Mon ami Leonard
Chapitre 16
Il est 20 heures. Comme je me dirige vers mon immeuble, j’aperçois une Mercedes blanche arrêtée le long du trottoir. J’entre dans l’immeuble, la porte de mon appartement est ouverte. J’avance d’un pas, vois Leonard et Barracuda devant mon frigo. La porte du frigo est ouverte et il y a des sacs en kraft sur le sol.
Leonard.
Ils se retournent.
Mon fils, mon fils.
Leonard fait un pas vers moi.
Comment vas-tu ?
Il me prend dans ses bras.
Je vais bien. Qu’est-ce que vous faites ici ?
On remplit ton frigo.
Vous êtes venus ici pour remplir mon frigo ?
Non, mais quand on est arrivés, on a vu qu’il était vide.
Va falloir que t’arrêtes d’entrer par effraction, Leonard.
Mets une meilleure serrure et on arrêtera d’entrer par effraction. Celle que t’as, c’est de la rigolade, putain.
Barracuda parle.
C’est moi qui le fais, Fiston, et c’est très facile. T’es veinard de pas avoir été cambriolé.
Leonard rit.
Regarde autour de toi. Qui voudrait le cambrioler ? Y a rien à voler.
Je m’approche du frigo.
Qu’est-ce que vous mettez là-dedans ?
Barracuda parle.
On a chopé des trucs dans cinq différentes variétés d’aliments.
Leonard parle.
Fruits, légumes, protéines, céréales et crémerie. Barracuda parle.
On les a tous.
Je ris.
On dit produits laitiers, pas crémerie.
Je sais, mais c’est plus marrant de dire crémerie. Dis-le.
Crémerie.
Je ris.
Qu’est-ce que je disais. Crémerie, c’est plus marrant.
Je ris de plus belle.
Merci. Pour les cinq variétés d’aliments.
Et c’est pas tout.
Leonard ouvre les placards. Ils sont pleins de boîtes de soupe, de sachets de riz et de pâtes, de pots de sauce tomate.
Barracuda parle.
J’ai un truc spécial pour toi là-dedans.
Rice-A-Roni. La gâterie de San Francisco, bon sang.
Je ris.
Merci.
Leonard parle.
Tu es toujours trop maigre, mon fils. Si tu veux être videur dans un bar il va falloir que tu prennes du poids. On est passés devant en voiture, la nuit dernière, et on t’a vu planté dehors, t’avais pas l’air très dangereux.
Vous êtes passés en voiture pour me voir ?
Et ouais.
Pourquoi ?
C’est pour ça qu’on est là.
Pour me parler de mon travail ?
Ouaip.
Il a quoi, mon travail ?
Allons à l’hôtel, prenons un petit-déjeuner. On discutera là-bas.
Il faut que je dorme.
Alors dors un moment, viens pour le déjeuner.
À quelle heure ?
13 heures.
D’accord.
Leonard se tourne vers Barracuda.
T’as fini ?
Ouais.
Allons-y. Il faut qu’il dorme.
D’accord.
Leonard se tourne vers moi.
On se voit à 13 heures.
Barracuda parle.
À toute, Fiston.
Je parle.
Merci pour la bouffe.
Leonard parle.
Manges-en un peu. Maintenant. Remplume-toi. Barracuda parle.
Ouais, remplume-toi.
Je ris.
Salut.
Ils sortent. Je m’allonge, dors, me réveille, prends une douche. Je suis sûr de moi maintenant, je prends le métro aérien en direction du centre, marche depuis le métro jusqu’à l’hôtel. Je monte dans l’ascenseur, prends le vestibule, Leonard m’attend dans le restaurant, je m’assieds à sa table.
Où est Barracuda ?
Il travaille. T’as bien dormi ?
Je ne dors jamais bien.
Tu y arriveras.
Sans doute.
T’as faim ?
Ouais.
Leonard fait signe à la serveuse, demande un steak et des frites pour nous deux, se tourne vers moi.
Maintenant dis-moi, comment est-ce que tu t’es démerdé pour bosser dans un bar ?
Je ris.
Dis-moi comment tu sais que je travaille dans un bar et je te dirai comment j’y ai atterri.
J’ai quelqu’un qui veille sur toi. Il me l’a dit.
