Mon ami Leonard
Chapitre 11
Ma nouvelle maison se trouve à Laurel Canyon, un petit quartier sur la colline d’Hollywood. Une route traverse le canyon. Elle part de Sunset Boulevard, c’est une route à deux voies qui serpente tourne et est bordée de gigantesques arbres en surplomb et de murets en pierre. Des maisons sur pilotis apparaissent çà et là sur la roche, une fois au fond du canyon on découvre deux routes qui continuent plus loin. La première mène à une petite intersection, il y a un feu rouge, une petite épicerie, une pizzeria et une agence immobilière, la deuxième conduit à des centaines de mètres plus haut, il y a un feu rouge et les ruines d’un manoir en pierre. Le canyon est très boisé, des pins des chênes des érables et des cyprès. Ça ne ressemble pas au reste de Los Angeles, c’est tranquille sombre et calme, ça évoque davantage la forêt que la ville.
Je vis dans une petite maison en haut de la première route. Ma maison est en stuc rose elle abrite deux chambres une salle de bains une cuisine un salon. Elle est agrémentée d’un petit jardin creusé à flanc de coteau, trois murs en ciment retiennent la terre et délimitent l’espace. Je n’ai pas beaucoup de meubles un matelas et un bureau, j’achète un futon, une télé, une chaîne hi-fi. Mes voisins sont sympathiques ils me disent bonjour je connais l’un d’eux c’est le batteur d’un groupe de heavy metal il y a toujours du bruit qui vient de sa maison. J’en connais une autre c’est une célèbre actrice porno il y a toujours du bruit qui vient de sa maison. Le couple de voisins d’à côté a une trentaine d’années, elle est actrice, il est compositeur. C’est le genre de hippies qu’on ne trouve qu’à L.A., ils roulent en Mercedes mais ils disent des choses du genre cool, mec, la classe, t’as pigé, faut que tu piges.
Cassius et moi sommes heureux ici on a une vie tranquille. Je recommence à essayer d’écrire un livre n’avance pas, il dort dans le jardin pourchasse les mouches essaye de les manger. On fait de longues balades dans les collines. On regarde la télé sur le futon. On achète à manger à l’épicerie en bas de la colline, j’aime les raviolis en boîte et les jus de fruits, Cassius aime les croquettes au bœuf.
C’est l’après-midi, je suis devant mon bureau à boire du café et à fumer des cigarettes en essayant de travailler, Cassius est sur le futon à regarder un feuilleton. On entend une voiture qui s’arrête devant la maison. Cassius me regarde je hausse les épaules lui dis je ne sais pas qui c’est on entend des voix. Cassius regarde la porte quelqu’un frappe. Je me lève vais à la porte, Cassius se lève va à la porte, je demande qui c’est, Cassius aboie. Leonard parle.
Ouvre la porte, mon fils.
J’ouvre la porte. Leonard et Barracuda se tiennent devant moi.
Leonard parle.
C’est un putain de palace, ta nouvelle maison.
Je ris.
Entrez.
Ils entrent. Cassius les salue en leur léchant la main il les connaît ils lui disent bonjour. Je parle.
Vous voulez boire quelque chose ?
Qu’est-ce que tu nous proposes ?
J’ai du café, et j’ai de la bière et du cola au frigo.
Leonard parle.
Un cola s’il te plaît.
Je regarde Barracuda. Il parle.
Pourquoi t’as de la bière ?
Au cas où quelqu’un viendrait et voudrait en boire une.
Ça te fait rien d’en avoir ici ?
J’en ai rien à foutre. Si je voulais me saouler, je boirais un truc beaucoup plus fort qu’une bière à la con.
Il rit.
Faut que je conduise. Je vais prendre un cola moi aussi.
Je sors les colas du frigo, les tends à Leonard et à Barracuda, parle.
Qu’est-ce que vous fabriquez dans le coin, les gars ? Leonard parle.
Comme tu ne nous as jamais invités, on a décidé de faire un saut.
Barracuda parle.
Ça nous a fait un peu de peine, fiston, que tu nous invites pas.
Je parle.
Je me suis dit que vous saviez que vous étiez toujours les bienvenus, et j’ai pensé que vous feriez un saut, que vous soyez invités ou pas.
Leonard parle.
T’as raison, on l’aurait fait.
Barracuda parle.
Mais les invitations c’est quand même sympa, non ?
Je parle.
À partir de maintenant vous êtes toujours invités. Leonard parle.
T’as des projets pour ce soir ?
Nan.
