Titan
Chapitre 5 · Jeudi 19 Décembre, Boston, siège central de la Norstrom Offshore…
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CHAPITRE 5
Jeudi 19 Décembre, Boston, siège central de la Norstrom Offshore…
Situé dans Roosevelt Avenue, au beau milieu du quartier des affaires, l’immeuble en verre et acier de la Norstrom Offshore projetait son arrogance géométrique vers le ciel comme une moderne tour de Babel.
Située au cinquante sixième étage, la salle du conseil d’administration était à l’avenant du building abritant la société : immense et froide. Une table en épais verre trempé noir trônait dans la pièce tel un navire futuriste. Assis autour à intervalles régulier, une vingtaine d’hommes en costumes coûteux devisaient tranquillement entre eux, tuant le temps en attendant leur directeur général.
Les murs gris pâle étaient décorés de cadres représentant les diverses possessions du groupe dans le monde. Des terminaux pétroliers, des plate-formes de forage, des navires à la longueur démesurée, chacune de ces photographies chantait les louanges de l’exploitation pétrolière. Aucune chaleur ne régnait dans ce décor, encore moins de style, uniquement une efficacité froide, dure, impitoyable, à l’image des hommes occupant les lieux.
Parmi les associés présents, un seul ne parlait pas. Malgré le fait qu’il soit assis à la même table que les autres, il semblait coupé du monde. Personne ne devisait avec lui, ni même ne semblait s’intéresser à lui, et cet état de fait lui allait parfaitement.
Niclos de Angelis était le doyen du conseil d’administration de la Norstrom Offshore. Agé de soixante-douze ans, c’était un homme petit et sec, à l’élégance raffinée dont l’épaisse crinière blanche accrochait l’éclat des lampes halogènes savamment réparties dans le faux plafond de la salle. Son visage curieusement peu ridé pour son âge avancé, ne reflétait aucune expression tandis qu’il observait ses condisciples. Même son regard semblait lisse. Pourtant, si ces derniers avaient pu connaître les pensées qui agitaient leur aîné, ils auraient été horrifiés, mais de Angelis avait une longue pratique dans l’art du faux-semblant. Rien ne transparaissait de sa personne et cela servait ses plans à merveille.
Tandis qu’il observait ces hommes au visage lourd, animé par l’unique passion de l’argent, son esprit vagabondait sur les circonstances l’ayant amené à ce point précis de sa vie, cette cruelle ironie d’un destin qu’il croyait tracé avant même sa naissance. Il était né dans ce milieu de rapaces qui vidaient la terre de son sang noir pour s’enrichir et s’apprêtait maintenant à renier tout ce qui avait fait sa vie, l’avait construit, porté, enrichi encore plus pour finalement consommer sa déchéance. Car au crépuscule de son existence, on lui avait volé son bien le plus précieux, non pas l’argent – la richesse matérielle était une constance familiale depuis des générations - mais le pouvoir. Et cela, il ne pouvait le pardonner.
Un mouvement du côté de la porte attira son attention ; son regard acéré se posa sur le personnage massif qui faisait son entrée. Gert Scheller, le directeur général de la Norstrom, traversa la pièce d’un pas étonnamment vif pour sa carrure et vint s’asseoir dans le seul fauteuil resté vide jusqu’ici, en bout de table. Il croisa les doigts devant lui et attendit que le silence se fasse peu à peu. Les conversations moururent ; tous les regards se tournèrent vers lui. Scheller fixa chacun des administrateurs droit dans les yeux, un bref instant. Excepté de Angelis, qu’il survola comme s’il n’existait pas. Dès qu’il fut certain d’avoir capté toute l’attention, il commença.
- Messieurs, il y a exactement six ans, nous avons lancé un projet terriblement ambitieux, probablement le plus téméraire de l’histoire pétrolière. Durant ces dernières années, cette entreprise nous a tenus en haleine, et aujourd’hui, elle arrive à son terme.
Scheller marqua une courte pose avant d’enchaîner.
