Mon ami Leonard
Chapitre 6
Leonard appelle dit c’est un grand jour, un grand jour, ramène des amis je vous emmène au restaurant. Je lui demande pourquoi c’est un grand jour il dit je te le dirai quand je te verrai. Je demande le lieu et l’heure il dit qu’il passera me prendre chez moi, de ramener mes enfoirés de potes. J’appelle Liza, Mike, Jenny, Quinn, Mark, mon ami Andy de New York qui séjourne ici. Tout le monde se rejoint chez moi, Leonard arrive dans sa Mercedes blanche, Barracuda conduit. Il n’y a pas assez de place dans sa voiture alors mes amis prennent la leur et j’y vais avec Leonard. Aux pieds de Leonard se trouve un petit attaché-case. Je le regarde, parle.
C’est pas pour moi, hein ?
Leonard parle.
Tu as pris ta retraite.
Bien.
Et j’ai envie de faire ça moi-même.
Est-ce que ç’a un rapport avec le grand jour ?
En effet, ç’a un rapport.
Je n’ai pas besoin d’en savoir plus.
Tu peux demander.
C’est bon.
Vraiment, ça va. Demande.
Non merci.
Barracuda se tourne vers nous.
Putain, il veut que tu lui demandes, alors demande.
Je regarde Leonard, parle.
Qu’est-ce que cet attaché-case a à voir avec le grand jour ?
Leonard sourit.
C’est mon dernier acte vraiment illégal.
Je ris.
Félicitations.
Il hoche la tête.
C’est un putain de grand jour.
Pourquoi est-ce qu’on vient avec toi, mes amis et moi ?
Pour fêter ça.
Est-ce qu’on risque quelque chose ?
Bien sûr que non.
Qu’est-ce qui se passe ?
Les russkofs.
Les russkofs ?
Ouais, les russkofs ont débarqué.
Et alors ?
Leonard regarde Barracuda.
Tu lui expliques ?
Barracuda hoche la tête.
Ouais.
Leonard me regarde à nouveau.
Il va t’expliquer.
Je hoche la tête.
J’ai compris.
Barracuda parle.
Les Russes sont de vrais salauds, ont toujours été de vrais salauds. Ils ont dérouillé Napoléon, dérouillé Hitler, dérouillé tous ceux qu’ils ont croisés. Quand les gens comme nous ont commencé à arriver ici, les russkofs étaient en Russie et ils n’en avaient rien à battre. Et puis l’Union soviétique les a empêchés de sortir pendant soixante-dix ans. Aujourd’hui ils sont libres ces enculés, et ils voient ce qu’on a, et ils débarquent ici en masse les enculés, et comme j’ai dit, c’est des vrais putains de salauds. Si je suis à six sur l’échelle de la saloperie, ils sont à douze. Ils sont cupides et agressifs, et maintenant qu’on est dans la légalité, je pense qu’on va pas tarder à leur laisser le champ libre. Mais, en fait, on peut pas se barrer comme ça, parce qu’alors on passerait pour des femmelettes, des trouillards, et on se ferait mettre la pâtée. Alors on va faire un marché. On va leur donner certains égards dont ils ont besoin, ils nous donnent un sac de bijoux russes en toc qu’on vend. Tout le monde sera gagnant, tout le monde sera content, il ne peut rien nous arriver de mal. On a fini de traficoter illégalement, on peut plus se faire attraper, à part peut-être pour fraude fiscale, ce qui pourrait arriver, vu que c’est la première fois que je remplis ma déclaration d’impôts, et le fisc, il remarque ce genre de conneries.
T’as un bon comptable ?
Il rit.
Oui, enfin je crois, et il vaudrait mieux, sinon il va avoir des ennuis.
Il rit de nouveau.
Une déclaration d’impôts. En fait ça m’excite.
Je ris, me tourne vers Leonard.
Qu’est-ce qu’il y a dans cette serviette ?
Rien. Elle est vide.
Et tu vas l’échanger contre une autre, qui est pareille, mais qui n’est pas vide ?
Tu apprends vite, mon fils. T’avais ça dans le sang.
Je ris. On tourne sur Sunset, on se dirige vers l’est, loin du glamour du Sunset Strip et vers la réalité de Hollywood. Les immeubles sont encadrés par des bâtiments décrépis. Comme c’est la nuit, il y a des putes, des femmes qui sont des femmes et des hommes qui sont des femmes et d’autres, indéterminés, faisant les cent pas dans la rue, rassemblées aux croisements en petits groupes, elles bougent et remuent leur cul et montrent leurs nichons et crient comme on passe devant elles en voiture. Les boutiques sont des prêteurs sur gages, les vitrines sont pleines de guitares et d’amplis et de batteries, pleines des rêves déchus de superstars du rock. Il y a un Space Burger leurs hamburgers sont à tomber à genoux, il y a un resto plein de gens assis tout seuls qui regardent par la fenêtre. C’est un spectacle banal à Los Angeles, quelqu’un assis tout seul qui regarde par la fenêtre.