Cassius a des projets ?
Je regarde Cassius, qui est retourné sur le futon.
T’as des trucs prévus ce soir, Molosse ?
Cassius lève les yeux, ne dit rien. Je regarde de nouveau Leonard, parle.
Je crois qu’il est libre.
Leonard parle.
Bien, tu viens avec nous.
Où on va ?
À Las Vegas. Je me débarrasse de mon appart, là-bas. J’ai envie de passer une nuit avec toi dans cette ville avant de la quitter.
Tu déménages ?
Je vais vivre dans la maison près de la plage à plein temps.
Je regarde Barracuda.
Tu déménages aussi ?
J’ai une petite amie à Vegas. Je vais sûrement devoir partager mon temps entre les deux.
T’as une petite amie ?
Ça te surprend tant que ça ? Je plais à plein de femmes.
Leonard parle.
Elle est sympa, elle bosse comme comptable pour un casino.
Je parle.
Je peux la rencontrer ?
Barracuda parle.
Peut-être. Je vais voir ce qu’elle fait ce soir.
Leonard parle.
Si on y arrive pour ce soir. Allez, partons.
Et t’es sûr que Cassius peut venir ?
Est-ce qu’il veut venir ?
Je regarde Cassius, parle.
Tu veux venir à Vegas, Cassius ?
Il lève les yeux vers moi. Je regarde à nouveau Leonard.
Ce sont des mots qu’il ne connaît pas. Faut que je lui demande d’une autre manière.
Je me retourne vers Cassius.
Tu veux faire dodo dans la tuture, Molosse ?
Cassius bondit immédiatement du divan, se précipite vers moi, se met à haleter en décrivant des cercles. Je regarde de nouveau Leonard.
Faut que je prenne quelque chose ?
On s’occupe de tout.
Super.
Je mets une laisse à Cassius nous sortons de la maison grimpons dans la Mercedes démarrons. Le trajet est simple. Dès qu’on est sorti de Los Angeles, il faut suivre une longue route qui traverse un désert dégagé, désolé. Leonard dit qu’il veut mettre un peu d’ambiance alors on écoute Frank Sinatra. Cassius passe son museau par la vitre, parfois il le rentre dans la voiture, il grogne et il éternue, puis il le remet immédiatement dehors. Le trajet prend quatre heures et demie si on respecte la limitation de vitesse, au bout de trois on commence à apercevoir un rougeoiement sombre à l’horizon. Leonard le montre du doigt, parle.
La voilà, cette méchante et merveilleuse jeune fille. La plus merveilleuse et la pire ville d’Amérique, la ville où les rêves deviennent réalité, où les gens sont détruits, la ville qui se fiche du passé et représente l’avenir, où le capitalisme s’exhibe dans toute sa gloire et son horreur, où tout et n’importe quoi peut être acheté, vendu, trafiqué ou volé, où certaines personnes parmi les plus intelligentes et les plus ambitieuses du pays viennent faire fortune, où certaines personnes parmi les pires et les plus méprisables du pays viennent faire fortune. Elle est corrompue, sale et répugnante, et dans cinq cents ans ses énormes buildings, même les plus vulgaires et les plus ridicules, seront considérés comme des chefs-d’œuvre. C’est un carnaval géant dédié à la gloire de l’argent et à tout ce que l’argent peut faire, de bien comme de mal, et les deux abondent.
Le rougeoiement grandit et commence à prendre forme, devient un trait de lumière. On passe devant des casinos de seconde zone qui bordent la voie rapide, destinés aux gens trop impatients pour attendre d’atteindre les grands casinos ou désireux de jouer une dernière fois sur le trajet du retour, on passe devant des stations-service désertées, un magasin de souvenirs délabré, un ou deux fast-foods. La lumière s’élève devient plus brillante plus définie, et tout à coup, on passe une frontière qui sépare le désert vide de la ville survoltée.
On tourne, on prend le Strip. Les deux côtés du célèbre boulevard sont bordés d’énormes immeubles informes ornés de néons c’est la nuit il fait sombre mais on dirait qu’il fait jour. Leonard me jette un coup d’œil par-dessus son épaule.
Bienvenue sur le Strip.
Waouh !
Si tu vois un endroit où tu as envie de passer la nuit, dis-le-moi.
On va pas chez toi ?
Ma maison est en bordel, tout est emballé, y a des cartons partout. Je vis à l’hôtel, en ce moment.
Où ?
Partout. Je bouge tout le temps, je trouve que c’est bien de changer.
Qu’est-ce que tu me conseilles ?
