chose à sa situation.
Elle portait une montre en plastique de Superwoman. Ça m’a toujours semblé amusant qu’elle la porte. Je la trouve sur une table à côté de son lit. En la trouvant, je pleure. Je la plaque contre mon cœur et je pleure. Je la garde dans ma poche.
Elle avait une brosse à cheveux, une brosse à dents. Un tube de dentifrice et un flacon de shampoing et une savonnette. Je laisse tout dans la salle de bains.
Elle avait un collier tout simple en argent. Une croix en platine y était accrochée. Sa grand-mère la lui avait donnée, c’était son bien le plus précieux. Je la trouve sur la table à côté de son lit. En la trouvant, je pleure. J’ai envie de la lui rendre. J’ai envie de la rendre.
Je n’ai pas de photographies de Lilly. Je n’ai aucune photographie de nous deux ensemble. Les seuls documents qui me restent de notre relation, c’est un gros tas de lettres, certaines écrites par moi, d’autres par elle. Ce manque de documents complique les choses pour que je la voie. Tom m’aide. Il parle à l’assistant du médecin légiste, il parle au médecin légiste. Il confirme que Lilly n’avait d’autre famille que sa grand-mère, qui se trouve à la morgue avec elle. Il confirme que j’étais son petit ami, et que je suis la seule personne susceptible de réclamer son corps. Il m’aide en persuadant le médecin légiste de me laisser la voir. Rien qu’une fois, tout seul. Je vais la voir. Je prends un couloir. Un couloir lumineux, propre, stérile. Au bout du couloir il y a une grande porte métallique. Un homme se trouve devant la porte. Il porte une blouse blanche de laboratoire et des gants en latex, un masque est accroché à son cou. Comme je m’approche de lui, il dit bonjour, je dis bonjour, il ouvre la porte et me fait signe d’entrer et je passe la porte et il me suit. La porte se referme derrière nous.
Je me trouve dans une vaste pièce sans cloison. Le long d’un mur il y a une rangée de placards en inox. Le long d’un autre il y a trois lavabos et un grand plan de travail en inox. Le long du mur du fond il y a quatre rangées de portes, chacune dotée de poignées semblables aux poignées d’un grand frigo. Il y a une table en inox au milieu de la pièce, surplombée par une lampe halogène, avec un tuyau d’écoulement dessous. Il y a un corps sur la table. Un corps recouvert d’un drap blanc.
Je me tourne vers l’homme.
Puis-je rester seul ?
Oui.
Merci.
Il désigne un plan de travail près des placards.
Il y a des gants et des masques là-bas, si vous en avez besoin.
Merci.
Il fait demi-tour et s’en va. Je me tourne vers le corps. Je l’observe. J’ai peur. Mon cœur se met à battre, à battre au point de me faire mal. J’ai peur. Je prends une longue inspiration. D’un côté, j’ai envie de m’enfuir. De me barrer d’ici. C’est son corps, son corps mort sous ce drap. D’un autre côté, je sais que je dois le faire. Je dois la voir. Je dois la voir. Je dois la voir.
J’avance d’un pas, une fois, deux fois, le cœur battant. J’avance jusqu’à ce que je me retrouve à côté de la table. Je reste planté à regarder le drap sous lequel elle se trouve. Je pose la paume de ma main au centre du drap. Mon cœur bat à se rompre, putain. J’appuie doucement de façon à pouvoir sentir ce qu’il y a sous le drap, ma main se trouve quelque part sur son ventre. Je la fais remonter vers le haut du drap, suivant les formes de son corps. Elle est sous le drap et je sens son corps. Ce corps que j’ai serré, ce corps que j’ai aimé, ce corps qui m’a aimé. Ma main remonte le long de la courbe de son cou, jusqu’à son menton. Je la déplace vers le rebord du drap, je pose mon autre main sur la première. Mon cœur bat à se rompre, putain. Mes mains tremblent.
Je commence à doucement retirer le drap. Je vois ses cheveux noirs comme le jais tellement noirs qu’ils sont presque bleus. Je tire doucement je vois sa peau, dans la vie elle était blanche comme de la porcelaine, elle est grisâtre désormais. Je tire doucement. Je vois ses sourcils noirs je vois ses cils noirs. Je vois ses yeux fermés, dans la vie ils étaient bleus, de beaux yeux bleus, clairs comme l’eau profonde, ils sont fermés et je les laisserai fermés. Je tire doucement le drap. Ses pommettes fortes et sculptées je passe sur son nez je passe sur ses lèvres. Pleines et rouges elles sont toujours pleines. Elles sont également tranquilles, paisibles, immobiles, au repos. Je tire le drap sur son menton et je l’ôte de son visage. Je tire le drap sur son cou. Elle a une ecchymose d’un bleu profond autour de la gorge. Elle a dû utiliser un truc épais, peut-être une serviette, je ne sais pas, je ne veux pas y penser. Je tire le drap sur ses épaules elle ne porte pas de chemise. Je n’exposerai pas sa chair nue je la respecterai dans la mort tout comme je la respectais dans la vie. Je relâche le drap et je le replace juste en dessous de ses épaules. Je la regarde. Elle est tranquille, paisible, immobile, au repos. En ce moment je l’aime comme je l’aimais auparavant en ce moment je l’aime. Dans la mort et dans la vie. Mon cœur bat et ma main tremble. Je l’aime.
Je la regarde.
Je la regarde.
Mes mains caressent le sommet de son crâne, courent dans sa chevelure.
Je pleure.
Je touche le contour de son visage.
J’embrasse mes doigts et je les pose sur ses lèvres.
Je pleure.
Elle est tranquille.
Paisible.
Immobile.
Au repos.
Je prends sa main sous le drap. Elle est raide et froide. Je prends sa main.
Je suis avec elle.
Je la tiens.
Je l’aime.
Elle est repos.
Pleurs.
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