Mon ami Leonard
chicago
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(1)
La grand-mère de Lilly est morte il y a deux nuits. Lilly l’a découverte alors qu’elle lui rendait visite pendant une de ses pauses. Elle a regardé la poitrine de sa grand-mère elle était immobile. Elle a regardé ses lèvres elles étaient bleues. Elle a attrapé sa main et elle était froide. Lilly s’est mise à crier. Quand les docteurs sont arrivés et que les infirmières sont arrivées elle a refusé de lâcher la main de sa grand-mère. Ils ont tenté de lui faire prendre des calmants. Elle a refusé de prendre les médicaments, elle s’est contentée de tenir la main de sa grand-mère et de pleurer. Quand le corps a été enlevé, Lilly l’a suivi. Main dans la main pendant tout le chemin jusqu’à la morgue. Elle est restée assise devant la morgue pendant les douze heures qui ont suivi, en pleurs.
Je lui ai parlé la nuit suivante. Elle était hystérique. Elle sanglotait et suffoquait, me suppliant de la rejoindre. Je lui ai dit que je serais avec elle dès que je le pourrais, que je serais dehors d’ici douze heures. Elle a dit je t’en prie James j’ai besoin de te voir, j’ai besoin de toi tout de suite, je t’en prie, je t’en prie, je t’en prie, j’ai besoin de toi maintenant. J’ai dit je suis en prison Lilly, je ne peux rien faire d’ici à part te parler. Je sors demain matin et je serai avec toi demain soir. Elle a dit j’ai besoin de toi James, j’ai tellement peur et je suis si seule, je t’en prie. Elle s’est mise à pleurer de plus en plus fort fort fort. J’ai essayé de lui parler, mais elle refusait de me parler. Je lui ai dit que je l’aimais et que j’arrivais dès que je pouvais, qu’elle irait bien qu’on irait bien que tout irait bien dès qu’on serait ensemble. Elle a pleuré, je lui ai dit qu’elle m’aimait. Elle a pleuré, je lui ai dit que je l’aimais.
Ses pleurs se sont calmés et sa respiration est redevenue normale. Je lui ai demandé si ça allait et elle a dit non. Je lui ai demandé si elle tiendrait le coup jusqu’à ce que je la rejoigne et elle a dit dépêche-toi, je t’en prie dépêche-toi. On a dit je t’aime, on l’a dit tous les deux. On a raccroché je voulais dire je t’aime encore une fois. J’espère qu’elle va tenir le coup.
Je me suis assis par terre à attendre le matin. Je reste par terre en attendant d’être libéré. Je fixe le mur et je l’observe passer du noir au gris puis au blanc. Quand j’entends du bruit le bruit des autres détenus qui se réveillent et s’agitent, qui se lèvent et commencent leur journée, je me lève et je vais vers l’évier, je me brosse les dents, je me lave le visage. Lorsque j’ai terminé je prends une grande inspiration, la nuit a été longue et je m’inquiète pour Lilly. Je sais qu’il n’y a rien à faire avant de sortir d’ici. Rien. Je me rassieds par terre. J’attends. Une seconde une minute cinq minutes dix putain ça dure une éternité, putain ça prend des plombes. J’attends. Quand les portes s’ouvriront j’attendrai une heure que les surveillants viennent me chercher et une demi-heure pour récupérer les papiers de sortie. J’espère qu’elle va bien.
Une sonnerie. Le jour commence, la porte s’ouvre. Je me lève et je prends mes livres. Je quitte ma cellule, je me dirige vers celle de Porterhouse, la porte est ouverte il me voit arriver il se lève pour me saluer. Je lui demande s’il est prêt à terminer. Il répond oui. Il s’assied par terre et je m’assieds sur le rebord de son lit. Je lis les quinze dernières pages de Guerre et Paix. Quand j’ai terminé je referme le livre.
Porterhouse ouvre les yeux, remue la tête, dit ça c’est un sacré putain de bon livre. Je souris et dis ouais. Je me lève et je pose le livre sur ses autres livres, qui s’empilent près de la porte de Porterhouse. Je m’apprête à sortir. Il parle.
James.
Je m’arrête, me retourne.
Ouais ?
Merci.
De rien.
Je sors de sa cellule et je regarde mon ami. Il me regarde. Il va passer le reste de sa vie en prison. Il le sait et je le sais. On ne se reverra jamais et on ne se parlera plus jamais. Il le sait et je le sais. Il parle.
