Mon ami Leonard

James Frey · Chapitre 23 sur 97

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Mon ami Leonard

Chapitre 23

 

Le téléphone sonne, c’est le matin. Je fume des cigarettes, en regardant ce putain de plafond. Je décroche.

Allô ?

Mon fils, j’arrive en ville. On va s’en payer une bonne tranche.

Quoi de neuf, Leonard ?

Y a rien de neuf, que du vieux.

Quand est-ce que t’arrives ?

Cet après-midi.

Tu veux que je vienne te chercher à l’aéroport ?

Tu te rappelles le grill où on est allés avec tes amis ?

Ouais.

Retrouve-moi là-bas. À 18 heures.

D’accord.

Et appelle tes amis. Vois si on peut les retrouver après le dîner.

D’accord.

Tu veux que je te ramène quelque chose de Vegas ?

Est-ce que tu peux me ramener une danseuse qui me fera oublier tous mes problèmes ?

Eh bien oui, c’est possible.

Je ris.

Ça ira.

T’es sûr ?

Ouais.

Si tu changes d’avis, je reste chez moi encore une heure.

D’accord.

On se voit à 18 heures.

Ouais.

Je raccroche, fixe le putain de plafond. Le plafond n’a pas grand-chose à me dire ce matin, ne me dit pas pourquoi je n’arrive pas à me tirer du lit, ne me dit pas pourquoi mon chagrin commence à se muer en rage, ne me dit pas comment je suis censé le supporter, ne me dit rien, bordel. Je fume, fixe le mur, attends, attends, attends, rien.

Dans l’après-midi je me lève, prends une douche, récupère un peu d’argent sous mon matelas, mets mes beaux habits. J’appelle mes amis pour voir ce qu’ils font dans la soirée ils vont dans un bowling où l’on peut aussi jouer au billard, je leur dis que je les rejoindrai vers 21 heures. Je sors, me mets à marcher il ne fait plus aussi froid, le printemps s’impose lentement. J’ai plus de mal à m’engourdir, je dois marcher plus longtemps, moins m’habiller, et ça ne fonctionne pas toujours, mon corps s’est adapté au froid. Il faut une heure pour rejoindre le restaurant. Quand je rentre, le patron me salue, dit content de vous revoir, Monsieur. Je demande si Leonard est arrivé il dit oui, je vais vous mener à sa table.

On traverse le restaurant, il est tôt, il est presque vide. Leonard est assis dans un coin, faisant face à l’entrée, il me voit se lève.

Mon fils ! Mon fils ! MON FILS !

Je ris.

Salut, Leonard.

Assieds-toi, assieds-toi.

Le maître d’hôtel m’emmène vers la table, me présente une chaise. Je m’assieds, moi aussi face à l’entrée. Le maître d’hôtel s’en va. Je parle.

Alors c’est vrai.

Qu’est-ce qui est vrai ?

Les hommes comme toi ne s’asseyent jamais le dos tourné vers la porte.

Il rit.

N’importe quoi.

Comment ça, n’importe quoi ?

Le dos tourné vers la porte. C’est des conneries.

Ça m’a pas l’air d’être des conneries, pourtant.

Je suis sociable, je suis sociable, bordel. Je m’assieds comme ça pour regarder les gens.

Les gens ?

Oui, les gens. Je les aime. Je suis comme ça.

Je ris de nouveau.

Où est Barracuda ?

Il est resté à la maison.

Pourquoi ?

Ce n’est pas un voyage d’affaires. Je suis juste venu te voir.

Merci.

J’ai pensé que ça pouvait être bien qu’on passe du temps ensemble, rien que toi et moi.

Ça m’a l’air bien.

Comment va la vie ?

Je ris.

Ça dépend de quels aspects…

De quels aspects tu veux parler ?

J’aime mon nouveau boulot.

Je savais que ça te plairait. Que fais-tu de tout cet argent ?

Je le cache.

Sous ton matelas ?

Ouais.

Dans une boîte de céréales ?

Ouais.

Dans la chasse d’eau ?

Ouais.

T’as sûrement pensé que tu étais très malin.

En effet.

C’est pas bien, mon fils. Tout le monde connaît ces cachettes.

J’en ai aussi mis dans une boîte de produit vaisselle. Sous l’évier. Tu la connais, celle-ci ?

Non, j’en ai encore jamais entendu parler.

Si on me cambriole, il me restera au moins ça.

Tu ne vas pas te faire cambrioler. Je vais t’apprendre à gérer ton argent.

D’accord.

