Mon ami Leonard

James Frey · Chapitre 87 sur 97

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Mon ami Leonard

Chapitre 3

 

Freddie commande à manger chez un italien. Il dresse la table sur la véranda. Il y a de la mozzarella et des tomates, des pappardelle avec du civet de sanglier, des côtelettes de veau, de la glace italienne. Je mange comme un porc, Leonard touche à peine à son assiette. Il donne la majeure partie de son repas à Bella, fait semblant de manger le reste en tripotant la nourriture dans son assiette. Je lui pose des questions sur ses voyages, il sourit, appelle Freddie, lui demande d’apporter ses livres.

Freddie ramène une pile de livres, les dispose sur la table. Il y a quelques livres d’art, deux albums photos, quatre ou cinq guides de voyages usagés. Freddie commence à partir, Leonard parle.

Tu ne veux pas les regarder avec nous ?

Freddie fait volte-face, sourit.

Tu me les as montrés environ soixante-quinze fois Leonard. Je devrais pouvoir m’en passer.

Ils rient tous les deux, Freddie rentre dans la maison. Leonard observe les livres un moment, sourit. Il attrape un des guides.

Approche un peu ta chaise, mon fils.

Je déplace ma chaise afin d’être près de lui.

Commençons par Londres.

Londres est une belle ville.

Une ville magnifique. Beaucoup, beaucoup mieux que ce à quoi je m’attendais. Tout le monde dit que la nourriture est affreuse et que les Anglais ont des dents immondes, mais j’ai mangé comme un roi et vu un tas de dentitions parfaites.

Je ris.

Et les accents. Il y en a partout. De merveilleux accents britanniques.

Je ris.

Il ouvre le livre, ouvre un des albums photos. Il y a une photo de lui dans un stade au milieu de supporters en T-shirt rouge et blanc, avec des drapeaux, des chapeaux, des cornes et de la bière.

J’ai été à Wembley, où j’ai vu la finale de la Coupe d’Angleterre, qui est en quelque sorte la version anglaise du Super Bowl.

Pour le soccer.

Oui, pour le soccer, bien qu’ils appellent ça du football.

Comment c’était ?

Génial. Ils sont dingues avec leur football. Ils doivent protéger les supporters des différentes équipes avec des énormes barrières sinon ils se battent entre eux. À côté, nos supporters, c’est de la gnognotte.

Il continue de tourner les pages des livres, ouvrant le livre à un passage qui correspond à une photo, il me montre les meilleurs moments de son voyage à Londres. Il me montre son hôtel, le Covent Garden, dit qu’il est fabuleux. Il me lit un passage sur son restaurant favori, qui est le plus vieux fish and chips de la ville. Il parle du London Dungeon Museum, il y avait des putains de rats qui couraient dans tous les sens autour de la Vierge de fer, du British National Museum, la moitié d’une civilisation sous un putain de toit gigantesque, de la National Portrait Gallery et de la Tate, oh ! là ! là ! ça lui a coupé le souffle. Il parle du temps, ça faisait chier mais ce n’était pas grave, du caractère chaleureux de la ville, c’est comme New York en plus propre et plus sympa.

Il en a fini avec Londres on embraye sur la France. Il dit que la France est comme une belle femme qui sait qu’elle est belle, certaines personnes aiment sa beauté et son arrogance, certaines personnes la détestent. Leonard l’aime, il dit qu’il a passé deux semaines à errer dans les rues de Paris à boire du café, à faire du shopping, à observer les gens, à regarder les vieux magasins le long de la Seine, il a passé deux jours à visiter le Louvres et deux jours à visiter le musée d’Orsay, il lui en a fallu un autre pour le musée Rodin. Il a pris tous ses repas dans des restaurants différents, s’arrêtant au hasard de ses flâneries, choisissant les endroits au petit bonheur la chance, il n’a jamais été déçu.