On quitte Sunset. On se gare à côté d’un voiturier devant ce qui ressemble à une mosquée. C’est un grand bâtiment blanc avec un dôme doré, il a des pointes sur le toit, des portes argentées ornées de mots gravés en arabe. On sort de voiture. Barracuda renvoie le voiturier emmène la voiture dans la rue je regarde Leonard, parle.
Qu’est-ce que c’est que ce truc ?
Leonard sourit.
La danse du ventre !
La danse du ventre ?
Ouais, la danse du ventre.
Mes amis arrivent, sortent de voiture. Ils ont l’air de connaître le lieu je leur demande si l’un d’entre eux est déjà venu ici ils disent non. Leonard nous conduit à l’intérieur. Il y a une grande salle principale, c’est une salle lumineuse, sans cloison. Il y a une fontaine au centre de la salle, un sol carrelé, décoré, des mosaïques couvrent les murs. De plus petites pièces se trouvent autour de la salle principale, de plus petites pièces de tous les côtés, ce sont des salles sombres, d’épais tapis d’Orient couvrent le sol, ils sont éclairés par des bougies des gens sont assis par terre sur des coussins. Leonard salue le maître d’hôtel qui nous mène dans l’une des plus petites pièces. On s’assied sur des coussins autour d’une table basse et ronde. Un serveur nous apporte de l’eau et des menus Leonard refuse les menus d’un geste de la main, commande pour la tablée. Barracuda nous rejoint pose l’attaché-case près de ses jambes.
Leonard se présente lui-même à mes amis, présente Barracuda. Il leur demande d’où ils viennent, pourquoi ils vivent à Los Angeles, comment ils me connaissent. Barracuda reste assis, ne parle pas, jette parfois un coup d’œil vers l’entrée de la pièce, jette parfois un coup d’œil à sa montre.
Les premiers plats arrivent. La nourriture est servie dans de grandes assiettes rondes. Les assiettes offrent différents compartiments pour la viande d’agneau et le bœuf, le pain large et plat, des sauces sombres et épaisses. Aucun d’entre nous ne sait ce que c’est ni comment ça se mange Leonard nous dit que c’est perse on mange avec les mains en trempant simplement le pain et la viande dans la sauce sans se soucier de se salir sans se soucier des bonnes manières. Les mets sont riches, forts, épicés, mes amis boivent de la bière je bois de l’eau. Lorsqu’on finit les assiettes, je vois Barracuda qui fait un signe de tête à Leonard ils se lèvent tous deux et récupèrent l’attaché-case.
Leonard présente ses excuses ils quittent la pièce.
Nos assiettes sont débarrassées on attend.
Nos verres sont remplis on attend.
Liza demande si je sais où est passé Leonard je dis que je n’en ai pas la moindre idée. Mark me demande si on doit commander la suite je réponds que je suis quasiment sûr que c’est déjà prévu. De nouveaux plats arrivent ça ne s’arrête jamais. On attend.
Je pense à sortir les retrouver pour m’assurer que tout va bien, je me trouve risible je sais que je ne tiendrais pas cinq secondes contre un salaud de Russkof. J’envisage d’aller parler au maître d’hôtel quand j’entends une clochette, plusieurs clochettes, qui proviennent de l’entrée de la pièce. Par-dessus les clochettes j’entends le rire de Leonard, qui dit houhou, houhou, qui dit remue-moi ça remue-moi ça remue-moi ça. Toute la tablée se tourne vers l’entrée. Une danseuse du ventre, en costume traditionnel de danseuse du ventre, roulant des hanches et remuant le ventre, agitant des cymbales à ses doigts clic clic clic pénètre dans la pièce en se déhanchant. Elle est suivie par une autre danseuse suivie par Leonard qui siffle et rit suivi par un homme qui gratte frénétiquement une guitare suivi par deux serveurs qui poussent d’énormes chariots de nourriture suivis par Barracuda qui porte un attaché-case identique à celui qu’il avait en quittant la pièce. Les danseuses du ventre se placent autour de la table. Les serveurs disposent les chariots près de la table, se mettent à servir des bols débordant de riz et des assiettes regorgeant de kebabs de bœuf, d’agneau et de poulet. Leonard suit les danseuses, fait semblant d’en être une, se ridiculise complètement, sachant pertinemment ce qu’il fait, mort de rire. Barracuda se rassied, sourit. Mes amis mangent, boivent, regardent le spectacle, rient. Leonard s’assied et choisit un kebab au poulet il dit je fais attention à mon poids et demande aux danseuses de danser à nouveau. Chaque fois que je regarde Barracuda il hoche la tête et sourit, deux ou trois fois il dit en remuant les lèvres les mots déclaration d’impôts, oh ouais, déclaration d’impôts, oh ouais. On reste des heures dans le restaurant à manger à boire à écouter de la musique à regarder les danseuses à rire rire rire.
Tout est légal désormais.
Barracuda va remplir sa déclaration d’impôts.
OceanofPDF.com