Mon ami Leonard
Chapitre 12
Je m’arrête chez Kevin. Il y a deux messages pour moi. L’un d’un bar, l’autre d’une station-service. Je préférerais travailler pour la station-service. J’appelle la station-service, le directeur me demande de passer pour que je puisse le rencontrer. Je pars de chez Kevin, fais le chemin à pied, rencontre le directeur. Il est jeune, à peine plus vieux que moi. Ses cheveux sont courts, ses chaussures cirées, son uniforme propre et repassé. Il me demande si je m’y connais en mécanique et je lui dis que non. Il me demande si ce qui m’intéresse c’est un poste à long terme, ou un poste à court terme, je lui dis que j’ai besoin d’un boulot, je ne sais pour quel terme. Il hoche la tête, me remercie d’être venu, me serre la main, je m’en vais.
J’appelle le bar. Ils me donnent une adresse, me disent de venir à 4 heures du matin, le lendemain, si le boulot m’intéresse.
Je rentre chez moi, m’assieds par terre, ferme les yeux, essaie d’être calme. C’est plus difficile qu’en prison. C’est plus difficile parce que les mêmes pensées me taraudent chaque fois que j’essaie de le faire. Je pense à Lilly, aux derniers instants de sa vie. Je pense à ce qu’elle avait en tête au moment où elle s’est décidée à mourir, lorsqu’elle a préparé le nœud coulant, lorsqu’elle a passé le nœud autour de son cou, lorsqu’elle s’y est accrochée et a commencé à défaillir. Je me demande si elle a éprouvé des regrets, si elle a éprouvé de la sérénité. Je me demande si elle a pensé à moi lorsqu’elle s’est pendue.
Je tente d’éviter les images, de changer le cours de mes pensées, de vider mon esprit de toute pensée. Ça ne marche pas. Je n’ai pas la discipline nécessaire. Je m’assieds, je pense à Lilly et à sa mort, j’ai mal. Mon corps me fait mal, tout me fait mal.
Au bout d’une heure je me lève, m’ébroue, fume une cigarette, sors. Je vais chez Kevin. On retrouve nos amis dans un bar, on joue au billard, ils boivent, je les regarde. La tentation est là chaque seconde de chaque minute toutes les cinq dix trente minutes chaque seconde. La tentation de boire, de m’annihiler, de faire s’en aller la douleur, de me faire plus mal encore que ce n’est déjà le cas. Elle va et elle vient, cette tentation parfois facilement repoussée, parfois difficilement, parfois si accablante que je sais que si je bouge je suis foutu. La seule façon de la gérer c’est de ne pas bouger, de rester tranquillement assis, de m’accrocher jusqu’à ce que ça passe.
Mes amis se saoulent. Je reste avec eux. Ils ont tous un boulot alors on quitte le bar, il leur faut quelques heures de sommeil avant d’aller travailler. J’ai trois heures à tuer. J’arpente les rues froides, vides, noires, bloc après bloc, bloc après bloc. De temps en temps je vois une autre personne, généralement ivre, qui titube sur le trottoir. De temps en temps je longe un bar ouvert ou une épicerie. Les seuls véhicules en maraude sont soit des taxis soit des voitures de police, et je ne peux me permettre de me faire prendre ni par les uns ni par les autres.
En marchant, je me mets à trembler. Mes vêtements sont élimés et légers, je ne porte ni casquette ni gants. Le froid s’installe en moi par couches successives, sur mon manteau et mon pantalon, sur ma peau, sous ma peau, dans mes os, dans ma mâchoire et mes dents. Je continue de marcher, espérant que plus je marcherai, plus je me réchaufferai mais ma théorie est fausse. Le froid me fait mal et me fait trembler, m’engourdit. Plus je m’engourdis, mieux c’est, plus je m’engourdis, mieux je me sens. L’engourdissement me fait l’effet que me faisaient l’alcool et la drogue. Ça me submerge. Tout me fait mal. J’ai tellement mal que je cesse de ressentir. Tout est balayé, seul reste l’engourdissement. Ça ne me gêne pas d’être engourdi. Je le suis comme je l’étais avant, et c’est la meilleure façon dont je peux prendre soin de moi. Je marche et je marche et je marche.
Je me pointe au bar avec quinze minutes d’avance. Deux videurs se trouvent à l’entrée. Ils sont tous deux vêtus de noir, ils ont tous deux l’air frigorifiés, ils froncent tous deux les sourcils. Ils m’arrêtent alors que je m’apprête à entrer, l’un d’eux me dit c’est fermé. Je leur dis je viens pour le boulot. L’un rit, l’autre dit faites le tour par-derrière, attendez devant l’entrée de service.
