Titan
Chapitre 35 · Mercredi 25 Décembre, Tanker méthanier Cryostar, 220…
OceanofPDF.com
CHAPITRE 35
Mercredi 25 Décembre, Tanker méthanier Cryostar, 220 milles nautiques au sud-ouest de terre-Neuve, 08 h 15 locale…
L’énorme navire fendait de son étrave acérée les flots agités couleur de plomb. Au premier coup d’œil, sa silhouette basse et longue faisait penser à celle d’un pétrolier auquel on aurait rajouté cinq énormes sphères dépassant du pont de presque la moitié de leur diamètre.
Le Cryostar transportait 150 000 mètres-cube de méthane liquéfié.
Depuis son poste d’observation, à la passerelle, l’officier de quart Greg Mc Kenzie laissait errer son regard sur les longs tuyaux d’acier qui envahissaient le pont comme un faisceau de serpents géants. Chacune des cinq sphères de quarante mètres de diamètre était alimentée en azote liquide, un gaz réfrigérant permettant de conserver le méthane sous sa température de liquéfaction, à moins 163° celsius.
La question qui revenait le plus souvent concernait ce qui se passerait si l’une des canalisations venait à se rompre. Mc Kenzie répondait invariablement la même chose : c’était impossible. Cette conviction, inébranlable pour chaque marin du Cryostar, était le gage d’une tranquillité d’esprit pour un équipage, à vrai dire assis sur une véritable bombe flottante. Bien entendu, chacun s’était un jour ou l’autre surpris à imaginer ce qui arriverait si la fuite se produisait, laissant le méthane se réchauffer et revenir à son état naturel de gaz hautement inflammable, puis si, par un malheureux hasard, une étincelle l’enflammait, et si, le sort s’acharnant, la réaction se propageait à tout le navire. Cela faisait beaucoup trop d’impossibilités techniques pour que l’embryon même de l’idée puisse germer dans les esprits. Heureusement, car un petit malin avait un jour calculé que l’explosion équivaudrait à plus de deux cents tonnes de TNT et que les flammes en résultant se verraient à trente kilomètres à la ronde.
Mc Kenzie quitta le pont des yeux un instant pour se tourner vers l’arrière de la passerelle, une lueur agacée dans le regard. Le second discutait au téléphone avec le commandant, resté pour l’heure dans sa cabine, et, le moins que l’on puisse dire, était que la conversation ne l’enchantait guère. Ils venaient de recevoir un appel de détresse sur le canal de secours, un message haché mais cependant assez clair pour comprendre que la monotonie de la traversée allait être perturbée. La loi de la mer était sans appel, ce que confirma le second en ordonnant à l’homme de barre un nouveau cap à vitesse maximale. Un cap non vers l’ouest et leur destination de Portland, mais vers le nord. Ce qui voulait dire au bas mot neuf heures de perdues.
Mc Kenzie crispa nerveusement la mâchoire.
Ils avaient rempli les cuves au Quatar, puis avaient longé les côtes d’Oman et du Yemen, remontant la mer Rouge jusqu’à Suez, traversé la Méditerranée, passé Gibraltar, puis les Açores. Trois semaines de mer sur ce rafiot puant le gaz comme un hôpital les antiseptiques.
Mc Kenzie en avait sa claque. A trente cinq ans, il avait d’autres ambitions que de croupir sur le Cryostar. Il allait demander sa mutation. Sa compagnie, la BlackStar, employait huit autres navires, dont trois méthaniers, tous beaucoup plus récents. Le Cryostar était un cas d’exception. C’était un ancien pétrolier que l’on avait reconverti douze ans plus tôt quand on s’était brusquement aperçu que le méthane, que l’on brûlait jusqu’alors sans vergogne à perte sur toutes les exploitations pétrolières du monde, avait un potentiel économique prometteur. Il était aussi énergétique que le pétrole, ne demandait qu’un minimum d’adaptation pour être utilisé, polluait deux fois moins que les autres énergies fossiles. Sans compter que les prévisions de réserves mondiales étaient doubles par rapport à celles du pétrole.
Les investisseurs, humant le bon filon à plein nez, avaient englouti des sommes considérables sur l’ensemble de la chaîne d’exploitation, dont le transport n’était pas le dernier maillon. Sauf pour le Cryostar, et tout ce qu’humait Mc Kenzie pour l’instant était la puanteur du gaz. Il secoua la tête, dégoûté. L’arrivée du capitaine le tira de ses pensées. Grand, mince, la quarantaine bien sonnée que rehaussait une courte barbe poivre et sel, William Ryan n’avait pas besoin de porter ses galons pour affirmer sa fonction. Sa prestance suffisait et son regard, d’une pâleur bleue verte presque transparente, comme les hauts fonds des keys de Floride d’où il était originaire, transperçait ses interlocuteurs comme la pointe d’un fusil harpon. De l’avis de l’équipage, c’était fort dérangeant, aussi tout le monde à bord s’arrangeait pour faire son travail correctement, évitant ainsi toute confrontation directe avec le Pacha.
Le capitaine s’approcha de son second et commença à s’informer de la situation. Mc Kenzie, malgré son humeur, réprima un sourire. Internationalisation des équipages oblige, le contraste était saisissant. Ito Kenzo, officier en second du Cryostar, était japonais, et, comme il fallait s’y attendre, tout petit. En hauteur du moins, ce qui, vu la largeur de ses épaules, faisait ressortir son aspect cubique. Tout le contraire du capitaine grand et sec comme un coup de trique. Un couple pas vraiment assorti. Ils se tenaient devant la table à carte en teck et discutaient à voix basse. Mc Kenzie se rapprocha aussi près que la bienséance le permettait et tendit l’oreille, mais un bref regard du capitaine l’arrêta. Gêné, l’homme de quart regagna son poste de surveillance.
Son regard rejoignit la ligne d’horizon. Au bout d’un instant, il porta ses puissantes jumelles de marine à ses yeux et repensa à l’appel de détresse. Il émanait de cette plate-forme expérimentale dont il avait lu avant le départ quelque chose dans les informations maritimes. Il n’y avait pas accordé grande importance, car sa position la situait très en dehors de la route maritime nord, au-delà du soixantième parallèle, sur les Grands Bancs de terre-Neuve et le chemin des icebergs dérivants. Mais le second, qui paraissait en savoir plus que les autres sur un paquet de sujets, leur avait fait un topo lors d’un dîner au carré des officiers. Mc Kenzie avait depuis oublié les chiffres qui lui avaient paru sur le moment assez incroyable. Curieux, se dit-il, comment une telle construction pouvait-elle se retrouver en difficulté ?
Se concentrant sur sa veille, Mc Kenzie chassa le flot de ses pensées interrogatives. Il observa l’horizon à travers ses puissantes jumelles. L’océan était vide, aussi désert qu’une planète abandonnée. Le gris métal de la masse liquide se mélangeait au gris plus clair du ciel. Pas un pétrel, ni même un sterne en vue. Mc Kenzie laissa pendre ses jumelles sur son torse, puis saisit inconsciemment la main courante en cuivre poli qui servait à se tenir en cas de gros temps. Il sentit les vibrations dans ses doigts, imprimées par les machines lancées à plein régime. Les paroles du second lui revinrent brusquement en mémoire. « Le Titan des mers », c’est ainsi qu’il avait qualifié cette plate-forme. Etrange comme la vie peut être surprenante, pensa-t-il. Comment la plus grande construction maritime au monde pouvait-elle appeler au secours. Et surtout, pourquoi ?
Mc Kenzie se dit que si les machines n’explosaient pas en route, il le saurait bientôt.