Il fouille dans sa poche, en sort un portefeuille en cuir noir, me le donne.

Il y a un permis de conduire de l’Illinois là-dedans. Il est valide, il est bien enregistré dans les ordinateurs de l’État. J’ai une photo de toi que j’avais prise à la clinique et je l’ai un peu trafiquée, elle a l’air vraie. Je t’ai aussi inventé un nom.

Je sors le permis de conduire du portefeuille, le regarde. Il a l’air vrai.

James Testardo ?

Ouais. Testardo, ça veut dire têtu en italien. J’ai pensé que ça serait drôle, si tu t’appelais Jimmy Testardo.

Je ris.

D’accord.

L’adresse sur le permis, c’est une maison vide qui appartient à une société-écran à laquelle je suis très très vaguement associé, bien qu’il n’y ait aucune trace de cette association. Va à la banque, plus la banque et grande et anonyme, mieux c’est, et prends-toi un coffre. Chaque fois que tu iras là-bas, mets un chapeau ou des lunettes de soleil ou quelque chose qui change légèrement ton apparence. Fais des dépôts en liquide, vas-y lentement et pour des montants raisonnables, trois, quatre, cinq mille dollars chaque fois. Ne dépasse jamais les dix mille, parce qu’à dix mille la banque doit signaler le dépôt au fisc. Une fois que ton argent est placé, retire du liquide quand tu en as besoin. Ne paye jamais avec des chèques, mais toujours par mandats postaux. Si tu commences à avoir trop d’argent, achète un objet cher, quelque chose dans les quatre ou cinq mille dollars. Paye avec une carte de crédit. Si tu n’en as pas, je peux t’en avoir une, au nom de Testardo, si tu veux qu’on fasse comme ça. Rembourse le crédit de la carte en plusieurs fois en utilisant des mandats postaux payés en liquide. Quand tu achètes un truc, je te conseille d’acheter quelque chose de petit, comme des montres ou de l’art ou de l’argent, des bijoux, des livres rares, que tu n’iras pas exhiber devant tout le monde. Achète des objets que tu peux revendre si jamais t’es dans la merde, que tu peux déplacer rapidement et facilement. Aie du bon sens, n’attire pas l’attention sur toi et tout ira bien.

Je crois que je m’en sortirai.

Je sais bien. Tu as des questions ?

Non.

Tu veux qu’on commande ?

Oui.

Leonard fait signe au serveur. On commande du homard et du filet mignon, des épinards à la crème et des pommes de terre au four. On boit de l’eau, je bois du cola, Leonard boit du cola sans sucre. On parle de la prochaine saison de base-ball, on parle de nos amis de la clinique. L’un était en cavale, il s’est fait attraper et a été condamné à de la prison à perpétuité, sans possibilité de libération. Un autre a été tabassé à mort devant un bar. Un troisième a disparu. Un quatrième s’est suicidé avec un flingue. Quelques-uns vont bien, continuent de s’accrocher, continuent de se battre. Je discute avec Leonard je lui parle de notre ami Miles, qui est juge fédéral à La Nouvelle-Orléans. Il a décroché, il se sent fort, prend soin de lui. Il est content d’être chez lui, de vivre à nouveau avec sa femme et ses enfants, qu’il avait eu peur de perdre à cause de l’alcool. Leonard sourit, me demande de passer le bonjour à Miles. Il dit qu’il apprécie Miles, qu’il aimerait rester en contact avec lui, mais que leurs positions respectives leur interdisent d’entretenir une relation poussée.

La nourriture arrive, on mange. Je demande à Leonard où en sont ses recherches actuelles pour jouer au golf dans le Connecticut, où son père travaillait. Il rit, c’est un rire amer, un rire qui masque de la colère et de la peine, il dit nulle part. Je dis désolé, il hausse les épaules, dit que c’est comme ça que le monde fonctionne, que les gens privilégiés gardent leurs privilèges, qu’ils entretiennent leur caste, qu’il y a certaines institutions qui sont incessibles, que ça soit juste ou non. Il dit que ça fonctionne aussi comme ça dans sa propre organisation, que seuls les Italiens peuvent en devenir membres à part entière, qu’il n’y a pas d’exception. Je lui demande ce qu’il va faire il rit de nouveau, son rire est différent maintenant, un mélange de colère et de menace, il dit que les membres du club ne font pas le serment du sang, qu’il doit bien y en avoir qui ont des écarts de conduite trompent leur femme couchent avec des putes font des dettes de jeu qu’il va en trouver un avec qui il aura une petite conversation, et qu’il entrera dans le club et fera sa partie de golf, comme son père mourant lui a fait promettre de le faire.

