Mon ami Leonard
Chapitre 2
Je quitte la maison de Colleen, je lui dis que je rentre à Los Angeles. Si je n’arrive pas à retrouver Leonard, je rentrerai, attendrai quelques jours, reviendrai ici.
Je me gare devant la maison. C’est une belle journée, claire, chaude, ensoleillée. La décapotable est devant le trottoir la capote est baissée.
Il est vivant.
Je regarde en direction de la porte elle est entrouverte. Par l’embrasure de la porte j’aperçois l’intérieur de la maison.
Mon ami Leonard est vivant.
Les fenêtres sont grandes ouvertes.
L’enfoiré a disparu depuis dix-huit mois, n’a pas dit où il était ni ce qu’il foutait, j’ai cru qu’il était mort.
Les rideaux volettent.
Il est vivant.
J’entends en sourdine de la musique classique. Bella est en laisse on s’approche de la porte j’appuie sur la sonnette. J’attends. Je vois un mouvement.
Je souris, mon ami Leonard est vivant.
Un homme vient à la porte. Ce n’est pas Leonard. Il doit avoir dans les trente ans. Il est grand, mince, a des cheveux blonds et courts avec une raie au milieu. Il porte un treillis, des sandales de cuir noir, une chemise blanche. Il a l’air propret. Il se tient derrière la porte, parle avec une voix efféminée, maniérée.
Puis-je vous aider ?
Leonard est ici ?
Que puis-je faire pour vous ?
La carte postale est dans ma poche arrière, je la sors, la lui tends.
J’ai reçu cette carte par la poste. Votre adresse est au dos, j’ai pensé que ça pouvait venir de mon ami Leonard.
Puis-je la voir ?
Bien sûr.
Il ouvre la porte pour que je puisse lui passer la carte. Il la regarde, me regarde, parle.
Comment vous appelez-vous ?
James.
Il désigne Bella du doigt.
Et qui est-ce ?
Bella.
Il regarde Bella, parle.
Salut, Bella.
Elle remue la queue.
Est-ce qu’il n’y en a pas un autre ? Cassius ?
Il est mort.
Je suis désolé.
Ça m’a fait chier.
Je comprends. Je sais que vous l’aimiez.
Qui êtes-vous ?
Il ouvre la porte.
Je m’appelle Freddie. C’est moi qui vous ai envoyé cette carte. On vous attendait.
Est-ce que Leonard est ici ?
Oui.
Je pénètre dans la maison. Le parquet clair en bois est immaculé. Tous les meubles sont blancs, il y a des chaises et des divans épais, moelleux, blancs. Il y a des reproductions de tableaux impressionnistes sur les murs, il y a des fleurs partout. Freddie me conduit dans le vestibule, le salon, je vois une véranda. Je vois Leonard, ou ce qui apparaît comme une version défraîchie de Leonard, assis dans une chaise longue sous la véranda, il est emmitouflé dans une couverture blanche en coton. Comme je m’approche de lui il se tourne vers moi. Il sourit, lève la main, parle, sa voix est faible et éraillée.
Mon fils. Mon fils est là.
Je m’avance sous la véranda. Freddie reste derrière, nous laisse seuls. Je regarde Leonard je suis abasourdi, sans voix. Il a perdu quinze ou vingt kilos. Il a des plaques violacées sur les bras et sur le cou. Ses cheveux ont l’air secs et cassants, sa peau est grise et cireuse. On dirait qu’il n’a rien avalé depuis un mois, il a l’air d’un squelette, d’un homme mort. La seule chose qui n’a pas changé, ce sont ses yeux, qui sont clairs et attentifs, marron foncé, vivants.
Mon fils, tu m’as retrouvé.
Je suis content de le voir mais sous le choc. Je souris.
Tu m’as fait venir.
Je me penche vers lui pour le prendre dans mes bras.
Tu n’es pas obligé de me toucher si tu n’en as pas envie.
Arrête tes conneries, Leonard.
Il rit, je le serre dans mes bras, le serre fort. Il semble petit et fragile dans mes bras, comme un enfant. Il n’a que la peau sur les os, sent les médicaments, la maladie, la déchéance. Il me serre dans ses bras, ses bras sont faibles, terriblement faibles.
Ça me fait du bien de te voir, Leonard.
Mon fils. Moi aussi, ça me fait du bien de te voir.
Je m’écarte. Bella pose ses pattes de devant sur le bord de la chaise longue, lèche la main de Leonard. Il baisse les yeux vers elle, sourit.
Ooh, Bella, mon petit ange.