- La rumeur va vite et je suis sûr que vous êtes tous au courant de la bonne nouvelle. Mais je tenais à vous l’annoncer personnellement et de façon officielle : notre toute nouvelle et révolutionnaire plate-forme pétrolière Titan est enfin terminée.
Une rumeur d’approbation vint sustenter les paroles du DG, dont les lèvres épaisses s’étirèrent sur un large sourire.
A l’autre bout de la longue table, Niclos de Angelis observait l’homme qui lui avait ravi son siège avec le détachement qui sied aux grands manipulateurs. Bien qu’il éprouva un ressentiment extrême à l’égard de son rival, pas une émotion ne traversa son visage. Dans le monde où il vivait, toute manifestation physique d’agressivité était à proscrire formellement, même un simple regard. Seule la finesse permettait d’évoluer vers les buts choisis. Et les siens, parfaitement définis, seraient bientôt atteints. Au détriment de ses condisciples ici présents et en particulier de Gert Scheller.
- Le gisement sur lequel Titan est implantée, le champ pétrolifère d’Hibernia, vous le savez, est estimé à environ six milliards de barils, soit un chiffre d’affaire au cours actuel du brut d’environ trois cents milliards de dollars.
Tandis que le DG discourait, de Angelis observait les hommes assis à la table. Pas un qui ne suintait d’une écœurante autosatisfaction, non par fierté d’avoir réalisé quelque chose de remarquable – et la plate-forme pétrolière l’était à bien des égards - mais parce que chacun d’entre eux savourait par avance ses propres bénéfices à venir. Dans un futur proche, sauf problème grave, la cotation en bourse de la Norstrom Offshore allait grimper en flèche, c’était inéluctable. Les analystes s’entendaient déjà sur un triplement de valeur du titre.
- Notre accord avec le gouvernement canadien nous accorde l’exclusivité totale d’Hibernia sur les trente prochaines années, ce qui, au vu du rythme d’extraction de notre plate-forme révolutionnaire, nous garantit d’arriver au terme des réserves réelles, qui sont, comme vous le savez, toujours supérieures aux prévisions de nos experts en prospections.
Ce que Gert Scheller omettait de rappeler dans son euphorisante homélie, était la clause d’annulation du contrat liant la Norstrom au propriétaire du champ d’Hibernia, autrement dit, l’état canadien. Cette clause faisait état d’un quota annuel minimum à respecter, faute de quoi, la concession serait remise sur le marché et accessible au conglomérat le plus à même de pomper efficacement l’or noir. C’était une pratique courante dans le domaine de l’exploitation pétrolière. On ne pouvait en vouloir au gouvernement canadien de profiter de l’aubaine financière, puisqu’il toucherait un pourcentage sur chaque baril rempli, ni d’en faire profiter sa population. Les retombées économiques dans la région seraient énormes. L’exploitation de la plate-forme drainerait un flux important de sous-traitants. De nombreux partenaires du secteur privé s’étaient déjà installés, créant des milliers d’emplois dans le pays.
Or, si pour une raison quelconque, Titan ne parvenait pas au quota, la Norstrom perdrait la concession. Le manque à gagner pour la compagnie serait considérable, mais il y aurait plus grave. Les conditions d’exploitations régnant sur ce champ pétrolifère si particulier étant uniques au monde, la plate-forme avait été construite spécifiquement pour Hibernia. Cela impliquait qu’elle ne serait pas utilisable ailleurs. L’investissement le plus cher de l’histoire pétrolière – très exactement deux milliards de dollars- serait une perte sèche dont la compagnie ne se relèverait pas.
Si cela devait arriver, les personnes assises autour de cette table perdraient beaucoup d’argent, peut-être même tout pour certain. Y compris lui-même. Mais cette dernière réflexion ne l’effleurait même pas. Sa richesse personnelle était bien au-delà de ces basses considérations matérielles.
Si tout se déroulait comme on le lui avait promis, dans exactement cinq jours, le compte à rebours final serait déclenché.
Sa vengeance était en marche.
Pour la première fois de la soirée, Niclos de Angelis se permit un sourire. Si certains le remarquèrent, ils mirent cela sur le compte de l’euphorie générale.
Rien n’était plus faux.