On finit, la table est débarrassée. Leonard propose d’aller prendre le café au bar, pour fumer des cigares. On se lève et comme nous nous éloignons de notre table, il fait signe au maître d’hôtel, on entre dans le bar on s’installe dans deux fauteuils en velours larges et confortables le maître d’hôtel suit parle au barman qui entre dans la cave à cigares du bar. Le barman revient, tend une petite boîte au maître d’hôtel, le maître d’hôtel s’avance vers nous, ouvre la boîte, parle.

Voudriez-vous un cigare cubain ?

Leonard sourit.

À vrai dire, oui. Merci.

Leonard tend la main vers la boîte choisit deux cigares le maître d’hôtel s’en va.

Leonard sort un cutter de sa veste, coupe précautionneusement les cigares, m’en tend un, les allume.

Tu te rappelles la manière de fumer ?

Ouais.

Je prends une bouffée, avale. Le tabac est doux, fort, il inonde immédiatement ma bouche. Je préfère le tabac des cigarettes. Leonard parle.

Ils sont sacrément bons.

Si tu le dis.

Si tu en fumais un dégueu, tu serais capable de faire la différence.

J’en fume seulement avec toi.

Alors tu n’en fumeras jamais de dégueu.

Sans que nous l’ayons commandé, le café arrive. J’en prends une petite gorgée, il est chaud, fort, il me fait tout de suite de l’effet, mon cœur se met à cogner.

Il est temps qu’on parle sérieusement, mon fils.

De quoi devons-nous parler ?

Je veux savoir comment tu vas.

Je vais bien.

Qu’est-ce que ça veut dire ?

Je ne sais pas.

Alors ça ne va pas bien.

Non, si l’on prend tout en compte, je crois que je vais mieux que bien, beaucoup mieux que bien.

Continue.

Je m’accroche, les jours passent, je me sens plus fort, mieux dans ma peau. Je ne sais pas comment je m’en sors, mais je m’en sors, et chaque jour représente un pas de plus vers une forme de normalité et de sécurité, un pas de plus vers une vraie vie. Si j’étais en enfer, avant, je suis au purgatoire désormais, et j’ai l’impression de pouvoir réussir la suite, quelle qu’elle soit. Je ne dors pas bien encore, j’ai encore des pulsions toute la journée chaque putain de journée, je suis encore nerveux et mal à l’aise avec les gens, j’ai encore peur, parfois, mais je fais avec. J’ai accepté que toute cette merde, c’était simplement une partie du prix à payer à cause de mon ancienne vie.

De quoi as-tu peur ?

Je ne sais pas.

Si, tu le sais.

Quand t’as passé toute ta vie à boire et te camer, tu ne sais faire les choses que n’importe comment. Il faut tout que je réapprenne à zéro, et des fois ça fait peur, la plupart du temps j’ai peur.

Si ça peut un peu te réconforter, moi aussi j’ai peur tout le temps.

Je ris.

Un vieux dur à cuire comme toi ? Je te crois pas.

Avant, je croyais moi aussi que j’étais un dur à cuire, mais j’ai compris que non. J’étais fragile, et j’avais une putain de carapace bien épaisse, et je faisais du mal aux gens pour qu’ils ne me fassent pas de mal, et je croyais que c’était ça, être un dur, mais je me trompais. Ce qu’on traverse aujourd’hui, ça c’est dur. Reconstruire, changer, s’occuper des dégâts, regarder la peur en face. Si j’y arrive, alors tu pourras dire que je suis un putain de dur à cuire.

Tu vas y arriver.

On va y arriver tous les deux.

On verra.

Comment ça va, malgré le deuil ?

Elle me manque.

Tu croyais qu’elle ne te manquerait pas ?

Non, mais en fait je ne croyais rien, parce que je ne pensais pas qu’un tel truc allait arriver. Je m’étais préparé à autre chose.

Mais c’est arrivé.

Ouais, c’est arrivé, et ça fait chier et elle me manque.

Qu’est-ce qui te manque ?

Tout me manque. Ça me manque de lui parler, de l’entendre me raconter sa journée. Sa voix rauque et enfumée me manque, ça me manque de l’entendre rire, de recevoir ses lettres, de lui écrire des lettres. Ses yeux me manquent, et l’odeur de ses cheveux, et le goût de son souffle. Tout me manque, bordel. Ça me manque de savoir qu’elle était là, parce que ça m’aidait de savoir qu’elle était là, que quelqu’un comme elle existait. Et je crois que surtout, ce qui me manque le plus, c’est de savoir que je la reverrai. J’ai toujours pensé que je la reverrais.