Qui ?
Ça n’a pas d’importance.
T’as un larbin qui me suit partout ?
Je veille seulement sur toi.
Je suis assez grand pour le faire.
Pourquoi est-ce que tu bosses dans un bar ?
C’est le seul boulot que j’ai dégoté.
Allez, t’es un petit gars intelligent. Tu mérites mieux que ça.
J’ai postulé pour pas mal de jobs, personne ne voulait m’embaucher. On ne peut pas franchement dire que mon CV est brillant.
C’est inadmissible.
Ça va, Leonard.
Tu es alcoolique et toxicomane. Ça fait seulement quelques mois que tu as décroché. Tu ne peux pas travailler dans un bar. C’est dément, crétin, et dangereux.
En fait je travaille devant le bar. Je reste dehors à me peler le cul pendant des heures. C’est peut-être crétin et c’est peut-être chiant, mais ce n’est ni dément ni dangereux.
Jusqu’à ce que tu aies envie de boire et que tu ailles à l’intérieur.
J’ai tout le temps envie de boire, putain. Et si je décide de prendre un verre, ça me sera pas difficile, où que je sois.
C’est inadmissible, mon fils.
T’as une meilleure idée ?
Effectivement.
Quoi donc ?
Viens bosser pour moi.
Je ris.
Ouais, c’est vraiment une idée géniale.
Pourquoi pas ?
Parce que j’ai un casier, parce que j’essaie de ne pas avoir d’ennuis, parce que si je suis arrêté pour quoi que ce soit je vais en prendre pour trois à cinq ans.
J’ai de bons avocats, tu ne vas rien te prendre.
Je ris.
Merci, je me sens mieux.
Il y a de quoi. Tu auras une puissante organisation derrière toi.
Je ris de nouveau.
C’est de ça que j’ai peur, Leonard.
Je ne te laisserai pas travailler dans un bar.
La question n’est pas de savoir ce que tu vas me laisser faire ou pas.
Je vais formuler les choses autrement ; je peux t’offrir de bien meilleures perspectives que celles que tu as dans ce bar.
Tu vas me faire une offre que je ne pourrai pas refuser ?
Leonard rit.
Je peux t’offrir de bien meilleures perspectives.
Que faudrait-il que je fasse ?
Chercher des trucs et les déposer.
Je ris de nouveau.
Prendre des trucs et les déposer ?
Oui, en effet.
Je ne veux même pas savoir ce que je devrais chercher.
Ça vaudrait mieux, à mon avis.
Nos steaks arrivent, on commence à manger. On ne parle pas de mes nouvelles perspectives. On parle de basket, on parle de la prochaine saison de base-ball, on parle du froid, il déteste ça. On parle de nos steaks, ils sont bons, on parle de nos frites, elles sont chaudes et croustillantes. Quand on a terminé, on commande du café et des glaces à la chantilly, il prend comme parfum caramel chaud, moi caramel. Je finis ma chantilly, allume une cigarette, parle.
Est-ce que ça sera légal, ce que je ferai ?
Ça dépend de ta définition de la légalité.
Et quelle est ta définition, à toi ?
Il y a très peu de choses illégales, selon moi.
Si je me fais prendre, je vais être dans un beau merdier.
Tu ne te feras pas prendre. Et si c’est le cas, je m’occuperai de toi.
Je réfléchis, tire une taffe, en prends une autre.
Mon fils.
Je lève les yeux.
Si tu refuses, j’achète le bar et je te vire.
Je ris.
Ça m’angoisse, Leonard. J’essaie d’avoir une vie meilleure, j’essaie d’être quelqu’un de meilleur. Et je ne veux pas me retrouver au trou.
Je comprends, et je crois que le fait de travailler pour moi ne pourra que t’aider. Tu n’auras plus de problèmes financiers, tu n’auras plus de patron qui te hurle dessus, tu auras tout le temps dont tu as besoin pour te sortir de tes emmerdes.
Combien de temps vas-tu rester en ville ?
Le temps qu’il faudra pour que tu dises oui.
Qu’est-ce que tu vas faire ce soir ?
Je pensais qu’on allait t’emmener à un stand de tir, pour être sûrs que tu te débrouilles bien avec une arme.
J’espère que tu déconnes, là.
