Titan
Chapitre 13 · Hellmann avançait d’un pas rapide dans le…
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CHAPITRE 13
Hellmann avançait d’un pas rapide dans le labyrinthe des couloirs souterrains. A ses côtés, encore sous le choc, Ellen marchait comme un automate.
- Je dois te parler de quelque chose d’important, Ellen. Le médium du monastère de Gabal Umm Naqqat, que nous pouvons j’en suis certain placer dans la catégorie des « Classe 3 », n’était pas quelqu’un d’exceptionnel. C’était un soldat de l’armée de Napoléon Bonaparte pendant la campagne d’Egypte, comme il en existait des dizaines de milliers à cette période.
- Lui et quatre de ses camarades, alors qu’ils effectuaient une patrouille dans le désert, aux abords de Louxor, ont été capturés par une bande de Mamelouks, des guerriers à la solde du Sultan. Ces gens devaient avoir une haine profonde à l’égard des soldats français puisqu’ils ont décidé de les tuer d’une façon plutôt horrible. Ils les ont tout d’abord entraîné loin dans le désert, hors de portée des autres patrouilles françaises. Ils leur ont lié les mains et les pieds, puis leur ont plongé chacun leur tour la tête dans un sac rempli de vipères des sables. Notre homme était le dernier, puisque les moines ont retrouvé les cadavres de ses malheureux camarades étendus sur le sol, la tête atrocement gonflée et recouverte de morsures.
Hellmann stoppa devant les ascenseurs, appela une cabine et reprit son monologue.
- Le Frère Grégorius a consciencieusement reporté tous les détails de sa macabre découverte dans son carnet, que tu as lu comme moi. Ce qui nous a permis de reconstituer tout ce qui s’est passé ce jour là.
La porte de l’ascenseur s’ouvrit ; Hellmann fit entrer Ellen, lui emboîta le pas et pressa sur la commande murale une touche indiquant le niveau – 10.
- Les moines ont retrouvé notre homme brûlant de fièvre, délirant, environ vingt quatre heures plus tard. Il ne portait aucune trace de morsure, ni à la tête, ni ailleurs. A ses côtés, outres les corps de ses infortunés camarades, gisaient les cadavres de huit Mamelouks, ainsi que ceux de trois chameaux. Le Frère Grégorius a noté que, étrangement, les corps des Mamelouks ne portaient aucune trace de coup, ni de balle, n’avaient pas été poignardés ni frappés avec un quelconque objet contondant. Même chose pour les chameaux. Cependant, un point commun les réunissait : ils avaient tous abondamment saigné des oreilles, du nez, de la bouche, des yeux, de la vessie et de l’anus, comme si leur pression sanguine avait soudain augmenté dans des proportions ahurissantes. Quant aux serpents, ils n’avaient plus de têtes ; celles-ci avaient littéralement explosé. Cela a profondément affecté nos moines, qui n’ont cependant pas hésité à emporter le soldat dans leur monastère pour le soigner. Mais tu connais la suite. Mal leur en a pris.
L’ascenseur stoppa ; les portes glissèrent dans un chuintement à peine audible et Hellmann entraîna son ancienne élève à sa suite dans un nouveau couloir.
- Nous avons cherché pendant des mois ce qui avait bien pu se produire. Pourquoi, mais surtout comment cet homme ordinaire a réussi à acquérir un pouvoir psychique aussi extraordinaire et provoquer l’impensable. Nous avons étudié tous les rapports militaires que nous avons pu trouver sur la campagne d’Egypte de l’armée napoléonienne. Une sacrée masse de travail, tu peux me croire. Pas un seul ne fait mention d’un quelconque comportement étrange de la part d’un soldat. Si notre homme avait possédé ce pouvoir psychique, il s’en serait vanté. Ses camarades l’auraient su. Il est impossible qu’un grognard ait pu vivre vingt quatre heures sur vingt quatre dans une telle promiscuité en cachant de telles capacités.
- Où veux-tu en venir Karl ?
- A ceci : notre homme ne possédait aucun pouvoir psychique avant le dramatique enlèvement par les Mamelouks. Une preuve supplémentaire en est donnée par le fait qu’il n’aurait pas laissé ses camarades mourir aussi atrocement s’il avait eu le pouvoir de l’empêcher.
- Ce que tu es en train de me dire, c’est que…
- Ce don a été déclenché par l’épisode du sac aux vipères. A l’évidence, notre homme avait la phobie des serpents et a éprouvé une peur incommensurable lorsque son tour d’avoir la tête dans le sac est venu.
Ils étaient parvenus devant une porte blindée. Celle-ci, à la différence du sas bloquant l’entrée de la salle du « Trône », était commandée par un garde assis dans une sorte de guérite enchâssée dans la roche. Hellmann montra son badge et la porte coulissa.
Dès qu’ils pénétrèrent dans le quartier de haute sécurité réservé aux hôtes psy, Ellen perçut le changement d’atmosphère. Une sensation de malaise émanait des couloirs creusés dans la roche, comme si une énergie négative s’était imprégnée dans la pierre.
Insensible à l’étrange sentiment qu’éprouvait sa condisciple, Hellmann reprit.
