Mon ami Leonard

James Frey · Chapitre 4 sur 97

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Mon ami Leonard

Chapitre 3

 

Il y a une église un bloc plus loin. J’aperçois la flèche et j’entends les cloches. Les cloches sonnent toutes les heures. Je les entends dans le vent.

Les rues sont désertes. Il est tard et il fait noir et il fait un froid de canard.

Je suis assis sur le trottoir. Je pleure. Ça fait des heures que je suis là. Assis à pleurer. Les pleurs viennent par vagues. Larmes, sanglots, hurlements. Les pleurs me font mal. Me font mal à la poitrine et au visage, font mal à des choses, à l’intérieur, qui n’ont pas de nom. Larmes sanglots hurlements. Tout me fait mal. Le même mot encore et encore.

Non.

Non.

Non.

Les pleurs.

Les sanglots.

Les hurlements.

Je ne peux m’arrêter.

Je ne peux m’arrêter.

Les cloches sonnent.

Le vent hurle.

À neuf reprises j’entends les cloches.

Et ça commence à ralentir.

À ralentir doucement.

Doucement, doucement, doucement.

Je cesse de pleurer. Je me lève. Mes jambes me font mal, ma poitrine me fait mal. Mon visage me fait mal, mes yeux et mes lèvres me font mal. J’ai froid. Je tremble. Il fait noir et j’ai froid et tout mon corps tremble. J’aperçois le foyer dans la rue. Le foyer où Lilly habitait. Le foyer dans lequel elle était censée se requinquer. Le foyer où elle m’attendait. Le foyer où on devait se retrouver. J’aperçois le foyer. Le foyer où elle s’est tuée. Le foyer où elle s’est tuée.

Mes lèvres tremblent. Un frisson parcourt ma colonne vertébrale. J’aperçois le foyer. Je me détourne et je marche dans la rue. Je m’arrête devant mon pick-up. Je sors mes clefs de ma poche. J’ouvre la portière, je monte à l’intérieur, je referme la portière. Il fait plus chaud dedans, mais pas beaucoup. Je mets la clef dans le contact et j’allume le moteur et je mets le radiateur et j’attends et je me remets à pleurer. Je me remets à pleurer. Je veux m’arrêter, mais je n’y arrive pas. Je veux avaler une grande goulée d’air et me dire que tout va bien, mais j’en suis incapable. Je n’ai aucune maîtrise de moi-même. Je n’ai aucune maîtrise de mes émotions. Je n’ai aucune maîtrise du besoin que mon corps a d’exprimer ces émotions. Tout le temps que j’ai passé assis tout seul dans ma cellule à tenter d’apprendre à gérer mon comportement n’a aucune valeur, aucune importance. Lilly s’est tuée. Elle s’est pendue dans une douche. Elle est morte. Elle est morte, putain. Ça n’a aucune importance que je ne veuille pas pleurer. Ça n’a aucune importance que je veuille arrêter. Je n’y peux rien. Je ne maîtrise plus rien. Je pleure et j’attends la chaleur. La chaleur arrive, je m’assieds en face de l’aération, je cesse de trembler. L’intérieur du pick-up devient de plus en plus chaud et je cesse de pleurer. Mon corps a besoin d’une pause a besoin de se reposer a besoin de tenter de laisser mon esprit et mon cœur accepter ce qui s’est passé. Ils refusent de l’accepter. Ils ne connaissent qu’un mot. Non. Ils ne cessent de me dire que je vais me réveiller et que je la trouverai qui m’attend. Non. Ils ne cessent de hurler elle n’est pas morte, elle n’est pas morte, elle n’est pas morte. Non. Elle est la seule personne que j’ai sincèrement aimée. Elle est la seule personne qui m’a donné envie de vivre. Elle est la seule personne sur Terre qui pouvait me faire du mal. Elle s’est tuée ce matin. Elle est entrée dans la salle de bains, elle a fait un nœud, elle s’est pendue dans la douche. Peu importe ce que je ressentais, combien elle comptait pour moi, combien je l’aimais. Ça n’a pas eu d’importance, putain. Elle s’est pendue jusqu’à ce qu’elle cesse de respirer. Elle est morte. Mon esprit et mon cœur refusent de l’accepter. Non. J’attrape mon paquet de cigarettes. J’en sors une et je l’allume. J’avale une grosse bouffée, je la garde, la recrache. Je regarde par la vitre. Je me sens vide. J’ai l’impression que mon cœur a été arraché à ma poitrine. Je me sens déconnecté, comme si mon corps et mon esprit ne formaient plus une même entité. Je suis épuisé. Comme je lève le bras pour porter la cigarette à ma bouche, mon bras paraît lourd, ma main paraît lourde, la cigarette paraît lourde. Tout me demande un effort prodigieux. J’inhale lentement. Je sens la fumée se répandre dans ma gorge et descendre dans mes poumons. J’exhale lentement, je sens la fumée qui revient. Je suis tellement fatigué. Qu’est-ce que je vais faire, bordel. Qu’on me vienne en aide, par pitié.