Il rit.
On sort. On va voir un match de basket, puis on va dîner. Je vais te présenter des gens qu’il faut que tu connaisses.
C’est cool.
Qu’est-ce que tu vas faire cet après-midi ?
Je sais pas. Me balader.
Tu devrais donner ta démission du bar.
Je vais y réfléchir.
N’y réfléchis pas, mon fils. Fais-le.
Qu’est-ce que tu vas faire cet après-midi ?
Barracuda vient me chercher. On a des courses à faire.
Des courses ?
Il glousse, hoche la tête.
Oui, des courses.
À quelle heure est-ce qu’on se voit ?
19 heures.
Super.
Je me lève.
Merci pour le déjeuner.
Remplume-toi.
Je ris.
On se voit à 19 heures.
Je m’en vais. Prends l’ascenseur et sors. Il fait froid et gris, encore froid et gris. Je me mets à marcher. Je réfléchis à l’endroit où je veux me rendre je n’ai pas d’idée. La température a chuté en dessous de zéro, je vais devoir m’arrêter toutes les dix minutes, il fait trop froid trop froid. Je m’arrête dans une boutique de vêtements, ils vendent des costumes à cent dollars, un homme dans son uniforme de vigile me suit le long des rayons. Je m’arrête dans un café, je ne commande rien reste seulement assis à une table dans un coin et respire. Je rentre dans le vestibule d’un immeuble construit par une célèbre entreprise de chewing-gums. Le sol est en marbre, les murs sont en marbre, le plafond est en marbre. Les murs et le plafond sont ornés de moulures, couverts de fleurs, de motifs sophistiqués, de saints, de dieux, de petites gargouilles grimaçantes, d’énormes gargouilles grimaçantes. J’entre dans un fast-food, un magasin de BD, une bijouterie je me fais suivre par un autre vigile. Je continue de marcher, j’entre dans un immeuble de bureaux, ressors fissa, j’entre dans un musée enlève mon manteau. Le musée donne des entrées gratuites, ce qu’il fait une fois par semaine, je me mets à flâner dans les couloirs. Je me poste devant des anges et des saints, devant le fils de Dieu, devant sa mère, devant des martyrs décapités, des vierges éplorées, des papes furieux, devant des armées qui marchent au pas, des généraux sur leur monture, des villes en feu, pillées et ravagées. J’observe du gibier mort, des fruits et des légumes dans un marché, des bateaux de pêche hollandais, des fêtards dans une taverne, Rinaldo en train de se faire envoûter par Armida. J’observe Cupidon décocher ses flèches, le palais de cristal, la Seine, Bennecourt. Je regarde une femme devant un piano elle ne bouge pas se contente de regarder les touches en jouant une musique que je ne peux entendre. Je rencontre Henri de Gas et sa nièce Lucie de Gas, je me promène dans Paris, journée pluvieuse, j’attends l’arrivée du train qui vient de Normandie à la gare Saint-Lazare. Je défie le Portrait d’homme. Il me regarde. Je soutiens son regard, attendant des réponses. Je n’en obtiens aucune.
Je passe des heures à errer de pièce en pièce, en prenant tout mon temps. J’essaie de me rapprocher le plus possible des tableaux. Je ferme un œil et j’observe les coups de pinceau distincts tracés par les peintres. Je ferme les deux yeux et je tente de sentir l’huile. Je me place le plus loin possible, marchant vers l’image qui devient de plus en plus proche. J’ai envie de passer les mains sur la surface, mais je ne veux pas déclencher d’alarme ni me faire arrêter. Parfois je parle aux tableaux, aux personnages dans les tableaux. Je demande à un fermier quel temps il fait, je demande à un chanteur quelle est cette chanson, je demande à un bébé comment tu t’appelles, je demande à une jeune femme pourquoi vous pleurez. Je me plante en face de l’autoportrait de Vincent. Vincent qui connaissait la douleur et l’échec, qui connaissait le doute et la folie, qui s’est coupé l’oreille, qui s’est tiré une balle. Je le connais bien, Vincent. Je n’ai rien à lui dire.
