Mon ami Leonard
Chapitre 30
On dîne avec la sœur aînée de Brooke, Courtney, et le mari de Courtney. C’est une sorte de test avant une éventuelle rencontre avec ses parents. On va dans un restaurant chic. Je porte de beaux vêtements, un treillis et une chemise bleue et une veste sport, les mêmes que je porte quand je transporte quelque chose dans le métro aérien et fais semblant d’être un banlieusard. On s’assied, on est en avance, je me sens nerveux. J’ai l’impression d’être un imposteur dans mon accoutrement, comme un acteur en costume, comme si je faisais semblant d’être quelqu’un que je ne suis pas. Brooke et moi avons parlé de ce que je peux dire et de ce que je ne peux pas dire, Brooke me dit d’être totalement sincère. Elle a raison, je devrais être sincère, mais je veux que sa sœur m’apprécie et je sais que ce ne sera sûrement pas le cas si elle connaît mon passé. Je sais qu’à bien des égards je ne devrais rien en avoir à foutre, je suis ce que je suis, mais je n’en ai pas rien à foutre, loin de là. Je ne veux pas lui faire honte.
On s’assied à notre table, on attend que sa sœur arrive elle est en retard. Brooke me prend la main, parle.
Ça va ?
Tendu. Et toi ?
Un peu tendue.
T’as pas à être tendue, je vais bien me tenir.
Je le sais bien, et si ça peut te rassurer, Courtney est sûrement plus tendue que nous.
Pourquoi ?
Je lui ai parlé de toi, elle est anxieuse et excitée à l’idée de te rencontrer.
Qu’est-ce que tu lui as dit ?
Que des choses bien. Tu n’as pas à t’inquiéter.
Brooke désigne la porte. Je me tourne, vois un homme et une femme qui viennent vers nous. L’homme a des cheveux bruns et frisés, le teint olivâtre, presque trente ans. La femme est un modèle de Brooke en plus grand. Les mêmes cheveux blonds, les mêmes yeux bleus, la même peau, les mêmes lèvres. Le même air réservé, le même air fortuné. Elle est légèrement plus grande que son mari, qui se tient quelques pas derrière elle.
Je me lève dis bonjour elle sourit me dit salut, je suis Courtney, et voici mon mari Jay, je leur serre la main je dis je m’appelle James on s’assied.
Le dîner se passe bien, nous sommes à l’aise. Courtney fait la conversation, elle parle de ses enfants, de sa maison sur la côte Nord, combien elle est occupée, combien elle aime son mari. Juste avant que les plats arrivent, elle me demande si ça me dérange si elle commande du vin je dis non elle demande comment je m’en sors je comprends que Brooke lui a parlé de la cure de désintoxication je dis bien elle commande un verre de chardonnay. Elle parle pendant tout le repas, ne touche pas à son assiette. Je mange un steak c’est succulent mais j’ai encore faim elle ne touche pas à son saumon si je pouvais je tendrais le bras par-dessus la table, l’attraperais et le mangerais.
On termine le repas son mari prend la note. On sort ensemble elle m’embrasse embrasse Brooke on dit au revoir ils s’en vont. Brooke et moi rentrons à pied chez elle. Elle parle.
Ça s’est bien passé.
Tu crois ?
Ouais, tu lui as plu.
Comment tu le sais ?
Si tu ne lui avais pas plu, elle t’aurait fait la tête, n’aurait pas arrêté de se plaindre et aurait torturé Jay.
Je ris.
Le pauvre bougre.
Mon cul, le pauvre bougre, il savait dans quoi il mettait les pieds en l’épousant.
J’éclate de rire à nouveau.
Je suis content que ça se soit bien passé, content que tu penses que je lui ai plu.
Elle va faire son rapport à mes parents et leur dire que tu conviens parfaitement.
Ce qui est bien.
Très bien.
Je désigne ma veste sport.
Maintenant que tout s’est bien passé, est-ce que je peux enlever ça ?
Non.
Non ? Pourquoi non ?
Je ne t’ai jamais vu sur ton trente et un. Je te trouve très beau. Fais-moi plaisir, garde-la jusqu’à ce qu’on arrive chez moi.
Je souris, lui prends la main. Un frisson chaud et froid me parcourt le corps s’apaise lentement persiste me fait peur. Je me sens très proche de Brooke, fort avec sa main dans la mienne, invincible face au monde entier, mais fragile devant elle, vulnérable devant elle, elle pourrait me faire du mal, elle pourrait me faire du mal, rien d’autre à part elle ne pourrait me faire du mal.
On rentre chez elle. On va dans la chambre de Brooke. Brooke ferme la porte, allume une bougie. Je m’assieds sur le lit elle s’assied à côté de moi. On s’observe un petit moment, on s’observe en silence. On se rapproche l’un de l’autre, on ferme les yeux, on tend les bras, on se trouve, mains souffles lèvres corps se rencontrent. Il y a quelque chose de plus cette fois-ci, les murs sont tombés, la carapace s’est fendue, les digues ont lâché. Il y a quelque chose de plus profond de plus brusque de plus urgent dans nos mains dans notre souffle dans nos lèvres dans nos corps. On se lève ses mains courent sous ma chemise mes mains sous son corsage sur son dos on se sépare brièvement ma chemise tombe on s’allonge. Je sens ses cheveux, le savon sur sa peau, le parfum sur son poignet. Ses lèvres sont douces contre les miennes, ses mains fermes. J’ôte son corsage. Ma poitrine contre sa poitrine je sens son cœur qui bat. Je suis près d’elle mon corps et le reste sont près d’elle.
