Mon ami Leonard

James Frey · Chapitre 8 sur 97

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Mon ami Leonard

Chapitre 8

 

Je me mets à chercher un appartement. Je regarde les petites annonces des journaux, je me promène dans les rues à la recherche de pancartes À louer, je vais dans les agences immobilières du coin et je fouille dans leurs fichiers. Je ne veux pas grand-chose et je n’ai pas besoin de grand-chose. Presque tout l’argent s’est volatilisé. J’ai besoin de quelque chose de simple et petit et propre. Un endroit où je pourrais m’asseoir, dormir, lire. Un endroit où je pourrais être seul, simple et petit et propre.

Je trouve un appartement le deuxième jour. Il se trouve dans une petite rue qui ne couvre qu’un pâté de maisons. À un bout de la rue il y a deux girafes géantes en acier l’une face à l’autre. Elles sont ridicules et elles me font rire. À l’autre bout il y a un petit restaurant délicat, dont le menu est rédigé en italien. Des arbres bordent chaque côté de la rue, et bien que je ne connaisse rien du quartier, j’ai l’impression que je pourrais y passer un petit bout de temps.

L’appartement se situe dans un grand immeuble de cinq étages en forme de U. C’est un F1, au premier étage. Il y a un mur en briques, du plancher, un four et un frigo. Il y a trois fenêtres, toutes dotées de barreaux, il y a deux portes, les portes sont dans des coins opposés. L’une d’elles mène à un couloir, l’autre à une allée où se trouvent plusieurs bennes à ordures.

Je rencontre le gardien de l’immeuble. Il s’appelle Mickey, il a une trentaine d’années. Il est mince et efféminé, il a des cheveux blonds et des yeux bleus et il porte un pyjama. Il dit qu’il est peintre mais qu’il travaille comme gardien parce que ça lui permet de ne pas payer de loyer, d’avoir de l’argent et plein de temps pour peindre. Alors qu’il parcourt mon dossier, je le vois qui me jette des petits coups d’œil furtifs. Il termine et il me dit qu’en général il n’a pas le droit de louer des appartements à des gens qui n’ont pas d’emploi. Je lui explique que j’ai l’intention d’en trouver un. Il me demande si j’ai des lettres de recommandation et je réponds que non. Il dit qu’il faut qu’il voie avec son patron, je sors tout l’argent liquide qu’il me reste et je le lui mets sous les yeux.

Voici la caution, avec deux mois de loyer et un petit extra pour vous.

Il regarde l’argent, puis moi.

Un petit extra de combien ?

Un mois.

Il me toise.

Vous m’avez l’air bien.

Je glousse.

Et vous ne m’avez pas l’air d’être le genre à causer des ennuis.

Je ris à nouveau.

Il me tend la main.

Bienvenue dans l’immeuble.

Je lui serre la main, souriant.

Merci.

Nos mains se séparent.

Quand souhaitez-vous emménager ?

Tout de suite.

Vous êtes pressé ?

J’ai besoin d’un toit.

Il plonge la main dans un dossier et en ressort un bail. Il me pose quelques questions, note les réponses, je signe le bail. Il me tend les clefs.

Merci.

De rien.

Je me lève.

À plus tard.

Il opine du chef.

Pas de problème.

Je fais demi-tour et je m’en vais. Je me dirige vers mon pick-up, qui est garé sur le trottoir devant l’immeuble. Je prends mes vêtements, ma bouteille, et je me dirige vers l’appartement. J’ouvre la porte, j’entre. Je pose mes vêtements en tas par terre. Je tiens ma bouteille dans la main. Je l’ai trimbalée avec moi presque partout où je suis allé ces derniers jours. Je la garde près de moi pour mettre ma force à l’épreuve. Je la garde près de moi au cas où je changerais d’avis.

J’ai l’impression qu’à présent je la veux, la rose. J’ai l’impression que je la veux tout le temps mais plus à présent plus encore. Je la pose par terre au milieu de l’appartement. J’ouvre la porte je vais marcher, ça me calme de marcher.