Je quitte le musée à l’heure de la fermeture. Je rentre à l’hôtel, m’arrêtant en chemin pour me réchauffer. Une fois arrivé, j’attends dans le hall d’entrée. Cinq minutes plus tard, Leonard et Barracuda sortent d’un ascenseur, se dirigent vers moi. Je me lève pour venir à leur rencontre. Leonard parle.
Mon fils.
Quoi de neuf ?
Barracuda parle.
Ça roule, fiston ?
Ouais.
Leonard parle.
T’es prêt pour le basket ?
Ouais.
Bien.
On s’en va, on descend, on prend la voiture, on va jusqu’au stade. Le stade est vieux et délabré. Il a été construit dans les années 1920 et on prévoit de le détruire cet été, de le remplacer par un nouveau modèle que l’on bâtira de l’autre côté de la rue. Une fois arrivés, on passe par un portail rouillé pour entrer dans un parking surveillé, le parking où se garent les joueurs et les entraîneurs. On sort de voiture, on se dirige dans le stade en passant par une porte tenue par des vigiles. On pénètre dans une succession de tunnels situés sous les plus importants gradins du stade. On passe devant les consignes, les terrains d’entraînement, les bureaux de l’administration. On croise des hommes et des femmes en uniforme qui courent dans tous les sens je n’ai pas la moindre idée de ce qu’ils font. On sort d’un tunnel pour entrer sur le terrain. Le match va bientôt commencer, le stade est presque plein. Les billets, comme toujours à Chicago pour les matchs de basket, ont presque tous été vendus. Leonard en sort trois de la poche intérieure de sa veste, m’en tend un, en tend un à Barracuda. Il marche le long du terrain, on le suit. Il s’arrête à trois sièges du centre, nous fait signe de nous asseoir.
Au bout de cinq minutes, les lumières s’éteignent, une musique assourdissante vagit des haut-parleurs accrochés au plafond, l’équipe de Chicago est annoncée et rejoint son banc au petit trot. L’équipe adverse, qui vient de New York, entre sans tambour ni trompette. Tout le monde se lève tandis que retentit l’hymne national, le match commence au signal. L’équipe de Chicago est la championne en titre, le joueur vedette est censé être le meilleur basketteur au monde. L’équipe de New York ne tient pas le coup et se fait mettre la pâtée. À la mi-temps, Chicago mène de dix-huit, et gagne le match de trente points. Tout du long, Leonard se comporte comme un petit gamin, sifflant, riant, sautant dans tous les sens, mangeant du pop-corn, des hot dogs et des barres glacées, buvant des colas les uns après les autres. J’évite le pop-corn et les hot dogs, je mange huit barres glacées et je bois sept colas. Barracuda ne mange rien, il dit qu’il fait attention à sa ligne et attend le dîner.
Après le match on va au restaurant. C’est un restaurant italien tout simple dans la partie ouest de la ville, non loin du stade. On entre, Leonard et Barracuda saluent le patron, qui nous mène dans une pièce derrière la salle principale. La pièce est dotée d’une longue et simple table couverte d’une nappe blanche, entourée de dix chaises. On s’assied et le patron demande ce qu’on aimerait boire, des colas pour Leonard et moi, un verre de vin rouge pour Barracuda. Leonard me regarde, parle.
Tu as démissionné, aujourd’hui ?
Je secoue la tête.
Non.
Pourquoi ?
J’ai passé la journée au musée.
Barracuda parle.
Qu’est-ce que t’as vu ?
Des tas de trucs.
Leonard parle.
Sois un peu plus précis, mon fils.
Tu t’y connais, en art ?
Leonard jette un coup d’œil à Barracuda.
On s’y connaît, en art ?
Carrément, en fait.
Leonard se tourne vers moi.
On s’y connaît carrément.
Je ris.
Comment ça ?
Comment ça ? On lit. On va dans les musées et les galeries. On se renseigne.
Je n’aurais jamais cru…
Barracuda parle.
Dis-lui comment ça nous a pris.
Leonard parle.
J’ai une maison sur la plage, aux environs de L.A. Tous les étés, la ville
organise un festival d’art qui s’appelle le Pageant of the Masters2.
Barracuda parle.
J’adore le Pageant of the Masters.
Leonard hoche la tête.
