Mon ami Leonard
Chapitre 14
Une fille que j’ai connue à la fac me téléphone me demande si je veux dîner avec elle je dis ouais, bien sûr, faisons-nous un resto. Elle s’appelle Conner elle fait un mètre quatre-vingt-sept elle aime bien boire des bons cocktails, bien forts, et elle aime rire. Je lui demande où on va elle me dit c’est un bar qui sert de la nourriture correcte dans une cour, en plein air. Je lui demande si quelqu’un doit nous rejoindre elle me demande si je me souviens de son amie Allison. Je demande si c’est Allison, Allison la maigrelette, et elle rit et dit oui, c’est elle et je dis ouais, je me souviens d’Allison. Je lui demande à quelle heure elle dit 20 heures.
Je travaille toute la journée prends une douche m’habille. Je pense à Allison la Maigrelette par intermittences. Elle était grande, aussi grande que moi. Elle avait de longs cheveux blond foncé, une peau basanée. La première fois que je l’ai vue elle avait dix-huit ans, mais elle en faisait quatorze, et pendant les deux années qu’on a passées ensemble à la fac, elle n’a pas vieilli. Elle était mince, mince et longiligne, mince et délicate, mince et fragile, mince comme un top model, mince comme si la nourriture n’avait aucun effet sur elle, mince comme si d’une certaine manière c’était tout à fait naturel pour elle, comme si son corps ne pouvait prendre du poids qu’en vieillissant. Je l’ai vue de temps à autre elle traînait souvent avec Conner on ne se parlait jamais. Je n’ai jamais essayé de lui parler parce que je savais qu’elle ne voulait pas avoir affaire à moi. Elle venait d’une famille sudiste sympathique et traditionnelle, ses études se déroulaient bien. Je me disais qu’elle rencontrerait un homme beau, brillant, équilibré, vivrait dans une grande maison et aurait une belle famille.
Cassius et Bella sont sur le canapé. Je m’arrête pour leur dire au revoir ils remuent la queue et lèvent les yeux vers moi. S’ils pouvaient parler ils diraient vas-y papa va-t’en, on va bien s’amuser sans toi ce soir, peut-être qu’on va manger un oreiller ou grignoter nos os ou essayer d’attraper des écureuils ou regarder la télé, vas-y, papa, va-t’en. Je leur fais des câlins vais à mon pick-up descends la colline pour aller au bar.
J’entre dans le bar regarde autour de moi. J’aperçois Conner assise à une table. Je m’avance vers la table Allison est assise à côté de Conner elle se lève comme je m’approche d’elles. Je marche d’un pas hésitant, cligne des yeux une ou deux fois, essaie d’empêcher ma mâchoire de tomber, mes genoux de flancher, mes yeux de sortir de mes orbites. Allison n’est plus Allison la maigrelette. Elle est toujours mince mais son corps s’est remplumé, elle a des courbes des courbes magnifiques. Ses cheveux sont plus longs, plus blonds. Elle porte un pantalon de cuir bleu clair un T-shirt blanc. Ce n’est plus une fille elle est devenue femme, une femme splendide, voluptueuse. Tous les hommes dans le bar la regardent. Je la regarde. Je m’arrête devant la table parle.
Salut.
Conner parle.
Salut. Tu te souviens d’Allison ?
Je regarde Allison.
Salut.
Elle parle.
Salut.
Ça fait longtemps.
Ouais.
Comment tu vas ?
Très bien. Et toi ?
Je ris.
Je viens de passer deux années difficiles.
Elle hoche la tête.
C’est ce que j’ai entendu dire.