Il fait froid dehors. Dans les rues, le vent claque tel un fouet. Il me cingle le visage, traverse mes vêtements, me mord me fait trembler me fait mal. Je me mets à marcher. Nul planning nulle part où aller nulle idée d’un itinéraire pour y aller. Je me contente de marcher.

Je longe les girafes je dis au revoir les amies. Je prends une rue baptisée Broadway bordée de boutiques de prêteurs sur gages, pas de rêves qui deviennent réalité par ici. Je longe Wrigley Field c’est un stade de base-ball complètement mort pendant l’hiver, vieux et silencieux et noble et sombre. Je marche sous les rails du métro aérien en bas le sol vibre toutes les cinq minutes le sol vibre. Je croise des gens il y en a certains que je ne peux voir ils se cachent de l’hiver. Je longe magasin sur magasin sur magasin tous vendent des choses dont je n’ai pas besoin. Je longe des immeubles illuminés et chauds, des bureaux illuminés et chauds, des écoles illuminées et chaudes. Je longe un hôpital. Un commissariat. Une caserne de pompiers. Je ne fais que marcher. Bizarrement, ça m’aide à oublier, bizarrement, ça me calme.

Comme le jour décline la température descend, la lumière disparaît. Ça fait des heures que je marche, je reprends le chemin qui mène chez Kevin. Je le vois derrière la fenêtre qui boit du vin ses colocataires fument. J’appuie sur la sonnette je m’assieds avec eux tandis qu’ils boivent et qu’ils fument. Je leur parle de mon appartement ils veulent fêter ça.

On retourne dans le même bar que la dernière fois. On y retrouve quasiment les mêmes gens. Je m’assieds avec eux tandis qu’ils boivent et qu’ils fument. J’ai un verre d’eau. J’ai envie de boire, d’un côté j’ai envie de boire, un verre deux verres cinq verres vingt. J’ai envie de boire parce que je sais qu’en buvant tout s’en ira. La douleur que je ressens la tristesse et le chagrin et la peine qui sont avec moi tous les jours chaque seconde dans chaque souffle et chaque battement de mon cœur dans chaque pensée chaque pas dans tout ce que je vois et j’entends il n’y a que douleur et tristesse et chagrin et peine et je sais qu’en buvant tout s’en ira. Je sais aussi que ça me tuera si je le fais. Peut-être pas aujourd’hui ni demain mais ça me tuera. Si je commence je ne pourrai plus m’arrêter. Il y a la douleur et la tristesse et le chagrin et la peine. J’ai un verre d’eau. Je m’assieds avec mes amis tandis qu’ils boivent et qu’ils fument.

Il est temps de partir je repasse à l’appartement de Kevin avec lui. Je lui emprunte trois couvertures et un oreiller. Je retourne vers mon nouvel appartement. Il fait un putain de froid glacial en marchant je m’emmitoufle dans les couvertures et je serre l’oreiller contre ma poitrine. Je suis fatigué. Je ne sais ni pourquoi je suis ici ni ce que je suis en train de foutre. J’ai besoin d’un boulot et j’ai besoin d’argent. Je me sens seul Lilly me manque tellement, tellement. C’est le cœur de la nuit, il fait un putain de froid glacial, je ne sais pas ce que je suis en train de foutre.

Je retrouve les girafes je leur dis bonjour. Je retrouve mon immeuble et j’ouvre la porte, je retrouve mon appartement et j’ouvre l’appartement. J’entre. Je n’allume pas la lumière et je n’enlève pas ma veste, ni mes chaussures. Je me couche par terre. Je m’emmitoufle dans les couvertures et je serre l’oreiller.

Je veux boire, mais je sais que ça me tuera.

Je veux Lilly, mais je sais qu’elle ne reviendra pas.

Je suis fatigué et je veux dormir.

Le sommeil ne vient pas.

Je suis couché par terre.

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