Il se penche, elle lui lèche le visage.
Où qu’il est ton frère ? Où qu’il est Molosse ?
Il est mort.
Leonard lève les yeux. Ça a l’air de lui faire de la peine.
Qu’est-ce qui s’est passé ?
Je secoue la tête. Leonard parle.
Ça s’est mal passé ?
Ouais.
Et comment va Allison ?
Je ris.
Ça s’est mal passé aussi.
Elle va bien, n’est-ce pas ?
Je pense que oui, même si je ne lui ai pas parlé depuis un moment.
Que de bouleversements, mon fils.
J’ai connu pire, mais c’était pas drôle.
Les bouleversements ne le sont jamais.
On dirait que toi aussi ton existence a été bouleversée.
Il rit.
On peut le dire comme ça.
Qu’est-ce qui t’arrive, Leonard ?
Il rit.
Qu’est-ce qui m’arrive ? Si c’est pas ma putain de question.
T’as l’air foutrement mal en point.
Il rit, tousse, parle.
Prends une chaise.
Je jette un coup d’œil autour de moi dans la véranda il y a deux autres chaises j’en prends une m’assieds.
Tu veux entendre la version longue ou la version courte ?
Je ne suis pas attendu.
Il rit, tousse, la toux empire. Je le regarde et j’ai peur, je passe mes bras autour de lui, lui tapote le dos. Il arrête de tousser, je m’éloigne, il crache et projette quelque chose de désagréable hors de la véranda, dans la cour. Il rit, parle.
Pas mal, hein ?
Qu’est-ce qui ne va pas ?
T’es prêt ?
Oui, je suis prêt.
Il me regarde, prend une grande inspiration.
Je suis homo, et je suis en train de mourir du sida.
Je le regarde. Je ne sais pas quoi dire. Il parle.
Ça va ?
Je hoche la tête.
Ouais.
Je suis homo, mon fils, et je suis en train de mourir du sida.
J’ai entendu.
T’es surpris ?
On peut le dire comme ça.
Tu peux t’en aller si tu veux.
Pourquoi est-ce que je m’en irais ?
Je ne sais pas ce que tu penses des homos, et je ne sais pas ce que tu penses du sida.
Je pense que tu es mon ami, et que si tu es homo, tu es homo, ça ne change rien pour moi, et si tu as le sida, je suis désolé, je vais faire tout ce que je peux pour t’aider.
Il sourit.
Merci, mon fils.
Tu vas me raconter la version longue ou la version courte ?
Il sourit de nouveau, regarde au loin, de l’autre côté de la véranda. Il ferme les yeux, respire à fond, comme s’il voulait reprendre des forces, se retourne vers moi.
Je l’ai toujours su. D’aussi longtemps que je m’en souvienne, je l’ai su. Quand j’étais gamin, je préférais jouer avec les filles qu’avec les garçons et je préférais regarder les garçons plutôt que les filles. À l’époque je ne savais pas ce que ça voulait dire, même si je savais effectivement que dans une famille italienne catholique, ce n’est pas bien vu. En grandissant, en vieillissant, j’ai senti que ça devenait plus fort, et je devais faire encore plus d’efforts pour l’ignorer. Je suis sorti avec des filles. Quand j’ai été assez vieux, j’ai couché avec des femmes, j’ai été fiancé deux fois, et je n’ai cessé de repousser les mariages. Même si j’aime les femmes, j’aime leur compagnie et leur beauté, et même si j’y arrivais avec elles, je ne pouvais tout bonnement pas aller jusqu’au bout parce que ce n’était pas ce que je recherchais. Pendant tout ce temps j’ai compensé ce que j’éprouvais, c’est-à-dire de l’amour pour les hommes, en étant l’enfoiré le plus mesquin, le plus taré, le plus violent que tout le monde connaissait, comme ça personne ne pouvait se poser des questions sur moi ni douter de moi ni même me soupçonner, parce qu’un homme qui faisait ce que je faisais ne pouvait être une tapette, même si j’en étais une, si j’en suis une. Ce qui s’est passé, à cause du milieu dans lequel j’étais, c’est que ma violence m’a apporté encore plus de respect, et finalement, plus de réussite. Celle-ci m’a encore plus enfermé dans mon rôle, parce que j’étais entouré de plus de monde encore, et qu’ils m’observaient avec encore plus d’attention.