Je me sens faible fragile vulnérable. Elle pourrait me faire du mal. Je suis près d’elle. J’ai peur. Elle pourrait me faire du mal. Je sens son cœur qui bat, je sens mon cœur qui bat, elle pourrait me faire du mal. Je ne peux pas continuer comme ça elle pourrait me faire du mal. Je ne peux plus supporter ça, un peu plus et elle pourrait me faire du mal.
J’ai envie de l’embrasser je continue de l’embrasser je ne me suis pas senti aussi bien depuis Lilly depuis Lilly. J’ai envie de continuer à l’embrasser je commence à paniquer putain je suis mort de trouille. Je m’écarte.
Pourquoi tu t’arrêtes ?
Je ne peux pas.
Qu’est-ce qui ne va pas ?
Je ne peux pas, c’est tout.
Qu’est-ce que j’ai fait ?
Rien.
Est-ce que j’ai fait quelque chose de mal ?
Je suis désolé.
De quoi ?
Je flippe, c’est tout.
Pourquoi ?
Je flippe, c’est tout. Je suis désolé.
Elle me dévisage. Je regarde ailleurs. Je suis embarrassé, honteux, confus. Mes mains tremblent, mon corps tremble. Ses bras m’enlacent elle me sent trembler je me déteste elle pourrait me faire du mal comme Lilly m’a fait du mal putain je suis mort de trouille.
Qu’est-ce qui ne va pas ?
Je n’arrive pas à la regarder.
Qu’est-ce qui ne va pas, James ?
Je secoue la tête, me mords la lèvre. Je ne veux pas pleurer devant elle je ne veux pas pleurer. Elle m’attire contre elle, pose ma tête contre son épaule me tient contre elle.
Je veux l’aimer. Je veux me donner à elle. Je veux la prendre dans tous les sens du terme je veux être normal avec quelqu’un mener une vie normale avec quelqu’un. Je ne veux pas avoir peur d’aimer de donner de l’amour et d’en recevoir. J’en ai marre d’être seul, putain. Je n’y arrive pas et j’ai honte de moi. Je parle doucement je parle.
Ça n’a rien à voir avec toi.
Quelque chose de ton passé ?
Ouais.
Tu veux qu’on en parle ?
Non.
On peut rester ici, allongés. On n’est pas obligés de parler.
Je suis désolé.
Reste tranquillement ici.
On est allongés sur son lit nos jambes enlacées elle plaque ma tête contre son épaule. Mon cœur se calme, je cesse de trembler. Les murs sont revenus, la carapace est refermée, les digues sont restaurées. Elle me tient dans ses bras je me sens en sécurité je suis à l’abri. Elle se penche embrasse mon front.
Tu veux une cigarette ?
Ouais.
Elle lâche son étreinte. Elle se lève va devant sa commode ouvre un tiroir en sort un T-shirt. Elle le met et quitte la chambre. Je m’assieds, me penche contre la tête du lit. Je prends une grande inspiration, fixe les draps. Je déteste ma faiblesse, déteste ma peur, je me déteste. Brooke revient dans la chambre. Elle porte un paquet de cigarettes, un cendrier, une bouteille d’eau. Elle s’assied devant moi, me tend une cigarette, je la prends elle l’allume.
Merci.
Tu veux un peu d’eau ?
Je prends la bouteille, bois une gorgée.
Merci.
Ça va ?
Je secoue la tête.
Non, pas du tout. Je suis complètement taré.
Est-ce que je peux faire quelque chose ?
J’aimerais bien.
Je suis désolée.
Tu n’as pas à l’être. Tu n’as aucune raison d’être désolée.
Elle se penche en avant, m’embrasse le front. Elle change de place pour s’asseoir à côté de moi. On fume notre cigarette, buvant chacun à notre tour de l’eau à la bouteille. Je regarde fixement les draps, levant parfois les yeux vers elle. On finit les cigarettes, les écrase. Elle prend le cendrier, le pose sur la table de nuit près du lit.
Elle me jette un coup d’œil, parle.
Tu veux dormir ?
Ouais.
On s’allonge l’un à côté de l’autre. Elle se penche de nouveau embrasse gentiment mes lèvres, enroule ses bras autour de moi, pose sa tête sur ma poitrine. Je l’observe s’endormir. Au bout d’une heure, je sors de son lit. Je vais dans le salon, allume une cigarette, regarde par sa fenêtre observe le lac, fume et observe le lac il est calme, noir, tranquille. J’aimerais pouvoir la laisser m’aider. J’aimerais qu’elle puisse faire quelque chose pour moi. Je fume et observe le lac j’ai peur, elle pourrait me faire du mal, elle pourrait me faire du mal.
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