Mon ami Leonard

James Frey · Chapitre 54 sur 97

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Mon ami Leonard

Chapitre 9

 

On termine le film. Liza et Mitch veulent faire une projection et une fête. Le studio dans lequel on travaille possède une salle de cinéma ils convainquent l’homme qui le dirige de nous le prêter.

Je le dis à mes parents, à qui je parle une fois par semaine ou plus, ils veulent venir à la projection. Je le dis à Leonard il veut venir à la projection. Liza et Mitch envoient des invitations ils disent qu’il va y avoir un tas de gens à la projection, acteurs et réalisateurs et écrivains et agents et managers et producteurs. La plupart d’entre eux, me dit Liza, vont venir pour voir s’ils aiment mon film et veulent travailler avec moi. Je lui demande comment ils me connaissent elle dit qu’elle et Mitch ont une grande gueule. Je la remercie, le remercie. Les jours précédant la projection je suis tendu. Si tout se passe bien j’aurai du travail, si ça se passe mal on m’oubliera. Je trouve le film bien, mais je sais aussi qu’il ne va pas changer le monde. Si ça rate, ça rate. J’ai connu pire.

Mes parents arrivent. Ils ont récemment déménagé de Tokyo à Singapour, le vol jusqu’à Los Angeles dure vingt-six heures. Je vais les chercher à l’aéroport ils sont fatigués. Je leur dis que je les mène à leur hôtel ils veulent voir ma maison. Je leur dis je les mène à leur hôtel. Sur le chemin on parle je leur demande s’ils se sont bien faits à Singapour, ma mère dit c’est un endroit plus facile à vivre que le Japon, tout le monde parle anglais et ils ne détestent pas les étrangers, mon père dit que ça ne fait pas de différence pour lui, qu’un bureau, c’est un bureau. Ils me posent des questions sur Los Angeles je leur dis ça va je m’y habitue, ils me questionnent sur mes amis, ils ne les connaissent pas, je leur dis qu’ils verront mes amis ce soir. Ça me fait du bien de voir mes parents, c’est plus facile que je ne m’y attendais. Nos relations ont été tendues et difficiles la majeure partie de ma vie, maintenant ça s’améliore, ça devient plus sain chaque fois que je les vois. Je sais qu’ils m’aiment ils m’ont toujours aimé ; je sais qu’ils veulent que tout aille pour le mieux pour moi ils ont toujours essayé. Ça me fait du bien qu’ils soient venus ici.

Je les dépose à l’hôtel. Je rentre chez moi fume des cigarettes écoute Tommy et Jaylen qui s’entraînent, c’est encore pire qu’à leurs débuts, aucun rythme n’est synchro, les transitions d’un morceau à l’autre sont flagrantes et chaotiques. Le temps passe lentement comme chaque fois que je veux qu’il passe vite je n’ai rien d’autre à faire qu’attendre. Je reste dans ma chambre n’arrive pas à réfléchir ni à parler au téléphone à cause du bruit, si je gagne de l’argent grâce au film je vais acheter une bombe et réduire ces putains de platines en miettes.

Je prends une douche passe de beaux vêtements, les vêtements que je mettais quand je travaillais pour Leonard et me faisais passer pour un banlieusard. Les vêtements me font rire ils sont pleins de poussière parce que je ne les mets pas assez je les brosse. Je quitte la maison vais à l’hôtel en voiture récupère mes parents. On va au studio, on s’arrête à l’entrée, nos noms sont sur la liste, le gardien nous fait signe d’y aller.

On se gare on se dirige vers le cinéma ma mère et mon père regardent autour d’eux en marchant. Les studios sont dans des bâtiments immenses, moches, glauques. Celui dans lequel on se trouve se compose d’une centaine d’hectares de terrains avec, çà et là, ce qui s’apparente à des hangars pour avions, quelques immeubles de bureaux censés ressembler à des maisons, et une grande tour noire et lugubre. Le studio est associé à un parc d’attractions où les touristes payent pour avoir le privilège d’être trimbalés dans le studio dans de longs et drôles de bus qui ressemblent à des voitures de golf géantes. Il y a des camions et des remorques garés devant les hangars, de jeunes gens à l’allure décontractée marchent, font du vélo ou conduisent des voitures de golf, ils ont l’air pressé. Les touristes les observent, espérant que l’un d’entre eux est une star qu’ils reconnaîtront parce qu’il travaille pour la télé ou le cinéma, ma mère me demande où sont les stars, je lui dis je ne sais pas, je n’en ai jamais vu. Mon père me demande à quoi tout le monde s’affaire je réponds que la plupart d’entre eux font semblant d’être occupés pour ne pas se faire virer.

On se dirige vers le cinéma, Liza et Mitch sont devant. Je les présente à mes parents, je fais rentrer mes parents et les place dans la salle. Les gens commencent à arriver je suis trop tendu pour m’asseoir, je retrouve Liza on fait les cent pas derrière la salle et on fume des clopes. Cinq minutes avant que la projection soit censée débuter on retourne devant. Il y a un petit attroupement à l’entrée, quelques personnes que je connais, la plupart que je n’ai jamais vues. Liza va parler à Mitch, je reste derrière la foule et attends que tout le monde soit entré, puis j’entre à mon tour. Je reste à la porte, attends que la lumière s’éteigne. Je ne veux pas qu’on me voie je suis à cran, bien plus gêné que je ne m’y attendais. Quand les lumières s’éteignent et juste avant que le film ne commence j’entre furtivement vais vers la dernière rangée m’assieds.