Je finis la cigarette, la jette. Je regarde dans le rétroviseur intérieur, j’aperçois le foyer dans la rue. Je veux m’en aller. Je passe la première. Je veux m’en aller, loin de ce foyer. Je sors de ma place. Je veux m’en aller, loin de cette putain de baraque. J’avance dans la rue. Je ne sais pas où je suis et je ne sais pas où je vais. Je veux juste m’en aller.

Je conduis. Je fume une autre cigarette. J’allume la radio, j’éteins la radio. Les quartiers se ressemblent tous. Des rangées et des rangées de bâtiments de grès brun. Des rues bordées d’arbres avec des trottoirs et des réverbères. Je vois des églises et des écoles, des casernes de pompiers et des terrains de jeux. Je vois toutes sortes de petites boutiques ; magasins de chaussures, magasins de vêtements, magasins de bibelots, magasins d’artisanat, magasins de sculptures, agences immobilières, librairies, magasins de jardinage. Je vois des épiceries et des restaurants des dépanneurs et des stations-service. Je vois des bars et des magasins de spiritueux. Dans quasiment chaque bloc, je vois soit un bar soit un magasin de spiritueux. De beaux bars remplis de gens qui boivent. De beaux magasins de spiritueux dédiés à l’alcool. De beaux établissements dans lesquels je pourrais faire s’évanouir ce cauchemar. De beaux bars et de beaux magasins de spiritueux. Dans quasiment chaque bloc.

Je ressens le besoin. Boire. L’instinct commence à s’affirmer. Détruire. Ma vieille amie la Fureur se met à monter, elle dit tue ce que tu ressens, tue ce que tu ressens. La Fureur monte elle dit tue.

Mes mains se mettent à trembler. Je sens les battements de mon cœur. Mes dents claquent. Je tire à fond sur ma cigarette, ça ne change rien. Je suis alcoolique et toxicomane. J’ai eu recours aux stupéfiants pour maîtriser et tuer mes émotions et mes doutes et ma rage, pendant toute ma vie. J’ai porté le fardeau de mon existence en me servant de l’alcool et de la drogue pour détruire ce que je ressentais afin de ne plus avoir à le ressentir. Je n’ai jamais rien éprouvé de tel. Pas le moins du monde. Je connais la mort, je l’ai vue et je l’ai approchée, mais pas ce genre de mort. Je connais la peine et le chagrin et la tristesse, mais je ne les ai jamais éprouvés aussi fortement. Je connais l’horreur, mais je n’ai jamais reculé devant elle, je connais l’autodestruction, mais elle ne m’a jamais fait trembler. Je ne sais pas ce que je vais faire. Il y a de beaux bars et de beaux magasins de spiritueux dans chaque bloc. Je peux faire s’évanouir tout ça, la Fureur dit tue tue tue, il est temps de détruire. Je suis alcoolique et toxicomane. Je ne peux maîtriser mes émotions.

Je me range sur le bas-côté, me gare. J’éteins le moteur je retire la clef j’éteins les phares. Je parcours des yeux le pâté de maisons. J’aperçois deux bars, un magasin de spiritueux. J’ai quatre dollars en poche et trois choix s’offrent à moi. Aller dans le bar le plus bondé et récupérer les verres à moitié pleins sur les tables quand les gens se lèvent pour partir. Aller dans un bar moins bondé et trouver un ivrogne. Les ivrognes font n’importe quoi avec leur bouche et avec leur portefeuille, et si j’en trouve un, je me débrouillerai certainement pour me faire payer un ou plusieurs coups. Ou alors laisser tomber les bars, aller dans un magasin de spiritueux. S’ils vendent ce que j’aime boire, c’est-à-dire du vin bon marché, fort, du gros rouge, je pourrai sans doute m’en payer une bouteille, il me faut quelque chose tout de suite. Il faut que ça s’en aille.