Pour aller derrière, il faut que je contourne le bloc. Deux autres types attendent, l’un Blanc, l’autre Noir, tous les deux jeunes, ni l’un ni l’autre ne semblent contents. Le Noir fait les cent pas, jure, sautille dans tous les sens pour tenter de se réchauffer. Le Blanc regarde ses pieds, ne bouge pas, ne parle pas.
À 4 h 15, la porte s’ouvre. Les videurs de l’entrée nous mènent dans une immense pièce. Contre l’un des murs sont disposés différents plateaux, avec des tables. Sur le palier le plus élevé, les tables sont entourées par une corde en velours rouge. Le long d’un autre mur se trouve une scène. Au-dessus et à côté de la scène, on voit des rangées de projecteurs et plein d’amplis, derrière la scène se trouve une cabine de DJ. Le long d’un troisième mur il y a un long bar noir. Il est dépourvu de tabourets. Un groupe de serveurs et de serveuses, debout à une extrémité du comptoir, bavardent, boivent, fument et rient. Un groupe d’hommes équipés de sacs-poubelles ramassent les détritus.
On se dirige derrière le bar, on ouvre une porte, on entre dans un couloir lumineux. Le couloir abrite cinq portes. Sur l’une apparaît l’inscription Messieurs, sur une autre Dames, une a Bureau, deux n’ont rien. L’un des videurs nous dit de patienter, frappe à la porte du bureau, les videurs s’en vont.
On attend quelques minutes. On reste plantés là, à regarder par terre. De temps en temps, on se jette des coups d’œil. La porte s’ouvre. Il en sort un homme d’âge moyen. Il est petit et gros, a des cheveux foncés, clairsemés, une vilaine peau. Il porte un jogging noir et jaune, des mocassins en cuir noir. Il nous toise.
Z’êtes ici pour le boulot ?
Le Blanc hoche la tête, le Noir et moi faisons ouais.
Avez-vous déjà été hommes de ménage ou fait du nettoyage ?
Le Blanc hoche la tête, le Noir et moi disons non.
J’ai besoin de personnel pour nettoyer mes bars. Il y a celui-ci et deux autres. Vous ramasserez les détritus, passerez la serpillière, essuierez les tables, des conneries de ce genre. Les horaires, c’est de 4 à 8 heures du matin. La paie, sept dollars de l’heure. Si vous vous en sortez bien, vous pourrez peut-être devenir videurs ou commis de bar. Si vous n’êtes pas doués, vous serez virés. Si vous êtes intéressés, sortez d’ici et allez vous mettre au boulot. On fera la paperasse quand vous aurez fini.
Je fais demi-tour, retourne dans la salle, demande à l’un des hommes munis de sacs-poubelles ce qu’il faut faire, il me dit de faire ce qu’il est en train de faire. J’attrape un sac, ramasse les détritus, les jette dans une poubelle. J’attrape un balai, balaie le sol, j’attrape une serpillière, passe la serpillière par terre, j’attrape une bouteille de détergent, j’essuie les tables, les chaises, les comptoirs. Le Blanc et le Noir ont également rejoint l’équipe, on est sept. Ça nous prend une heure pour nettoyer le club. Quand on a fini, on descend la rue pour en rejoindre un autre. Il est plus grand, plus tape-à-l’œil, il y a des cages accrochées au plafond, quatre bars, deux parties distinctes avec des tables, trois niveaux distincts. C’est le même processus : ramasser les détritus, balayer, passer la serpillière, essuyer. Ça prend deux heures. Quand on a fini, on rejoint à pied un bar du quartier. Le bar se situe dans la cave d’un gros immeuble de standing. Il y a un flipper, une table de billard, deux téléviseurs accrochés dans les coins, du pop-corn à volonté, de la nourriture à volonté tous les soirs de 19 à 22 heures. Ça prend une demi-heure pour le nettoyer. Quand on a fini, la plupart des hommes s’en vont. Le Blanc, le Noir et moi retournons au bureau, remplissons des papiers, nous faisons attribuer des jours. Je travaille le jeudi, le vendredi, le samedi, le dimanche, le lundi. De 4 heures jusqu’à la fin. Sept dollars de l’heure. Je m’en vais, je marche jusqu’à l’engourdissement. Je cesse de parler à Lilly, de lui dire qu’elle me manque, de lui dire que je l’aime. Je m’en vais, je marche jusqu’à l’engourdissement. Rentre à la maison. Dors.
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