Tu dois respecter son geste, ça t’aidera.

Putain, je comprends pas pourquoi tu répètes toujours ça.

C’est la vérité.

C’est délirant, putain.

Non, pas du tout.

Elle s’est suicidée, Leonard, avec une putain de serviette, et je suis triste et paumé et plein de haine, haine de moi-même parce que j’ai été incapable de l’empêcher, et haine envers elle parce qu’elle l’a vraiment fait, mais je n’ai pas de respect.

Tu te rappelles qu’elle disait qu’une seconde de liberté vaut plus que toute une vie d’asservissement.

Ouais.

Elle a choisi la liberté, et tu devrais respecter sa décision et l’admirer d’avoir eu assez de courage pour aller jusqu’au bout. Ce n’est pas ton genre de liberté, ni mon genre de liberté, mais c’était le sien.

Le suicide, c’est pas la liberté.

Si tu ne connais que la souffrance, et qu’il n’y a rien à part la drogue pour la faire disparaître, et que tu n’as que le choix de vivre dans la dépendance ou de partir selon tes propres modalités, il n’y a qu’un seul choix qui s’offre à toi, c’est de partir.

Et que fais-tu du troisième choix, qui consiste à apprendre à gérer la douleur ?

Ce n’est pas à la portée de tout le monde.

Je détourne le regard, secoue la tête, serre les dents. Leonard parle.

T’as déjà entendu parler des cinq étapes du deuil ?

Je repose les yeux sur lui.

Non. Qu’est-ce que c’est ?

Je ne sais pas, je viens tout juste d’en entendre parler. J’ai vu un truc là-dessus dans une émission pour bonnes femmes. Je me dis que tu dois en passer par là, et tu finiras par tomber d’accord avec moi.

Je t’emmerde, Leonard, et j’emmerde tes cinq étapes de deuil.

Il rit.

Tu veux qu’on s’en aille ?

Ouais.

Il demande la note. Lorsqu’elle arrive, je m’en empare. Il parle.

Qu’est-ce que tu fais ?

C’est pour moi, cette fois.

Je mets la main dans ma poche, prends mon argent.

Non, certainement pas.

Bien sûr que si.

C’est inadmissible.

Il n’y a pas à discutailler.

Je te paye le resto. Ça fait partie de mes prérogatives.

Pas ce soir.

Je suis plus riche que toi.

Je regarde la note, commence à compter l’argent.

Tu te rappelles la fois où tu m’as dit que quand quelqu’un veut faire quelque chose de bien pour toi, il faut se contenter de sourire et de dire merci.

Ça marche seulement quand c’est moi qui fais quelque chose de bien pour toi.

Souris et dis merci, Leonard.

Je pose l’argent sur la note, la referme. Leonard sourit.

Merci, mon fils.

Je me lève.

Allons-y.

Leonard se lève, on s’en va. On prend un taxi pour rejoindre les amis au nord de la ville. On sort du taxi, on rentre dans un bowling à l’ancienne. Il y a trois salles. L’une d’elles comprend un long bar en chêne doté de tabourets, le bar doit avoir une centaine d’années. Une autre abrite le bowling, cinq pistes, toutes sont manuelles. Deux hommes sont accroupis en bout de piste et remettent les quilles en place lorsqu’elles tombent, puis renvoient les boules vers les joueurs. La troisième salle est vaste, sans cloisons, d’une hauteur de plafond de trois mètres cinquante. Elle accueille dix tables de billard alignées en deux rangées de cinq, qui courent sur toute la longueur de la salle. Des lampes accrochées au plafond pendent au-dessus de chaque table. Des tabourets et des tables de bar sont alignés le long des murs. Leonard et moi entrons dans la salle de billard, à la recherche de mes amis. Ils se trouvent autour d’une table dans un coin, on s’approche d’eux.

Bien que la plupart d’entre eux l’aient déjà rencontré, je présente Leonard à tout le monde. Il fait le baisemain à chacune des filles, leur dit qu’elles sont ravissantes. Il serre la main des gars, dit heureux de vous rencontrer, heureux de vous revoir. Une fois les présentations faites, il fait signe à la serveuse et lui dit de rapporter une tournée, de rapporter un pichet de cola et deux verres, et d’en rapporter toute la nuit, simplement d’en rapporter toute la nuit.