En fait, ils fabriquent des décors de théâtre qui évoquent des tableaux célèbres. Bon, disons qu’ils font Le Dernier Souper de Léonard de Vinci. Ils dégotent plein de types, les habillent de façon à ce qu’ils ressemblent comme deux gouttes d’eau aux apôtres du tableau. Ils dégotent un autre type et ils l’attifent comme le Jésus du tableau. Ils mettent tout le monde devant une table qui ressemble à la table du tableau, dans une salle qui ressemble comme deux gouttes d’eau à la salle du tableau. Puis ils prennent les poses du tableau et ils restent sans bouger.
Barracuda parle.
C’est magnifique.
Leonard parle.
Et plein de gens viennent voir les tableaux, qui sont désormais devenus vivants.
Barracuda parle.
Ils ont l’air tellement vrais, c’est dingue.
Leonard parle.
On y va tous les étés depuis des années.
Barracuda parle.
Et chaque été c’est encore mieux.
Leonard parle.
On s’y connaît, pour tout ce qui va de la pré-Renaissance au post-impressionnisme.
Barracuda parle.
Ils ne s’en sortent pas très bien avec l’art moderne. C’est trop difficile de transformer une personne réelle en une espèce de forme cubique, une pure abstraction, ou d’en faire un truc minimaliste.
Leonard parle.
Ils s’en sortent pas mal avec Matisse et Modigliani. Ne les oublie pas.
Barracuda parle.
Je n’aurais pas dû oublier Matisse, mais Modigliani c’est chiant.
Leonard parle.
Son œuvre n’est pas aussi vivante que d’autres.
Barracuda parle.
C’est chiant. Putain ce que c’est chiant.
Leonard se tourne vers moi.
Qu’en penses-tu, mon fils ?
De Modigliani ou de la conversation ?
Les deux.
J’aime bien, Modigliani. Je trouve que ces femmes sont étranges et sublimes. Je suis un peu surpris par notre conversation.
Tout le monde croit qu’on est des barbares, mais nous avons des côtés doux, sensibles, sophistiqués.
Barracuda parle.
Je suis très doux, sensible, et sophistiqué.
Je ris. La porte s’ouvre, les serveurs commencent à apporter les plats, des assiettes d’antipasti, mozzarella et tomates, calamars frits, courgettes frites, soupe de palourdes, salade César, croûtons avec du pâté de foie. Il y a plus de nourriture que nous ne pourrions en absorber à nous trois, je demande à Leonard s’il attend quelqu’un d’autre. Il me dit que quelques personnes vont peut-être passer nous dire bonjour. On commence à manger. L’odeur de la nourriture sur la table, les odeurs provenant des cuisines qui s’engouffrent dans la pièce, ail origan huile d’olive poivron parmesan basilic, poulet rôti bœuf et veau, épinards sautés et scampi, espresso et chocolat, m’aiguisent l’appétit, je commence à manger. Je mange doucement, un mets après l’autre, bien que le drogué en moi et l’alcoolique en moi me disent vas-y vas-y vas-y encore encore encore. Tout en mangeant, on discute, on discute du match qu’on vient de voir, Leonard et Barracuda débattent au sujet des mérites de ce restaurant par rapport aux restaurants italiens de Manhattan et du Bronx. Comme nous finissons les entrées, la porte s’ouvre et deux hommes pénètrent dans la pièce. Tous deux sont de grands hommes costauds, menaçants, cheveux courts, costume noir sobre. Leonard et Barracuda se lèvent, les saluent, me présentent à eux. Tous deux, lorsque nous nous serrons la main, me glissent une carte que je fourre dans ma poche. Je suis curieux d’en savoir plus sur ces cartes, ce qu’il y a dessus, qui sont ces hommes, mais je sais qu’il vaut mieux que j’attende, que je regarde plus tard, s’ils avaient voulu que je regarde tout de suite, ils me les auraient tendues, et ne me les auraient pas glissées discrètement.