On traverse le reste de l’Europe de l’Ouest il dit que tout était merveilleux, TOUT ÉTAIT MERVEILLEUX. On va en Europe de l’Est il dit mec, c’est magnifique, on n’aurait jamais dû être en conflit avec ces gens-là. On saute l’Italie il dit qu’il a un autre livre pour cette partie de son voyage. Je lui demande s’il y a quelque chose qu’il n’a pas aimé en Europe il dit les Grecs étaient méchants et que le temps en Russie faisait chier, à part ça, j’ai adoré, putain. Il ouvre les guides asiatiques, commence à me décrire son voyage en Inde. Il dit que l’Inde, c’est un autre monde, tous les Américains devraient être obligés d’y aller afin de comprendre combien nous avons de la chance et combien nous sommes stupides. Il dit que malgré la pauvreté écrasante les gens sont heureux et ont de l’espoir et sont optimistes, et que malgré nos richesses ridicules nous sommes déprimés et insatisfaits et pessimistes. Il parle des villes tu ne peux même pas t’imaginer le nombre de personnes qu’il y a putain, la nourriture m’a foutu la chiasse, l’art n’est que religieux, tout simple, pur, comme l’art du début de la Renaissance, qui n’a peut-être jamais été surpassé. Il dit que le Taj Mahal, le plus sublime et le plus magnifique monument dédié à l’amour que le monde ait jamais vu, est un symbole représentant tout le pays.

On ouvre le livre sur la Chine il me parle de Pékin c’est énorme et sale et ça pue et il y a des vélos partout, la muraille est tellement géniale que putain je n’arrive même pas à croire qu’un tel truc existe vraiment, en face de la Cité Interdite tous les palais du monde ont l’air de gros tas fumants de merde de chien. Il me parle du Japon c’est un pays étrange et majestueux, bizarrement à la fois rattaché au passé et à un avenir possible, on dirait que tout est grandiose.

On en termine avec les guides et les albums photos, la dernière image montre Leonard souriant assis à la table d’un restaurant avec un groupe de sumotori de deux cent cinquante kilos, il y a assez de nourriture pour nourrir cinquante personnes. Leonard est toujours Leonard où qu’il aille dans n’importe quel milieu, je ris en regardant la photo, ferme les albums.

Il attrape les livres d’art, parle.

T’es prêt ?

À quoi ?

Dieu, la beauté, l’amour. La perfection sous diverses formes.

Je désigne les livres.

Dans ces livres ?

Il hoche la tête.

Dans ces livres.

C’est beaucoup demander, Leonard.

Il sourit.

Demande Leonard.

Il ouvre le premier livre. Le texte est en italien, il n’y en a pas beaucoup. Leonard cesse de parler, tourne les pages lentement, les pages sont pleines de reproductions en couleurs de peintures, fresques, autels. Je ne connais ni ne reconnais la plupart des tableaux, bien que je reconnaisse pourtant les noms : Botticelli, Léonard de Vinci, Le Caravage, Le Corrège, Ghirlandaio, Raphaël, Tiepolo, Le Tintoret, Titien. On reste quelques minutes sur chaque page. Parfois Leonard me dit d’où viennent les œuvres, les Offices, la galerie Borghese, Santi Apostili, la chapelle Sixtine au Vatican, parfois il me fait remarquer un petit détail, le mouvement d’une mèche de cheveux, un reflet sur un verre, une nuance, une ombre, l’aspect d’un visage.

On ferme le premier livre. Leonard le pose avec précaution à côté des guides et des albums photos. Il ouvre le deuxième livre, sur l’art de Michel-Ange. Il tourne les pages encore plus lentement, certaines d’entre elles semblent tachetées. On regarde la Pietà, David sous vingt angles différents. On regarde des croquis du Tombeau de Jules II, les plans et les photographies de la Bibliothèque Laurentine. Il y a une page pour chaque pan de la chapelle Sixtine, le plafond entier est reproduit sur une double page. Il y a des pages consacrées aux détails du Jugement dernier, le mur entier est reproduit sur une double page. Comme on observe le Jugement dernier, des larmes se mettent à tomber sur les pages. Leonard ne se donne pas la peine de les essuyer.

Dieu, la beauté, l’amour. La perfection sous diverses formes.

On regarde les pages et des larmes tombent des joues de Leonard.

Dieu, la beauté, l’amour.

La perfection sous diverses formes.

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