On joue au billard, mes amis boivent, on fume des cigarettes, Leonard fume un cigare, on rit, rit, rit. On se met à jouer de l’argent, cinq, dix billets par partie. Leonard est une vraie catastrophe, il perd trois parties. Nous autres avons des niveaux plus ou moins égaux, nous nous partageons le nombre de parties gagnées, nous nous partageons l’argent. Quand Leonard ne joue pas, il danse avec les filles, les fait tourner, leur apprend des pas sophistiqués, les couvre de compliments. La nuit avance, mes amis sont plus saouls. Mon ami Kevin suggère qu’on augmente les mises, on accepte de les porter à vingt dollars par partie. Leonard se remet à jouer, bat chacun d’entre nous à plate couture, rigole sous cape quand il joue. Je lui demande ce qu’il fabrique, il rit, dit qu’avant il arnaquait les gens au billard et qu’il voulait voir s’il savait toujours faire. Je ris, dis ouais, tu sais toujours faire, maintenant arrête, mes amis ne roulent pas sur l’or.

Leonard arrête de jouer, rend à tout le monde son argent, dit qu’avant il arnaquait les gens pour gagner sa croûte, offre à chacun quelques tuyaux. Il se remet à danser avec les filles. Mon ami Scott, qui est complètement bourré, s’approche de moi. Il a l’air énervé. Il parle.

Tu ferais mieux de dire à ton pote d’arrêter de danser avec ma copine.

Il ne fait rien de mal.

J’aime pas sa façon de danser avec elle, putain.

Je peux te jurer qu’il n’a aucune idée derrière la tête.

Je m’en fous. Dis-lui d’arrêter.

Scott est un grand type, un mètre quatre-vingt-dix, cent kilos au bas mot, et un caractère de cochon. Je sais que Leonard n’a pas de vues sur sa copine, mais je ne veux pas d’embrouilles. Je m’approche de l’endroit où Leonard et la petite copine de Scott, dont le nom est Jessica, dansent. Scott me suit.

Leonard.

Leonard fait tourner Jessica.

Leonard.

L’attire à lui, la renverse.

Leonard.

Il lève les yeux vers moi.

Une seconde.

Scott me contourne. Je tente de l’arrêter, il me repousse.

Arrête de danser avec ma copine, fils de pute.

Il écarte Jessica. Jessica a l’air effarée, Leonard a l’air effaré.

On fait rien de mal, mon ami. Rien de mal.

Je vais te botter le cul si tu la touches encore.

Détrompe-toi. Je ne cherche pas à manquer de respect.

Scott ignore tout de Leonard, ce qu’il est ou ce qu’il fait, ignore tout du pétrin dans lequel il est en train de se fourrer. Je m’avance vers lui.

Faut que tu te calmes, Scott.

Il se tourne vers moi.

Va te faire foutre.

Il se tourne vers Leonard.

Et va te faire foutre. Je vais te botter le cul si tu reposes ne serait-ce qu’une fois un œil sur elle.

Les gens autour de nous ont arrêté de jouer, ils nous regardent.

Tu devrais faire gaffe, petit. Ton mauvais caractère risque de t’attirer des ennuis.

C’est à toi que ça risque d’attirer des ennuis, vieux con.

Quelque chose change en Leonard qui, jusqu’à présent, était resté calme. Son visage se fige, ses yeux se rapprochent, son corps se raidit. Je l’ai déjà vu dans cet état, la première fois, quand je l’ai rencontré à la clinique, une autre fois quand on s’est battus avec deux autres patients, là-bas, dont l’un a été tué, plus tard.

Tu es en train de faire une grosse bêtise, mon ami. Je te conseille de faire demi-tour et de t’en aller tout de suite.

Jessica se met à tirer le bras de Scott en disant viens, viens, partons.

Scott regarde fixement Leonard.

Je t’emmerde.

Leonard ne répond pas, se contente de soutenir son regard. Jessica prend Scott par le bras, ils vont vers la porte, elle est manifestement bouleversée, on dirait qu’elle est au bord des larmes.

Je m’approche de Leonard.

Je suis désolé de cet incident.

Ton ami ne devrait pas boire autant.

Il lui arrive de perdre un peu les pédales.

Tu crois que j’ai le droit de danser avec les autres filles ?

Je ris.

Ouais, ça doit être jouable.

Bien. Retournons nous amuser. C’est pour ça que je suis venu, pour m’amuser, bordel de merde.

Je ris. Leonard se dirige vers Adrienne, lui demande si elle veut danser.

Elle répond oui.

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