J’avais une vingtaine d’années la première fois que j’ai couché avec un homme. C’était un chauffeur de taxi à New York. On était en voiture, on parlait, il a compris je ne sais comment, et il m’a fait des avances et j’ai accepté, et on l’a fait à l’arrière de son taxi, qu’il avait garé dans une ruelle. Je me suis détesté d’avoir fait ça, putain ce que j’ai pu me détester, et je l’ai détesté d’avoir couché avec moi. Je savais, pourtant, que je le referais, et c’est ce que j’ai fait, encore et encore et encore, jusqu’à la fin de ma vie, toujours avec des inconnus dans des lieux inconnus, toujours avec des hommes qui n’avaient aucune idée de qui j’étais et n’avaient rien à voir avec moi. J’ai continué de me détester pendant un moment, puis j’ai simplement accepté ce que j’étais, et j’ai aussi accepté l’idée que je ne pourrais jamais l’être ouvertement. Si jamais je l’avais été ouvertement, ou si j’avais été attrapé la main dans le sac, je me serais fait tuer, parce que mes affaires m’interdisaient toute faiblesse. Même si être homo ça ne veuille pas dire être faible, ç’aurait été perçu comme tel. Les gens violents, les criminels, ceux de mon espèce, ne l’auraient jamais permis ou toléré, ils n’auraient jamais eu confiance en moi, ils ne m’auraient pas respecté, et à la première occasion, ils m’auraient envoyé six pieds sous terre.
À un moment je suis devenu séropositif. Je ne sais pas avec qui ni quand j’ai attrapé le virus. Il y a environ six ans je me suis levé un matin et j’ai senti que quelque chose n’allait pas, alors j’ai fait un test et il était positif. Quand j’ai appris le résultat, je suis sorti du cabinet du médecin et n’y suis jamais retourné. Je sais qu’avec un médecin j’aurais pu essayer de faire quelque chose et que j’aurais pu prendre des médicaments ou des combinaisons médicamenteuses pour atténuer les effets du virus, et à ce stade ils disent qu’on peut presque l’arrêter, mais si j’étais allé chez un médecin, et si j’avais suivi un traitement, les gens l’auraient su. Et là encore, si mes associés l’avaient su, ils m’auraient tué.
Je me suis mis à réfléchir à ce que j’avais fait, et je t’expliquerai plus tard ce que j’ai fait, quelques mois après t’avoir rencontré et après ta rencontre avec Lilly. Je me rappelle très bien les fois où tu me parlais du désir de Lilly d’échapper à ses dépendances et à l’enfer de sa vie, et qu’elle te disait que pour elle, une seconde de liberté valait plus que toute une vie d’asservissement. J’y ai pensé chaque jour, chaque putain de journée, et puis j’ai commencé à t’observer et à regarder comment tu assumais le bordel que tu avais mis dans ta vie, et comment tu rejetais tout ce qui, d’après les autres, te sauverait, au profit de ce en quoi tu croyais, c’est-à-dire en ton pouvoir de prendre les décisions qui changeraient le cours de ton existence. Ce que j’ai appris de vous deux, c’était que la liberté vaut tous les sacrifices, et que j’étais responsable de ma vie et de ma manière de la vivre et que je pouvais décider de faire tout ce que je voulais faire. Je voulais m’enfuir, et être libre, libéré de mon travail, de ma situation, de mon rôle. Je voulais sortir de la prison que j’avais construite autour de moi. Je voulais m’en tirer, putain.
J’ai commencé à faire quelques démarches pour y arriver quand tu étais à Chicago. Je savais que le virus m’aurait tôt ou tard, et que le temps m’était compté. Mon plan, c’était d’essayer de légaliser une partie de mes affaires, afin de pouvoir gagner plus d’argent et de le dissimuler plus facilement. J’ai aussi compris que si je vivais mieux, faisais de l’exercice, mangeais sainement et évitais les abus autant que possible, cela pouvait atténuer les effets du virus. C’est pour ça que je faisais un régime, et du sport, et je ne sais pas si ça a servi à quelque chose ou non. Quand le virus a commencé à muter, j’étais sur le point de disparaître, ce que j’ai fait, afin qu’avant de mourir, je puisse vivre une partie de ma vie comme n’importe quel homosexuel, quoiqu’étant un homosexuel qui se mourait du sida.