J’ouvre la portière. Je sors. Je referme la portière. Il fait froid, je jette un coup d’œil alentour, je me mets à trembler. Je me mets à marcher. Je me dirige vers un coin de rue où se trouve un bar, en face d’un magasin de spiritueux. Je vois des gens derrière les vitres du bar. Ils ont l’air jeune et heureux. Ils sautent comme des cabris, dansent, bougent au rythme d’une musique entraînante. Tout ce que je veux c’est un verre, deux verres, autant de verres qu’il faudra pour que ça s’en aille, pour que ça me précipite vers l’oubli, pour détruire. J’emmerde ces gens heureux. J’emmerde cette musique entraînante.

Je me dirige vers le magasin de spiritueux. Il se trouve de l’autre côté de la rue. C’est une petite boutique. Une petite pancarte lumineuse en néon suspendue au-dessus de la porte indique Spiritueux, les vitrines sont pleines d’affichettes colorées montrant des femmes vêtues d’un bikini qui brandissent des canettes de bière. Derrière les affichettes j’aperçois des rangées et des rangées de bouteilles. De belles bouteilles pleines d’alcool.

J’ouvre la porte et j’entre. Il fait chaud, une lumière fluorescente illumine la salle. Il y a un comptoir le long d’un mur, un homme se tient derrière. Il y a des cigarettes au-dessus du comptoir et des sucreries en dessous. Il y a un moniteur télé derrière l’homme. Il diffuse des images du magasin prises par des caméras posées dans tous les coins. Je suis le seul client. Je me vois sur le moniteur, je vois l’homme derrière le comptoir sur le moniteur. Il m’observe. Je l’ignore. Je m’engouffre dans l’un des rayons.

L’homme m’observe tandis que je marche, je regarde un ensemble de frigos contre le mur du fond. La saloperie que je bois se trouve toujours dans un frigo contre le mur du fond, toujours cachée aux yeux des clients respectables, qui n’ont pas à la voir. C’est une piquette de la plus vile espèce. Produite par des industries viticoles pour les pauvres poivrots qui ont besoin d’une dose forte et efficace. Bien que ça porte le nom de vin, ça ne ressemble au vin en aucune manière. C’est bien moins cher, bien plus fort. Ça se présente dans d’épaisses bouteilles courtaudes qui deviennent des armes redoutables lorsqu’elles sont vides. Ça a un goût de jus de raisin mélangé à de l’alcool à quatre-vingt-dix degrés. Les consommateurs de longue date meurent souvent des effets que ça a sur les organes intérieurs. Ça fait des trous dans l’estomac. Ça grignote la paroi intestinale. Ça provoque des cirrhoses. C’est de la mort liquide. Disponible en cinquante ou en vingt-cinq centilitres. Parfois en un litre. Toujours dans un frigo contre le mur du fond.

J’en trouve de quatre sortes différentes, alignées sur l’étagère en bas du frigo, dans le coin. Je les connais toutes, j’ai découvert les horreurs de chaque. La pire d’entre elles, et celle que je préfère, s’appelle la rose. Son étiquette la présente comme un vin de dessert au goût fruité, coupé à l’éthanol. Je la présente quant à moi comme une rapide descente aux enfers. On la trouve en bouteille d’un litre. Au paroxysme de mon alcoolisme, j’arrivais à en descendre trois bouteilles avant de tomber dans les vapes. À ce stade, n’ayant pas bu un verre depuis quasiment six mois, une bouteille fera parfaitement l’affaire pour ce que je veux qu’elle fasse. Je veux qu’elle tue. Je veux qu’elle tue.

J’ouvre le frigo j’attrape une bouteille je regarde le prix. À peine moins de trois dollars. Avec le dollar qu’il me reste je peux me payer un sachet de chips. Ce n’était pas ce que je m’attendais à faire ici. Me saouler et manger des chips lors de ma première nuit de liberté, ma première nuit à Chicago. Si cela ne tenait qu’à moi, je serais avec Lilly. Si cela ne tenait qu’à moi, je dormirais dans ses bras. Elle est morte, dans une chambre froide, dans une putain de morgue, et plus jamais je ne dormirai dans ses bras. Cette pensée me rend malade, me donne envie de la rejoindre. La rose m’aidera. Il est temps de commencer la tuerie. Temps de commencer, putain.