On s’assied, elles boivent toutes les deux du vin blanc, je commande un bon cola bien frais. Je parle à Allison lui pose des questions sur elle. Elle a passé les deux dernières années à Vail, donnant des cours de ski et travaillant dans une galerie d’art. Elle adore Vail, mais a envie de déménager, elle a l’impression que deux ans dans une station de ski ça suffit, qu’il est temps de devenir adulte. Je lui demande où elle a envie d’aller, elle dit qu’elle ne sait pas trop, peut-être San Francisco peut-être Santa Fe peut-être Washington DC. Je lui demande ce qu’elle a envie de faire, elle dit qu’elle a besoin de réfléchir, peut-être prof, peut-être essayer d’être peintre, peut-être reprendre des cours pour être architecte paysagiste. Elle me pose des questions sur moi je dis que ça va, je n’ai jamais été aussi bien. Elle demande si c’est vrai que j’ai fait de la prison je lui dis que oui. Elle demande ce que je fais à Los Angeles je lui raconte, elle demande si j’aime Los Angeles je dis chaque jour un peu plus. Je lui demande pourquoi cette ville n’est pas sur sa liste de ses choix éventuels, elle dit qu’elle ne peut tout simplement pas s’imaginer vivre ici.
On commande elles prennent des salades je prends un bon gros cheeseburger. On continue de parler je la questionne sur la peinture pourquoi elle en fait, elle dit qu’elle en fait parce que lorsqu’elle est en train de peindre elle oublie le monde qui l’entoure, elle oublie les problèmes et l’insécurité, elle oublie les échecs et l’avenir incertain, elle oublie tout elle se perd et elle peint. Je demande à quel peintre ça ressemble, elle dit qu’elle n’essaye de peindre que comme elle-même. Je lui demande qui elle aime, elle dit Matisse et Van Gogh. Je lui demande pourquoi elle dit parce que Matisse peint superbement et que Van Gogh peint douloureusement.
Quand les plats arrivent, je n’arrive pas à manger. Allison m’intimide, me rend nerveux, me coupe l’appétit. Je prends quelques bouchées de mon hamburger, essaie de ne pas la regarder, essaie de me concentrer sur Conner, essaie de sembler cool, sûr de moi, distant bien que je ne me sente ni cool ni sûr de moi, même si je ne veux pas être distant. Ce que je veux c’est être près d’elle, la serrer dans mes bras, être à l’intérieur d’elle, la dévorer, disparaître en elle, me débrouiller pour devenir une partie d’elle-même, devenir une partie d’elle-même. Ce que je ressens est en partie uniquement physique, un désir une pulsion un besoin désespéré qui me déchire, ce que je ressens est en partie autre chose, quelque chose qui me fait sourire, me donne l’impression d’être vide et plein, me fait mal au cœur. On termine le repas. Je paye la note elles me remercient, on se lève, on sort. On attend nos voitures près du voiturier, Conner me demande à quoi je vais consacrer le restant de la soirée, je lui dis je vais rentrer à la maison me mettre au lit et bouquiner. Allison me demande ce que je lis je lui dis Paul Bowles, elle me demande quel livre je lui dis Un thé au Sahara. Elle sourit dit qu’elle aime Paul Bowles, qu’elle aime ce livre. Je lui dis que je lui ferai un compte-rendu quand j’aurai fini elle sourit dit j’attends ça avec impatience.
Nos voitures arrivent. Je leur demande ce qu’elles font demain, Conner dit qu’elle ne sait pas. Je lui dis de m’appeler, que j’irai peut-être promener mes chiens dans les collines, qu’elles peuvent venir si elles le veulent, elle dit super. On grimpe dans nos voitures on s’en va.
Je rentre chez moi, pendant le trajet je ne cesse de penser à Allison comme elle m’est apparue à l’instant où je l’ai vue, comme elle a ri elle a un rire calme et timide, à son sourire elle sourit comme si elle cachait quelque chose, à son pantalon de cuir ses courbes à la peinture j’ai envie de la regarder peindre à ses lectures j’ai envie de la regarder lire je pense à la fille maigrelette qui n’est plus maigre à l’allure qu’elle aurait près de moi avec moi sous moi sur moi, à sa façon de me faire peur elle me file une putain de trouille.
Je rentre à la maison les chiens dorment déjà à la tête du lit. Je me glisse sous les couvertures je fixe le plafond je pense à Allison. Je ferme les yeux je pense à Allison. Je m’endors en pensant à Allison.
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