Sois sage, enfoiré.
Toi aussi.
Il sourit, il hoche la tête, je souris, je hoche la tête en retour.
Je me tourne et je m’en vais. Je me dirige vers ma cellule, je m’assieds par terre. J’attends. J’ai horreur d’attendre, j’espère qu’ils vont se dépêcher, je reste là à attendre. Je n’attends pas longtemps. Peut-être quinze minutes, mais on dirait quinze heures. Deux surveillants se pointent et ils inspectent ma cellule pour vérifier sa propreté et son état général. Ils jettent un coup d’œil pour s’assurer que je n’ai rien cassé ni rien endommagé ni rien donné ni rien volé. Ils ont un bloc-notes avec une liste. Évier, bon. Toilettes, bon. Oreillers, bon. Quand ils ont fini de vérifier ils me passent les chaînes et ils me font marcher jusqu’au greffe. Ils restent à mes côtés tandis qu’un fonctionnaire regarde son ordinateur et vérifie que c’est bien ma date de libération, qu’il n’y a pas d’erreur. L’ordinateur lui confirme que c’est le bon jour, les surveillants enlèvent mes chaînes, je passe par une porte barreautée. Un autre fonctionnaire vient vers moi et me tend une boîte contenant mes affaires. J’ouvre la boîte. Il y a un jean une paire de chaussettes en laine une paire de chaussures noires usées un T-shirt blanc un sweat à capuche noire un portefeuille 34 dollars un paquet de cigarettes desséchées un briquet un trousseau de clefs je signe un bout de papier stipulant que tous mes biens m’ont été rendus. J’entre dans une petite pièce et j’enlève ma combinaison, cette saloperie de combinaison. Je mets mes vêtements, je sors de la pièce, je signe un autre papier, c’est terminé. Une grande porte barreautée s’ouvre et j’avance d’un pas. J’avance d’un autre pas, encore un autre. J’avance d’un autre pas et je suis dehors et je suis libre. Je respire à pleins poumons. C’est la mi-février l’air est froid et vif. Je respire à pleins poumons, je respire à fond, putain je suis libre. Je traverse une petite surface en béton. Je m’arrête devant un portail, intégré à la clôture en fil de fer barbelé acéré, de cinq mètres de haut, qui entoure la prison. J’attends que le portail s’ouvre. Il s’ébranle trop lentement, putain, je suis pressé. Dès qu’il y a assez d’espace, je m’insinue dans l’ouverture et je commence à marcher sur la route. La route est déserte. Pas de maisons, pas d’arbres, pas d’autres bâtiments que la prison. Il y a des champs des deux côtés de la route, avec des broussailles desséchées et jaunes et des fossés. Il y a beaucoup de boue.
Je descends la rue le plus vite possible, je marche je trottine je cours je marche aussi vite que me le permettent mes poumons. Avant de venir ici et de me rendre aux autorités, je suis allé en Caroline du Nord, où j’ai vécu avant d’aller à la clinique. J’ai pris mon pick-up, mon vieux pick-up bleu cabossé et je suis allé chez un ami, un ami qui était mon professeur quand j’allais à l’école. Mon ami fabrique de l’alcool de contrebande dans sa cave et avant on se retrouvait pour en boire et fumer du crack et se défoncer la tête. Il m’a vu me faire arrêter plusieurs fois. Il était heureux quand il a entendu dire que je revenais pour purger ma peine, heureux que j’essaye de reprendre ma vie en main. Ma condamnation repose en partie sur la suppression définitive de mon permis de conduire, par définitive j’entends tant que je serai vivant. Si je me fais prendre au volant d’une voiture, ça consistera en une violation de ma remise en liberté conditionnelle et il me faudra tirer trois à cinq ans dans une prison d’État. Il a dit que je pouvais laisser mon pick-up chez lui et qu’il me ferait sortir de l’État lors de ma libération. Je vais avoir besoin que quelqu’un me fasse sortir d’ici. J’espère qu’il est chez lui. Vaudrait mieux qu’il soit chez lui, putain.