Tout ce qui te tape à l’œil.
Je regarde par la vitre. Cassius grimpe sur mes genoux il regarde par la vitre je lui demande où il veut aller il me lèche le visage. On avance je vois une immense pyramide noire plus grande que celles d’Égypte des lumières scintillent derrière. Je vois une version ridicule du château du roi Arthur. Je vois une reproduction de New York City des montagnes russes se frayent un chemin entre les gratte-ciel. Je vois ce que Leonard me décrit comme étant le plus grand hôtel du monde cinq mille chambres dont chacune offre les équipements les plus raffinés. Je vois Monte-Carlo, La Nouvelle-Orléans, un hôtel de pirates, un flamant rose et un palace construit à l’image de Rome, même s’il n’évoque pas la Rome que j’ai vue en Italie. Je vois des hôtels à l’ancienne, des hôtels modernes, de grands hôtels des hôtels géants des hôtels absolument énormes, des hôtels miteux des hôtels étincelants des hôtels de luxe des hôtels bas de gamme. Quand on arrive au bout du Strip on pénètre dans un quartier sombre aux rues crasseuses bordées d’épiceries, d’hôtels louant des chambres à l’heure, d’entrepôts et de putes. J’aperçois un autre quartier illuminé à deux kilomètres environ je demande à Leonard ce que c’est, il dit le centre-ville de Vegas. Je lui demande à quoi ça ressemble il dit fané, perdu et oublié. Je me retourne pour regarder le Strip c’est un sempiternel mur de lumière. Je regarde Leonard, parle.
Quel est l’endroit le plus kitsch ?
Leonard parle.
C’est une question difficile. Qu’est-ce que t’en penses, Barracuda ?
Barracuda parle.
Excalibur dispose d’un château magique du Moyen-Âge, un fossé et un dragon qui crache du feu. Circus Circus offre un numéro avec des animaux exotiques et l’Adventure Dome un parc à thème. Mirage est doté d’une jungle intérieure, Barbary Coast et Treasure Island sont tous deux remplis de pirates et de corsaires. Ils sont tous sacrément kitsch, putain.
Leonard me regarde à nouveau.
Ils sont tous sacrément kitsch, mon fils. Tous.
Où est-ce qu’on mange le mieux ?
Barracuda parle.
Au Grand.
Leonard parle.
Je suis d’accord. C’est au Grand qu’on mange le mieux.
Allons-y.
Barracuda hoche la tête on s’éloigne on redescend le Strip. Je me remets à regarder par la vitre fais moins attention aux bâtiments et plus aux gens, les centaines de gens des milliers des dizaines de milliers de personnes, sur les trottoirs sur les passerelles qui permettent de traverser le Strip devant les casinos entrant et sortant. J’observe les gens certains regardent autour d’eux, l’air abasourdi, certains bavardent gaiement, certains semblent inquiets certains marchent vite quelques-uns pleurent. Je vois Elvis, je vois un couple qui vient de se marier il est en smoking elle est en blanc, je vois des putes qui racolent. Je vois une famille main dans la main mère père quatre petits enfants. Je vois une femme en fauteuil roulant un vieillard avec une canne un aveugle tâtonnant un prédicateur martelant et hurlant un arnaqueur jouant aux cartes les gens savent qu’ils vont perdre mais ils jouent quand même. Je vois des vieux des jeunes des Blancs des Noirs des Jaunes des Rouges des riches des pauvres ils en veulent toujours plus plus plus, ils sont tous pareils et ils en veulent plus.
On s’arrête devant le Grand son entrée est digne de son nom. À peine la voiture est-elle à l’arrêt qu’elle est prise d’assaut par les voituriers. Leonard leur fait signe de s’éloigner, Barracuda s’en va, gare la voiture. Au lieu d’aller vers la porte, Leonard se tourne et marche vers le trottoir. Cassius en laisse, je le suis. Il s’arrête, parle.
Il faut que je te dise quelque chose avant qu’on entre.
D’accord.
Tu vois tout ça.
Il désigne le Strip.
Ouais, je vois.
Tout ça, c’est une putain de comédie. Faite pour te séduire, te tenter, t’allumer, faire briller des étoiles dans tes yeux et t’abasourdir, te faire croire que tu n’auras qu’à te baisser pour ramasser si tu te donnes simplement la peine de jeter quelques dollars de plus.
Il se tourne vers moi.