C’est ce que j’ai fait depuis la dernière fois que je t’ai vu. La première chose que j’ai faite, ça a été de me procurer un faux passeport et de quitter le pays. Je savais qu’une fois que je serais parti ils me rechercheraient, pas parce que j’étais homo, ils ne le savent probablement toujours pas, mais parce que je me suis tiré avec un gros paquet de pognon. Je savais que s’ils me trouvaient ils me tueraient. Être loin, là où personne ne me connaissait ou ne me reconnaîtrait, c’était important. Je suis allé à Londres, Paris, Rome, Athènes, Madrid, Moscou, et Saint-Pétersbourg. J’ai regardé de magnifiques œuvres d’art et vu ce qu’il fallait voir et je suis allé dans des bars homos la nuit et j’ai regardé des hommes magnifiques. Je suis allé en Inde et j’ai vu le Taj Mahal, en Chine et j’ai vu la Grande Muraille, au Japon et j’ai vu toutes sortes de choses étranges. Au bout de sept mois je suis rentré aux États-Unis et me suis installé ici. Je suis très prudent depuis que je suis ici. En général je ne sors pas pendant la journée. Quand je sors le soir, je vais dans les bars homos et dans les restaurants qui ont une clientèle principalement homo. Je suis sorti avec quelques types, je suis tombé amoureux brièvement, j’ai fait quelques-unes des choses que j’avais toujours rêvé de faire.
Le temps passant, ma maladie a empiré. Comme tu le vois, je ne suis pas très en forme. J’ai hésité à te contacter jusqu’à il y a peu parce que je ne voulais pas que tu sois suivi, et je suis sûr qu’à certains moments, pendant ces derniers dix-huit mois, tu as été surveillé avec beaucoup d’attention. Barracuda, qui est un homme merveilleux, mais qui est aussi un homme ayant un boulot ignoble dont il s’acquitte à la perfection, aurait su que tu pouvais le mener à moi, et depuis que je suis parti il a sûrement dû essayer de me retrouver et de me tuer. Je n’ai plus beaucoup de temps. Si tu pars quand j’aurai fini de parler, je comprendrai, et je te serai reconnaissant d’être venu. C’était taré de faire ce que j’ai fait, mais je l’ai fait pour parachever ma vie, pour pouvoir mourir heureux. Maintenant que je t’ai vu, il ne me reste plus qu’une dernière chose sur ma liste de choses à faire avant de mourir, et c’est de jouer au golf à l’endroit où mon père travaillait et où je lui ai promis que je jouerais. M’arrêter, garer ma voiture dans le parking, pénétrer par la porte d’entrée, et faire ce putain de parcours comme les autres membres. Je sais que ça ne se produira pas, mais si c’est la seule chose que je n’ai pas faite, ça me va.
Leonard arrête de parler, se laisse tomber en arrière sur sa chaise comme si cette conversation avait pompé toute son énergie. Je le regarde, brisé et mourant, dépérissant, couvert de plaies, enroulé dans sa couverture, il me regarde je parle.
Ça explique pas mal de choses.
Comme quoi ?
Pas de femme, pas de copine. Ta passion pour les vêtements et les voitures blanches. Pourquoi toutes mes copines, romantiques ou platoniques, voulaient être ta meilleure amie. La maison sur Laguna Beach, qui est une ville homo, et que je croyais que tu aimais à cause de la vue. Pourquoi tu as dit qu’Allison, que tout le monde regarde les yeux exorbités, n’était pas ton type. Le maillot de bain Speedo que tu portais quand tu allais te baigner.
Il rit.
Les indices étaient là. C’est dingue que personne n’ait jamais pigé. Et j’ai toujours ce maillot de bain.
Je comprends maintenant.
Il rit de nouveau, d’un rire faible.
Hétéro ou homo j’ai pas changé d’avis, c’est pour les nageurs, les Européens, et les enfoirés qu’ont la classe.
Je ris.
Je n’en fais pas partie.
Tant pis pour toi. Un jour tu le comprendras. Tant pis pour toi.
Est-ce que c’est ton copain, Freddie ?
Non, bien que dans d’autres circonstances j’aurais aimé qu’il le soit. Il s’occupe de moi, c’est une sorte d’infirmière. Il m’aide à affronter ce qui m’arrive.
Je suis désolé, Leonard.
Pour quoi ?
Je suis désolé que tu aies dû vivre comme ça pendant si longtemps, désolé que tu aies dû te cacher, et je suis désolé que tu sois en train de mourir.
J’ai choisi de vivre comme j’ai vécu, et j’ai choisi de mourir comme je vais mourir. Tu n’as pas à être désolé. S’il y a quelque chose que je regrette, c’est de t’avoir caché tout ça et d’avoir disparu.
Tu n’as pas à t’excuser.
Merci.
Est-ce que je peux faire quelque chose ?
Venir me voir. C’est tout ce que je désire. Passer du temps avec mon fils.
C’est pour ça que je suis ici.
Merci, James, merci.
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