Des arbres commencent à apparaître, une maison de temps en temps, une école, une station-service. Mes poumons me font mal. Je pense à Lilly, j’espère qu’elle va bien. Je cherche une cabine téléphonique celle qu’il y avait à la station-service n’avait pas de combiné. Je me dépêche pour aller chez mon ami, j’espère qu’il est chez lui que je pourrai utiliser son téléphone. Je ne veux pas appeler ma famille ni mes amis. Je m’occuperai d’eux plus tard. Je veux appeler Lilly, j’espère que quelqu’un va répondre au téléphone, j’espère qu’elle est là. Arbre pelouse maison clôture chien qui aboie balançoire rouillée voiture sur cale paradis des fast-foods petite épicerie église. Ce n’est qu’un brouillard je me déplace à toute vitesse. Je cherche le bon nom de rue, j’espère que je vais dans la bonne direction. Continental Avenue. Brookside Lane. Cloverdale Street. Cherry Valley Road. Je la reconnaîtrai quand je la verrai. Vaudrait mieux qu’il soit chez lui, putain.
Je tourne à un coin de rue et je vois mon pick-up dans une allée. Je me mets à courir. Je prends le sentier qui mène au perron je frappe à la porte je regarde par la fenêtre il n’y a personne. Je réfléchis à ce que je vais faire. Je ne veux pas attendre. Je ne veux pas attendre. Je ne veux pas attendre, putain non non non non non hors de question que j’attende, putain. Si je fais attention tout ira bien. Je conduirai prudemment, je respecterai les limitations de vitesse, tout ira bien. Et merde, tout ira bien.
Je pose la main sur la poignée. La porte est ouverte. C’est une petite ville les gens s’y sentent encore en sécurité. Je pénètre dans la maison, prends le couloir, vais dans la cuisine. Il y a un téléphone accroché au mur. Je m’en empare et je compose le numéro. Ça commence à sonner. J’attends que quelqu’un réponde il doit bien y avoir quelqu’un dans ce putain de centre de réinsertion qui va répondre au téléphone. Rien. Sonnerie, sonnerie. Rien. Je veux parler à Lilly avant de partir, je veux lui dire que je suis sur le chemin. Je veux entendre sa voix, m’assurer qu’elle va bien. Je veux lui dire que je l’aime.
Je raccroche je réessaie. Rien. Réessaie. Rien. Je cherche un bout de papier et un stylo je les trouve sur le plan de travail. J’écris un petit mot qui dit merci de t’être occupé de mon pick-up, je te contacte bientôt. Je laisse le mot au milieu de la table de la cuisine et je sors de la maison.
Je me dirige vers mon pick-up. Je sors la clef de ma poche, j’ouvre la portière, je m’assieds sur le siège conducteur. Il y a un autre paquet de dopes sur le siège passager, je ne sais pas si je l’ai laissé ou si mon ami l’a laissé, quoi qu’il en soit, c’est merveilleux, je peux garder le peu d’argent que j’ai pour le dépenser pour autre chose que des clopes. Je mets la clef dans le contact, la tourne, le moteur se met en route. Je jette un coup d’œil au tableau de bord il est 11 heures. Chicago est à cinq heures de route. Je lui ai dit que j’y serais pour la tombée de la nuit, je vais être en avance. Le plus tôt sera le mieux. J’espère qu’elle tient le coup. J’ai envie de lui tenir la main et de lui dire que tout ira bien.
Je sors en marche arrière, entreprends de traverser la ville. La route n’est pas loin, je connais le chemin. Je conduis à peine au-dessus de la limite de vitesse. Je sais que si je conduis trop vite j’attirerai l’attention, si je conduis trop lentement j’attirerai l’attention. La conduite ne me rend pas nerveux. Je connais les risques que je cours en restant derrière le volant. Je choisis de courir ce risque parce que pour moi ça en vaut la peine. Si je reste ici à attendre je vais devenir dingue d’inquiétude. Je veux aller à Chicago le plus vite possible. Si je me fais attraper, tant pis, je ferai avec. J’arrive sur la voie rapide. La circulation est fluide. Je m’insinue sur la file de droite derrière un énorme semi-remorque. J’allume la radio. Je trouve une station d’informations en continu. Je n’ai pas jeté un œil sur un journal ni regardé la télévision depuis trois mois. Je n’ai aucune idée de ce qui se passe dans le monde. J’écoute quelques minutes. Les mêmes mauvaises nouvelles. J’éteins. Je garde les yeux braqués sur la route. Le temps passe lentement quand on veut qu’il passe vite. Une minute en dure dix, dix minutes en durent mille. Je reste derrière le semi-remorque, roulant à cinq kilomètres au-dessus de la limite de vitesse. Je fume mes cigarettes desséchées, l’une après l’autre, après l’autre. Je pense à Lilly. Je me demande ce qui va se passer quand je la reverrai. Je me demande ce qui va se passer quand je serai devant sa porte. Malgré les circonstances, je sais que j’aurai un grand sourire sur le visage. Je frapperai et elle dira entre et j’ouvrirai la porte et je pénétrerai dans sa chambre. Avec un peu de chance quelqu’un serra assis auprès d’elle, lui tenant la main, Lilly se dégagera et s’avancera vers moi. Elle viendra se blottir dans mes bras. Je les refermerai et je la serrerai. Elle se mettra à pleurer, je dirai je t’aime. Je la serrerai tant qu’elle aura besoin d’être serrée. On se débrouillera avec sa grand-mère et la mort de sa grand-mère. On tirera Lilly de ce centre de réinsertion et de son boulot à l’hôpital. On trouvera un endroit où vivre, il ne nous faut pas un palace, juste un endroit à nous. On trouvera du boulot, on se fera un peu d’argent, on sera ensemble, on restera ensemble, on vivra ensemble, on s’en sortira ensemble, on sera ensemble, c’est tout. On vieillira ensemble.