À toi de faire comme tu veux, mais moi, ce que je fais, c’est que je fixe un chiffre, ce chiffre correspond à la somme d’argent que j’accepte de perdre. Je joue jusqu’à ce que je sois content de mes gains, ou que j’aie tout perdu. Je ne vais jamais plus loin, je ne dépense jamais plus. Et si je fais ça c’est parce que ça…
Il désigne de nouveau le Strip.
Ça n’a pas été construit sur des pertes, ça n’a pas été construit sur des pertes. Tu comprends ? C’est toujours le casino qui gagne.
Il hoche la tête.
Ouais, les casinos gagnent toujours. Satanés fils de putes. Alors qu’ils devraient toujours me laisser gagner.
Je ris, il sourit. Il se tourne vers l’entrée.
T’es prêt.
Ouais, je suis prêt.
Nous marchons vers l’entrée, passons par une énorme porte rotative le silence règne entre les portes qui tournent, pendant une seconde ou deux c’est beau, la lumière et le silence. Je quitte la porte pour le hall, pour les lumières qui clignotent pour le bruit des machines à sous pour la musique pour les rires et les acclamations pour le souffle de l’air conditionné pour la moquette somptueuse pour dix mètres de hauteur de plafond pour la folie. Cassius regarde autour de lui il a l’air un peu perdu, Leonard entre derrière nous se dirige vers l’accueil on le suit. Il arrive à la caisse demande quelqu’un. La femme demande son nom il le lui donne elle passe un coup de fil. Trente secondes plus tard un homme en costume sort d’un bureau derrière l’accueil salue Leonard, lui serre la main, l’homme dit content de vous revoir, puis-je vous aider ? Leonard lui dit qu’il aimerait passer une nuit ici l’homme demande si quelqu’un l’accompagne Leonard dit on sera trois. L’homme demande si on a des bagages Leonard dit non on achètera ce dont on aura besoin l’homme dit parfait, dites-moi si je peux vous aider de quelque manière que ce soit. Leonard dit pouvez-vous commander un énorme chateaubriand bien cuit et une bassine d’eau et les faire apporter tout de suite dans notre chambre s’il vous plaît. L’homme regarde Cassius et rit, dit bien sûr et retourne à l’accueil, parle à l’un de ses collègues. Barracuda nous rejoint, l’homme s’éloigne de l’accueil, nous dit suivez-moi.
On va vers l’ascenseur. On monte au dernier étage il faut une clef pour ouvrir la porte de l’ascenseur. On entre dans le vestibule, un long vestibule avec une moquette épaisse, des lumières tamisées, une peinture neutre et discrète et deux portes, de chaque côté du couloir, seulement deux portes. L’homme nous conduit à l’une des portes l’ouvre la tient on entre dans la chambre.
Ce n’est ni une chambre, ni une suite, ni un appartement. C’est un château dans le ciel une magnifique succession de pièces, chambres salle à manger salon salle multimédia cuisine bar salle de repos. Il y a des fenêtres dans chaque pièce avec vue sur le Strip sur Vegas sur le désert, les meubles ont l’air d’appartenir à un musée, la moquette est douce et épaisse, les rideaux longs et épais, les verres sur le bar en cristal, le frigo plein. L’homme nous fait faire une brève visite nous donne une carte nous dit de ne pas hésiter à l’appeler si on a besoin de quoi que ce soit il s’en va. J’enlève sa laisse à Cassius il se met à fureter partout à renifler les objets. Je regarde Leonard.
C’est incroyable.
C’est pas mal.
Combien est-ce que peut valoir un truc comme ça ?
Ça ne vaut rien.
C’est gratuit ?
Ouaip.
Tu n’as rien payé ?
Je ne pense pas que quiconque a séjourné ici a payé.
C’est une suite pour flambeurs ?
Des flambeurs, des VIP ou des gens comme moi.
Tu n’es pas un flambeur ou un VIP ?
Je suis quelque chose d’autre, quelque chose qui existe ici mais dont on nie le plus souvent l’existence.
Une superstar internationale ?
Il rit.
Plutôt quelqu’un avec qui on ne veut pas se fâcher.
Je ris.
Est-ce qu’on est censés dépenser un paquet d’argent au casino ?
Ils prendront soin de nous, et nous fourniront tout ce qu’on veut, sans se soucier de ce qu’on dépense au casino.
Tout ce qu’on veut ?
Ouais, et tes demandes peuvent être aussi farfelues que tu le souhaites.
Jusqu’à quel point ?
Aussi farfelues que ton imagination.