Tandis que les plats continuent à arriver, de grands plats de nourriture, de grandes assiettes avec des boulettes de viande, des linguini avec une sauce aux palourdes, du poulet scarpariello, du poulet cacciatore, des côtelettes et des escalopes de veau, du veau saltimbocca, de l’osso-buco, du homard oreganato, scampi fra diavolo, d’autres convives arrivent. La table déborde, il y a des gens autour et jusque dans les moindres recoins de la salle. Je rencontre des hommes, certains manifestement italiens, d’autres pas, tous en costume sombre et avec des alliances, on me glisse carte sur carte. Je rencontre des femmes toutes belles certaines avec des hommes, aucune ne porte d’alliance, on me glisse deux numéros de téléphone. Il y a des poignées de main, des baisers sur la joue, des tapes dans le dos, des rires des rires des rires. Il y a des cigares, des cigarettes, du vin rouge, du vin blanc, de la bière, des cocktails, des colas pour moi j’adore le cola glacé. Leonard et Barracuda passent du bon temps, rient et sont heureux, quand je ne parle pas à quelqu’un je les regarde. Leonard préside l’assemblée chacun semble conscient de sa présence lorsqu’il parle, tout le monde écoute quand il passe d’une personne à une autre, d’un groupe à un autre, l’attention est toujours axée sur lui.
Les heures passent vite. Il est tard, la salle est encore pleine de monde. Je suis repu, fatigué, saturé de caféine et de nicotine. Mes habits dégagent une odeur profonde de cigare puissant. Ma chemise a des taches de graisse et de sauce tomate. Ma poche est pleine de cartes. Je dis à Leonard que je vais rentrer à la maison, j’ai l’impression que je vais trouver le sommeil, il m’accompagne dehors. Je parle.
Tu as beaucoup d’amis, Leonard.
La plupart des gens sont venus pour te rencontrer.
Pourquoi ?
Tu leur as demandé ce qu’ils font dans la vie ?
Non.
Tu as regardé les cartes qu’ils t’ont données ?
Non.
Regarde-les quand tu seras chez toi.
Pourquoi ?
Chaque carte que l’on t’a donnée ce soir est plus ou moins un ticket gagnant pour sortir de prison peinard. Si tu viens travailler pour moi, il ne pourra rien t’arriver. Tous les gens là-dedans en sont les garants.
Je ris.
Tu ne t’arrêteras jamais, hein.
Pas tant que tu n’auras pas arrêté de travailler dans ce bar.
Demain, je démissionne.
Leonard sourit.
Ha ha ! Ça, c’est une bonne nouvelle.
Je ris.
On ne fait pas de contrats, mais je vais te donner une prime d’arrivée.
Je ris de nouveau. Il fouille dans sa poche, en sort une liasse de billets retenus par un élastique. Il me la tend.
Je ne peux pas accepter ça, Leonard.
Bien sûr que si, et tu vas le faire.
Hors de question. C’est un sacré paquet de pognon, j’en ai pas branlé une pour le mériter.
Et alors. Prends-le. C’est pour démarrer.
Non.
Je lui rends l’argent. Il secoue la tête.
On a déjà longuement parlé de ça, mon fils.
De quoi ?
Quand quelqu’un propose de faire quelque chose de bien pour toi, ne chipote pas, ne conteste pas, n’essaie pas de le faire changer d’avis. Contente-toi de sourire et de dire merci et pense à la chance que tu as d’avoir des gens généreux autour de toi.
C’est un putain de paquet de pognon, Leonard.
Contente-toi de sourire et de dire merci.
Je mets les billets dans ma poche.
Merci, Leonard.
C’est bien de t’avoir, c’est génial de t’avoir !
Je ris.
Il faut que je rentre à la maison.
Accroche-toi.
Il se dirige vers une voiture noire arrêtée le long du trottoir, frappe à la vitre. La vitre se baisse, il parle au conducteur, lui serre la main, se tourne vers moi.
T’as un chauffeur.
Je marche jusqu’à la voiture.
Merci pour le match, le restaurant, l’argent.
C’est ta prime d’arrivée. Tu vas devoir la mériter.
Je ris.
Ouais.
Puisque j’ai réussi à te faire démissionner, et te faire prendre un vrai boulot, je partirai dans la matinée.
Bon voyage.
Merci.
Quand est-ce que je commence ?
Je ne sais pas trop. Quelqu’un viendra te voir bientôt.
Et il me dira ce que je suis censé faire ?
Ouais.
Super.
À bientôt, mon fils.
Merci pour tout, Leonard.
Il hoche la tête. Je monte sur le siège arrière de la voiture.
Je rentre chez moi.
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