Je traverse la frontière de l’Indiana et de l’Ohio. Je souris. Je suis en sécurité maintenant, je ne vais pas refoutre les pieds en Ohio d’ici un bail. J’appuie sur le champignon, mon vieux pick-up bleu fait un bond en avant, on passe de 100 km/h à 130. Je reste à 130 parce que je sais que si je me fais prendre à faire du 135 ou plus, à 40 km/h ou plus de la limite de vitesse je cours le risque de me faire arrêter pour conduite dangereuse au lieu d’un simple excès de vitesse. Lorsqu’on est arrêté pour conduite dangereuse, le policier est en droit de placer le contrevenant en garde à vue. Si je me retrouve en garde à vue, même pour deux trois heures, je suis foutu. Je m’en branle si j’ai une amende pour excès de vitesse. Je la déchirerai et je la balancerai par la putain de vitre dès que le flic sera hors de ma vue. Je roule à 130.
Les kilomètres commencent à s’accumuler je vois des pancartes qui indiquent la distance jusqu’à Chicago. 180 km 141 km 101 km 62 km. Je fume mes cigarettes et je souris j’y suis presque je souris. Je rallume la radio et je trouve une station qui passe des tubes légers des ballades romantiques et niaises, des chansons d’amour cucul. Je chante lorsque je connais les paroles. Lorsque je ne connais pas les paroles, je les invente. Je me rapproche ma choute bientôt je serai avec toi des baisers fous sur ton visage mon cœur fait boum, pour toujours et à jamais, oh yeah, oh yeah.
J’entre dans l’Illinois. La voie rapide devient plus large et la circulation plus dense. Des cheminées fumantes et des citernes à essence dominent la terre, l’air a une odeur de soufre, de gazoline. Le soleil commence à baisser, le ciel prend la couleur grise et menaçante du cœur de l’hiver. Je devrais y arriver avant qu’il fasse complètement nuit. Je devrais y être bientôt. J’ai l’adresse du centre de réinsertion et je sais grosso modo où il se trouve, quelque part dans les quartiers Nord de la ville. Pas loin du centre. C’est une artère principale je devrais pouvoir la trouver sans problème. Je commence à être de plus en plus excité. Je souris. Si j’avais un accident tout de suite, je l’aurais avec le sourire. Si quelqu’un me tirait dessus, je prendrais la balle avec un sourire. Si je me retrouvais dans une bagarre, je sourirais en balançant des coups de poing. J’y suis presque, j’y suis presque. Je t’aime, Lilly. J’y suis presque.
Je traverse un grand pont je me rapproche. Je sors de la voie rapide je me retrouve sur une route plus petite qui contourne le lac Michigan. Le lac est gelé. La glace est sèche et noire. J’entends les hurlements du vent, je le sens qui pousse mon pick-up. Mon pick-up est un bon pick-up un pick-up costaud c’est mon pote mon pick-up. Mon pick-up se moque du vent, il dit va te faire foutre vent, on doit aller quelque part, on est attendus.