Je ris de nouveau. Barracuda entre dans la pièce annonce qu’il a faim. Leonard demande si j’ai faim je dis oui il demande si j’ai envie de manger dans la chambre ou au restaurant. On décide d’aller au restaurant. On attend le steak de Cassius. Quand il arrive je le découpe en petits morceaux il l’avale en deux secondes environ. Je lui donne l’os il l’attrape le trimbale un peu partout dans la pièce à deux reprises saute sur le divan se met à mâcher, il a l’air content, comme s’il allait s’y atteler pendant des heures. On quitte la pièce, on prend l’ascenseur jusqu’au rez-de-chaussée, on se promène, on essaie de choisir où on va manger, il y a environ vingt restaurants différents. On va dans un grill. Barracuda et moi prenons deux énormes côtes de bœuf avec des épinards et des pommes de terre sautées, Leonard prend une salade. Après le repas on va au casino Leonard a envie de jouer aux dés. Je n’ai aucune idée des règles Leonard essaie de m’expliquer je dis t’inquiète pas, contente-toi de me passer les dés et laisse-moi les lancer. Il rit me tend les dés je commence à les lancer oh ! là ! là ! qu’est-ce que je peux les lancer, putain. Leonard continue la partie et on gagne encore et encore on commence à accumuler une grosse pile de jetons, les gens s’agglutinent autour de notre table. On lance chacun à son tour la foule applaudit ou gronde, on reçoit beaucoup plus d’encouragements je continue de lancer lancer on continue d’amasser je n’ai aucune idée de combien on a au moins dix fois plus qu’au début. On regarde la pile et on rit. Leonard dit tu es mon porte-bonheur, mon fils, arrêtons tant qu’on a de l’avance.
On s’en va, on échange nos jetons contre du liquide, on a plus de dix mille dollars en billets de cinquante et de cent. Leonard me demande si je ne suis pas à court d’argent en ce moment je lui dis que non, tout va bien il dit si t’en as pas besoin, on peut le distribuer. On quitte le casino pour aller sur le Strip.
On marche, on cherche, on donne mille dollars à un couple de personnes âgées, on en donne mille à un couple qui vient de se marier. On voit quelques clochards ils sont saouls on leur donne quelques centaines de dollars chacun. On voit une famille leur voiture est en panne on leur en donne deux mille. On distribue de l’argent à tous ceux qu’on rencontre et qui ont l’air abattus, déprimés, qui n’ont pas une tête à cracher sur quelques dollars. Certains sont transportés de joie nous remercient n’en croient pas leurs oreilles, certains refusent l’argent pensent qu’on attend quelque chose en retour, certains le prennent et s’en vont d’un pas tranquille. Quand il ne nous en reste plus qu’un millier Leonard dit on garde le reste pour plus tard on va avoir besoin d’un peu d’argent à claquer. Je lui demande pourquoi il dit on va s’en payer une bonne tranche, mon fils, on va s’en payer une putain de bonne tranche.
On retourne à l’hôtel, Barracuda boit un verre avec sa petite amie, Leonard veut les rejoindre. Je dis laissons-les un peu tranquilles, il dit non, ils nous attendent. On va dans un petit bar calme. Hormis les chambres c’est sûrement le seul endroit calme de tout le complexe. Barracuda est installé à une table de quatre avec une petite femme blonde. Ils se lèvent en nous voyant arriver.
Leonard parle.
Voici Olivia, la fille la plus magnifique de la Terre.
La femme blonde sourit c’est un sourire timide. Leonard l’embrasse ils se séparent.
Olivia, voici mon fils James. James, voici Olivia, James, voici Olivia, la plus belle fille de la Terre.
Elle sourit encore le même sourire. Elle est petite mince a des yeux marron foncé des cheveux blond vénitien. Ses mains sont douces, ses ongles immaculés, elle porte une jupe noire et un corsage noir, elle est belle d’une façon simple et naturelle comme si sa beauté était une chose à laquelle elle ne pensait pas ou dont elle ne se préoccupait pas. On se serre la main, on dit bonjour, on s’assied. Elle me regarde parle.
Dominic m’a beaucoup parlé de vous.
Dominic ?
Barracuda parle.
Elle n’aime pas mon nom de boulot.
Je ris.
On ne peut pas le lui reprocher.
Elle sourit.
Vous vous amusez bien à Vegas ?
Oui, carrément.
Vous avez de bons accompagnateurs.
Je ris de nouveau.
Oui, c’est vrai.