Je me dirige vers la caisse. L’homme derrière le comptoir m’observe pendant toute l’opération. Comme je longe un présentoir de chips, je tends la main et j’attrape un sachet. Je ne regarde pas le goût parce que le goût n’a aucune importance. Tout ce que je vais sentir, c’est la rose. J’arrive devant la caisse, je pose mes articles devant l’homme et tandis qu’il les passe au biper, je sors quatre dollars de ma poche de derrière. Je lui présente l’argent, il le prend, il le met dans sa caisse, il me rend une pièce. J’ai dix cents pour toute fortune. Dix cents et une bouteille de vin et un sachet de chips et un demi-paquet de cigarettes et un pick-up déglingué. Les chips et le vin auront disparu d’ici vingt minutes. Les cigarettes auront disparu d’ici demain. Je commence à me dire que je les suivrai.

Je sors du magasin. Il est froid, le vent, cette saloperie de vent. Je me dirige vers mon pick-up, je l’ouvre, j’entre. Il fait toujours chaud. Je grimpe sur le siège passager. Je sais que si je me fais prendre en train de boire sur le siège conducteur je risque de me faire arrêter pour conduite en état d’ivresse. Qu’importe que la voiture soit à l’arrêt ou pas, selon la loi en vigueur dans tous les États-Unis d’Amérique, je risque de me faire arrêter. Sur le siège passager ils peuvent me donner une contravention pour possession d’alcool dans un véhicule motorisé, l’équivalent d’une amende pour un mauvais stationnement.

Je m’installe dans mon siège. J’allume une cigarette. J’ouvre le sachet de chips j’en mets quelques-unes dans ma bouche je mâche. Je pose la bouteille sur mes genoux. Je la sors du sachet en papier kraft qui la contient. Je l’observe. Mes mains se mettent à trembler et mon cœur à battre encore plus fort. Tel le chien de Pavlov je réagis quand j’ai de l’alcool sous les yeux. Je fume d’une main, tiens la bouteille de l’autre. Je dois prendre une décision. Oui ou non. La Fureur hurle bois enculé, bois bois bois. La douleur que je ressens me dit je te quitterai si tu me nourris. Mon cœur et mes mains tremblent comme des chiens ils réclament le goût. Je sais que si j’ouvre la capsule et que je place la bouteille contre mes lèvres, la renverse et avale, j’emprunterai un chemin dont je ne reviendrai pas. Je sais qu’une fois que je l’aurai à nouveau en moi j’en abuserai jusqu’à ce que mort s’ensuive. J’étais presque mort il y a six mois. Mort à cause des dégâts que la consommation de drogues dures et d’alcool inflige au corps, mort parce que je n’avais plus envie de vivre. J’ai choisi la vie à cause de Lilly et de Leonard et parce qu’une fois que j’avais goûté à nouveau à la vie, son goût m’avait paru agréable, assez agréable pour que j’essaie de vivre. Lilly est morte à présent. Elle a mis fin à ses jours. Le pourquoi et le comment importent peu. Tout ce qui importe, c’est le résultat final. La mort. Je n’arrive pas à croire que je suis ici. Je n’arrive pas à croire que je me retrouve dans cette situation. Qu’est-ce que je vais bien pouvoir foutre.

J’observe.

Je n’ai pas d’argent.

J’observe la bouteille.

Je n’ai pas de travail, je n’ai pas de toit.

J’observe la bouteille.

Je suis alcoolique et toxicomane. J’ai passé les six derniers mois de ma vie dans une clinique et en prison.

La bouteille.

Je tremble. La Fureur hurle. La douleur m’accable par pitié par pitié par pitié. Je peux la chasser. Je peux la tuer. La tuer sera la première étape avant de me tuer. Tout ce à quoi j’ai rêvé, que j’ai espéré, voulu, attendu a disparu. C’est mort et ça ne reviendra pas. Ce n’est pas un cauchemar dont je vais me réveiller, c’est ma putain de vie.

Qu’est-ce que je vais faire.

La bouteille.

Je me mets à pleurer.

Qu’est-ce.

Pleurs.

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