Je prends le ralentisseur pour rejoindre le centre-ville. Des tours d’acier de verre de part et d’autre, des rues bondées, des klaxons. Les piétons sont chaudement vêtus, ils marchent légèrement courbés en avant, et se dépêchent pour échapper au froid glacial, glacial. Je me rapproche du centre, vers le nord, traversant la rivière Chicago. Des glaçons pendent à la balustrade en fer du pont, de la fumée et de la vapeur dérivent derrière les poutres. Je cherche Dearborn c’est le nom de la rue. Dearborn. Elle vit dans la rue Dearborn.
Je la vois et je m’y engouffre et je commence à chercher un numéro sur les bâtiments. Je commence à me sentir nerveux, excité, angoissé. Mes mains se mettent à trembler à frémir à s’agiter. Je sens les battements de mon cœur qui s’accélèrent, il se met à battre la chamade, la chamade. La dernière fois que j’ai vu Lilly on était dans un couloir de la clinique. C’était le jour de mon départ. On était dans le couloir et on se serrait dans les bras et on s’embrassait et elle pleurait et elle me disait que j’allais lui manquer. Je lui ai dit d’être patiente, que je la rejoindrais dès que possible. On s’est dit je t’aime, on s’est serrés fort, on ne voulait pas relâcher notre étreinte. Je suis parti et Lilly est restée plantée là à pleurer. Je lui ai dit d’être forte, que je la rejoindrais.
Je trouve le quartier, qui était auparavant le plus chic de la ville, avant de tomber dans le délabrement, puis de renaître. J’aperçois le foyer. C’est une grande bâtisse majestueuse. Quatre étages, des colonnes blanches, d’immenses fenêtres, une entrée grandiose. Elle est délabrée, mais toujours sublime, comme si dans une vie antérieure, ça avait été une ambassade ou le siège d’une entreprise titanesque. Il y a une petite pancarte discrète dans le jardin, à l’entrée, qui porte le nom de la clinique et indique en petites lettres Résidence de longue durée.
J’aperçois une place de parking libre un peu plus loin. Je descends la rue, je me gare sur la place. J’aperçois un fleuriste au coin de la rue. J’attrape maladroitement les clefs, mes mains tremblent, je sors de voiture. Je me dirige vers le fleuriste, j’ouvre la porte, j’entre dans le magasin. Il y a une femme derrière le comptoir. Elle a les cheveux gris et les yeux marron, elle porte un pullover à col roulé rouge vif. Elle sourit, parle.
Fait froid, n’est-ce pas ?
Un froid de canard.
Vous devriez porter des vêtements plus chauds.
Je voudrais bien, mais je n’en ai pas.
Comme je regarde alentour, j’inspire profondément par le nez. J’expire. Je parle.
Ça sent bon là-dedans.
Tant mieux. Le contraire m’inquiéterait.
Je souris.
J’aurais besoin de fleurs. J’ai trente-quatre dollars en poche. Que pourriez-vous me proposer ?
Qu’aimeriez-vous ?
J’y connais que dalle en fleurs.
Elle rit.
C’est à quelle occasion ?
Des retrouvailles.
De quel type ?
Je souris à nouveau. Je ne peux pas m’en empêcher. Lilly est au bout de la rue.
Je sors tout juste de prison. Ma petite amie se trouve dans le centre de réinsertion au bas de la rue. Sa grand-mère vient de mourir et j’aimerais lui donner quelque chose pour la réconforter.
La femme opine du chef.
Vous voulez lui remonter le moral, et vous voulez sans doute lui montrer que vous l’aimez.
Je souris.
Ouais.
La femme sort de derrière le comptoir, me mène vers une pièce réfrigérée. La pièce réfrigérée est remplie de fleurs dans des seaux en plastique blanc et de compositions sur des présentoirs. Elle ouvre la porte, attrape un seau, et en retire une vingtaine de roses rouges, elle sort chaque rose une à une du seau. Elle referme la pièce réfrigérée. Je parle.
Je n’ai pas assez d’argent pour tout ça.
Elle sourit.
C’est une promotion. Que diriez-vous de trente dollars ?
Je souris.
Merci. Merci beaucoup.
Je vous les enveloppe ?
C’est ce qui se fait ?
Oui, c’est ça.
Je souris à nouveau. Je ne peux m’arrêter de sourire.
J’adorerais qu’elles soient enveloppées.