On reste assis on parle on rit. Olivia vient d’Albuquerque, où ses parents, des immigrés italiens, ont ouvert une petite pizzeria. Quand elle était jeune, elle travaillait dans la pizzeria, elle a financé ses études elle-même, a accepté un job dans un casino quand elle a eu son bac, y travaille depuis six ans. Je lui demande comment elle a rencontré Dominic elle dit qu’elle a un chien, un terre-neuve gros, mignon, con comme un panier, qui un jour s’est échappé et s’est mis à errer dans son quartier. Dominic l’a trouvé et l’a ramené chez elle. Elle dit qu’il avait l’air timide et anxieux et gentil, et elle a pensé qu’il était beau alors elle lui a proposé de sortir un soir. Ils sont allés au restaurant et ils ont vu un film. Elle l’a emmené voir un film de fille pour voir s’il pouvait supporter, il a ri quand il était censé rire et a applaudi à la fin. Ensuite ils ont pris un café, et quand il l’a ramenée chez elle à la fin de la soirée, Dominic n’a pas essayé de l’embrasser. Elle espérait qu’il lui proposerait de sortir à nouveau ou lui demanderait son numéro, mais il ne l’a pas fait, et elle est allée se coucher déçue. Le lendemain, quand elle est rentrée du travail, il y avait une enveloppe sur sa porte. Dans cette enveloppe, sur du papier fait main, quelqu’un avait soigneusement recopié un poème d’Emily Dickinson intitulé It’s all I have to bring to-day, et sous le poème se trouvait un numéro de téléphone. Elle a fait le numéro, Dominic a répondu et, dit-elle en souriant, depuis ce moment-là on ne s’est plus quittés. Leonard rit en entendant sa chute, regarde Barracuda, parle.
Tu te rappelles toujours le poème, Dominic ?
Bien sûr que oui.
Récite-le pour James.
Hors de question.
Allez.
C’est seulement pour Olivia.
Depuis quand c’est un principe ?
Olivia regarde Leonard, parle.
Quand je le dis.
Leonard rit.
Depuis quand es-tu son patron ?
Quand il est avec toi, c’est toi le patron. Quand il est avec moi, c’est moi le patron.
Et quand on est tous les deux avec lui ?
Olivia sourit.
On connaît tous les deux la réponse à ta question, Leonard.
Tout le monde rit, Olivia sourit et hoche la tête, lève les mains au-dessus de sa tête comme si c’était une championne. On finit nos verres. Olivia dit qu’elle doit rentrer, Barracuda demande à Leonard si ça va s’il ne passe pas la soirée avec nous. Leonard dit ouais, tout va bien, tout le monde se lève Olivia serre Leonard dans ses bras et moi aussi, Barracuda et elle s’en vont. Leonard me regarde, parle.
Tu es fatigué ?
Quelle heure est-il ?
Le temps ne compte pas ici. Tu dors quand t’es fatigué, pas quand une horloge te dit que tu devrais dormir.
Y a d’autres choses à faire ?
Un ami à moi est propriétaire d’un club de strip-tease. J’ai gardé le pognon pour que tu puisses vivre au paradis du strip-tease pendant quelques heures.
Tu viens avec moi ?
Je ne suis pas fan des strip-teases.
J’aurais cru que tu aimais ça.
Nan.
Dans ce cas, rien à foutre.
T’es sûr ?
Les strip-teases ça t’amuse quand ton pote est assis à côté de toi et que tout le monde rigole. C’est triste et sinistre quand tu y vas tout seul en espérant quelque chose que tu n’obtiendras pas.
Leonard rit.
Je pourrais t’arranger le coup.
Ça aussi, c’est triste et sinistre.
Il rit à nouveau.
Alors qu’est-ce que tu veux faire ?
Est-ce qu’on a oublié quelque chose ?
Y aurait-il quelque chose que tu n’as pas vu et que tu aimerais voir ?
Non.
On pourrait voir un imitateur de Sinatra, ou on pourrait aller dans un buffet à volonté, ouvert toute la nuit.
Non, c’est bon.
Qu’est-ce que tu veux faire avec les derniers mille ?
Je m’en fiche.
Misons-les sur le rouge ou le noir et allons nous coucher.
Rouge.
Ça me va.
On retourne au casino on parie sur le rouge on gagne on parie sur le rouge on gagne on part avec quatre mille dollars. On retourne dans la suite. Cassius dort sur le divan l’os repose près de sa grosse tête. Je le réveille on remercie Leonard pour cette superbe soirée, cette soirée ridicule, on le remercie. On va dans notre chambre le lit est immense les draps sont doux on se couche.
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