Je ne regarde pas le film, je regarde les gens qui regardent le film. J’observe leurs réactions, espère qu’ils vont rire quand ils doivent rire, j’espère qu’ils seront émus quand ils doivent être émus, espère que je les rendrai heureux tristes curieux pleins d’espoir. Les réactions sont bonnes, ni sensationnelles ni mauvaises, bien qu’à part être porté en triomphe par la foule en délire je doute que quoi que ce soit aurait pu me rendre heureux.

Le film se termine le public applaudit. Je reste sur mon fauteuil dans la dernière rangée alors que les gens sortent de la salle. Quand ils sont partis et que je reste seul, je me lève et sors. Mes parents, Liza, Leonard et une femme blonde qui accompagne Leonard m’attendent. Ils me prennent dans leurs bras me félicitent me disent ça s’est formidablement bien passé, me disent qu’ils sont fiers de moi.

On va à la fête à pied, elle a lieu dans un restaurant du coin. En marchant, je bavarde avec la femme qui accompagne Leonard, elle s’appelle Betty. Elle est grande, mince, doit avoir dans les quarante ans mais fait plus jeune, elle porte un tailleur chic en soie blanche, de grosses boucles d’oreilles en diamants et une montre Cartier. Je lui serre la main elle est douce, elle sourit facilement et souvent.

On arrive à la fête. Il y a plein de monde Leonard trouve une table pour lui-même et Betty et mes parents. Je fais un tour remercie les gens d’être venus. Parfois je m’arrête près de la table j’entends des bribes et des bouts de conversations. J’entends Leonard parler à mes parents il dit je le vois une fois par semaine il va très bien. Je l’entends dire je suis réglo maintenant, plus de danger, plus rien d’illégal, je suis réglo à cent pour cent. Je l’entends dire à mon père c’est une bande d’imbéciles qui travaillent pour moi, des imbéciles de première. Je l’entends dire tout se passera bien, je vous paierai une fortune, une fortune, et vous pourrez vivre où vous voulez, dans n’importe quel coin de la planète. J’observe mes parents et Leonard et Betty de l’autre côté de la pièce. Leonard et mon père ont l’air lancés dans une conversation sérieuse, ma mère et Betty rient et sourient. Ça fait bizarre de voir ma mère, mon père, mon ami truand rencontré en cure de désintox et sa copine assis à la même table. Putain de bizarre.

À la fin de la soirée je me retrouve avec un tas de cartes de visite, des gens qui ont dit beau travail appelez-moi on peut faire des choses ensemble. Ma mâchoire me fait mal je n’ai pas l’habitude de parler autant, je n’aime pas parler autant. Je suis content que ça soit fini on dirait que ça a marché. Je vois Liza et Mitch et je les remercie, les remercie, les remercie. Je vois mes parents et Leonard leur dis il est temps d’y aller on s’en va.

On se dirige vers les voitures on est tous garés au même endroit. Je remercie Leonard d’être venu il me dit qu’il est fier de moi. Je dis à Betty que j’ai été content de la rencontrer, que j’espère qu’on se reverra, elle me répond la même chose. Ils rentrent dans la voiture de Leonard et s’en vont. Mes parents et moi montons dans ma voiture, je les ramène à leur hôtel. Mon père parle.

Ton ami Leonard est un type intéressant.

Ouais, mais ça tu le savais déjà.

Tu sais de quoi il m’a parlé ?

J’aurais peur de le demander.

Ma mère se met à rire.

Qu’est-ce qu’il y a de drôle, maman ?

Elle secoue la tête, pouffe de rire.

Qu’est-ce qu’il a dit ?

Il veut que je travaille pour lui.

Je ris, parle.

Qu’est-ce qu’il veut que tu fasses ?

Que je bosse pour son entreprise de téléphonie.

Je ris de nouveau.

Tu vas le faire ?

À vrai dire, je suis tenté.

Sans déconner.

Ma mère parle.

Tu aurais dû entendre ce qu’il a proposé.

Une proposition qu’on ne peut pas refuser ?

Mon père rit, parle.

Il a dit qu’il a arrêté d’en faire, des comme ça.

Ouais. Alors qu’est-ce que c’est ?

Une énorme somme d’argent pour six mois à un an de boulot.

Vraiment ?

Ma mère parle.

C’était une somme folle.

Pourquoi seulement de six mois à un an ?

Mon père parle.

Il ne l’a pas dit.

Et tu ferais quoi ?

Il ne l’a pas dit non plus.

Qu’est-ce qu’il a dit ?

Qu’il avait besoin de quelqu’un en qui il aurait confiance, qui n’était pas impliqué dans son organisation et avait une grande expérience des affaires internationales.

C’est bizarre.

Ma mère parle.

Il n’est pas tout à fait normal, James.

Je glousse.

Ouais.

Je les laisse à leur hôtel. Leonard rappelle mon père le lendemain, dit qu’il aimerait beaucoup que mon père reconsidère sa proposition. Mon père dit non merci, Leonard, bien que j’apprécie le fait que vous ayez pensé à moi. Je passe les deux jours suivants avec mes parents. On va à la plage, on se balade à Beverly Hills, on mange dans de bons restaurants. Je les emmène chez moi lorsque Jaylen et Tommy n’y sont pas, ils pensent tous les deux que ça fait chier, quand ils le disent je ris. Je passe deux belles journées, c’est de mieux en mieux chaque fois qu’on se voit. Je les emmène à l’aéroport ma mère pleure me dit qu’elle est fière de moi, mon père me dit de continuer.

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