La femme retourne derrière le comptoir. Elle attrape un papier blanc, le tire à partir d’un long rouleau, le déchire contre un rebord coupant. Elle le pose sur le comptoir en face d’elle et elle dispose les roses les belles roses rouges dessus. Je me tourne et je me dirige vers la vitrine. Je regarde dans la rue en direction du centre de réinsertion. Il fait presque nuit, il y a des lumières aux fenêtres, sur le porche, le long de l’allée qui mène au porche. Lilly se trouve là-dedans, dans ce foyer, bientôt tu seras dans mes bras. Ma belle Lilly, ma belle Lilly. Tu m’as tellement manqué. Bientôt tu seras dans mes bras. Tu m’as tellement manqué.
C’est terminé.
Je me retourne. La femme tient les fleurs enveloppées de papier, entourées de gypsophile. Je me dirige vers elle, plongeant la main dans ma poche.
Merci.
Je pose les trente dollars sur la caisse, m’empare des fleurs. La femme sourit.
Passez une bonne soirée.
Merci. Merci beaucoup.
Je tourne les talons et je sors du magasin. Je souris je souris toujours. Je commence à marcher dans la rue. Il fait froid mais je ne le sens pas. Je me mets à courir de plus en plus vite, je cours et je souris. Je prends l’allée, je suis sur le perron, j’ouvre la porte, j’entre.
Un hall simple. Une moquette foncée, des murs beiges, un comptoir défraîchi en bois, un paysage riant sur le mur, derrière. Une femme est assise derrière le comptoir et fume une cigarette. Elle lève les yeux vers moi. Ses yeux sont rouges et gonflés.
Elle parle.
Que puis-je faire pour vous ?
Je m’avance d’un pas.
Est-ce que Lilly est ici ?
Elle me regarde fixement pendant quelques instants. Sa lèvre supérieure se met à trembler, on dirait qu’elle va éclater en sanglots.
Qui êtes-vous ?
Je m’appelle James.
Elle me regarde, se mord la lèvre. Elle prend sa respiration et se lève.
Un instant, s’il vous plaît.
Elle quitte le comptoir, se dirige vers une porte, l’ouvre, s’en va. Je reste avec mes fleurs et mon sourire et mon cœur qui bat la chamade, mon cœur qui bat la chamade.
La porte s’ouvre, un homme pénètre dans la pièce. Il a une bonne trentaine d’années. Il a les cheveux courts, en bataille, porte un pantalon large et un pull en laine. Il a des valises sous les yeux, qui sont également rouges et gonflés. Il parle.
James ?
Il me tend la main. Je la serre.
Je suis Tom. Le directeur du centre.
Que se passe-t-il, Tom ?
Voudriez-vous me suivre dans mon bureau ?
Pourquoi ?
Il faut que je vous parle. Je préfère le faire en privé.
Où est Lilly ?
Et si vous veniez dans mon bureau.
Je veux voir Lilly, Tom.
Je vous en prie, James.
Je refuse d’aller dans votre bureau, Tom. Dites-moi simplement où est Lilly, bordel.
Il regarde par terre, prend sa respiration. Il relève les yeux vers moi.
Avant de vous le dire, je voudrais que vous sachiez que Lilly vous aimait beaucoup. Elle parlait tout le temps de vous et…
Qu’est-ce que c’est que ce bordel ?
Il me regarde. Il ne parle pas. Ses yeux sont humides.
Dites-moi ce que c’est que ce bordel.
Il me regarde, se mord la lèvre, prend sa respiration. Mon cœur bat la chamade.
Lilly.
Sa voix se brise.
Lilly.
Sa voix se brise à nouveau.
Lilly est décédée ce matin.
Je le regarde fixement. Je tiens les roses de Lilly.
Quoi ?
Mon cœur bat la chamade.
Lilly est morte ce matin.
Mon cœur bat la chamade.
Qu’est-ce qui s’est passé ?
La chamade.
Elle s’est ôté la vie.
Je le regarde. Mon cœur, mon cœur, mon cœur. Il me regarde, parle.
Je suis tellement désolé. Je suis tellement, tellement désolé.
Les fleurs de Lilly tombent de mes mains.
Qu’est-ce qui s’est passé ?
Mon cœur.
On ne sait pas. Sa grand-mère venait de mourir. Elle était très secouée. On l’a retrouvée pendue dans la douche. Elle n’a pas laissé de mot.
Je tourne les talons.
Je sors du foyer.
Mon cœur.
Mon cœur.
Mon cœur.
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