- Tu dois savoir que la peur phobique est la plus puissante des peurs. Freud la décrivait sous le terme d’ « hystérie d’angoisse », car elle possède une structure mentale comparable à l’hystérie. Or, les poltergeists sont bien souvent déclenchés par des êtres aux névroses hystériques.
Ellen ne répondit pas ; Hellmann enchaîna.
- Il y a dix ans, lorsque nous avons débuté ces recherches, nous n’avions que des présomptions. Les preuves sont venues plus tard. Mais nous avons dès le départ posé le postulat que les évènements de Gabal Umm Naqqat étaient la conséquence directe d’un phénomène très spécifique, une sorte de sésame des pouvoirs psychokinétiques. Ce phénomène, nous l’avons appelé le « facteur déclenchant ». Il se résume de la façon suivante : une émotion ultraviolente telle qu’une peur phobique, peut littéralement briser les barrages mentaux qui retiennent les forces psychiques phénoménales que nous avons tous en nous.
- Karl, des milliers d’êtres humains subissent chaque jour des émotions ultraviolentes de par le monde. Si des pouvoirs psy démesurés se déclenchaient à chaque fois, le monde serait rempli de… de dingues aux pouvoirs paranormaux !
- Je suis d’accord avec toi Ellen. C’est pourquoi on peut raisonnablement penser qu’il y a un deuxième facteur : la prédisposition.
Hellmann fit un geste de la main, comme une invite.
- Viens, je vais te montrer quelque chose. Ou plutôt quelqu’un.
Il arrêta Ellen devant une baie vitrée donnant sur une cellule de contention et désigna une femme décharnée à la longue chevelure grise, qui se tenait assise sur une chaise, face au mur du fond. Elle portait une combinaison blanche qui lui donnait un air presque irréel. La manche gauche était remontée, dénudant un bras famélique dans lequel une intraveineuse était fichée. Un tuyau transparent la reliait à un flacon suspendu à une potence. La femme ne faisait aucun mouvement. Ellen ne savait pas si elle dormait assise ou si elle fixait le mur de ce qu’elle imaginait un air absent.
Hellmann reprit la parole.
- Voici Tabitha. Elle est âgée de quarante cinq ans, a passé les quinze dernières années de sa vie en hôpital psychiatrique. Elle est arrivée ici, à l’institut, il y a sept ans. Tabitha est l’un de nos « Classe 3 ». Ses pouvoirs se sont déclenchés lorsque son fils de cinq ans est passé sous les roues d’un trente huit tonnes juste devant ses yeux.
- Mon Dieu…
- Le camion s’est inexplicablement renversé sur le côté et son chauffeur a été retrouvé mort dans sa cabine. L’autopsie a révélé que le système sanguin cérébral avait totalement éclaté. Tabitha a été retrouvée en transe cataleptique aux côtés de ce qui restait de son fils. Elle a été internée, placée sous camisole chimique. Elle est restée enfermée pendant huit ans, et le serait probablement toujours si je n’avais pas eu l’idée, il y a sept ans, de faire envoyer par le département de la défense, une circulaire enjoignant aux hôpitaux psychiatriques de signaler tout comportement médiumnique. Elle faisait peur à tout le personnel à l’hôpital et le directeur a été très content de s’en débarrasser.
Hellmann se tourna vers Ellen avec un mince sourire.
- C’est elle que j’ai envoyée au Mont Palomar.
Ellen ne dit rien, se contentant de regarder la psychokinétique. Hellmann mit les mains dans ses poches et fixa d’un air presque absent la femme aux cheveux gris.
- Nous la traitons au Depakote, reprit-il. C’est un antipsychotique nomorthymique qui inhibe les transmissions nerveuses du cerveau. C’est ce que nous avons trouvé de plus efficace pour contrôler nos « Classe 3 ».
Anticipant la réaction d’Ellen, le scientifique poursuivit.
- Tu dois comprendre que le facteur déclenchant brise le barrage d’une façon irréversible, ce qui implique que le sujet peut ensuite utiliser ses capacités psychiques à volonté. Le problème, c’est qu’il ne parvient pas à les dominer et sombre dans la violence. C’est ce qui est arrivé à notre soldat napoléonien et à nos autres patients. Pourquoi ? Parce que l’émergence de ces pouvoirs s’est jusqu’à présent produite dans un contexte dramatique, exacerbant le côté sombre de la psyché humaine.
Hellmann fit un geste de la main comme s’il était désolé.
- Ces gens sont dangereux Ellen. Je sais que c’est navrant, mais nous n’avons pas d’autre choix que de les traiter de cette façon.
- Il y en d’autres comme elle ?
- Dans le monde ? Probablement quelques dizaines. Ici, nous en avons quatre. Mais nous continuons à chercher.
- Et leur facteur déclenchant ?
- Toujours dramatique. D’où leur dangerosité.
- Et supposons qu’un beau jour tu découvres un psychokinétique dont les pouvoirs auraient émergé suite à une extase mystique ?
Hellmann se tourna vers sa condisciple avec un sourire triste.
- J’aime ton côté positif Ellen. Je crois que c’est ce qui m’a attiré en premier chez toi.
Hellmann secoua doucement la tête.
- Malheureusement, je doute d’en trouver un jour. Les extases mystiques ne sont pas assez puissantes pour briser le barrage mental. Seul un contexte impliquant le réflexe le plus enraciné en nous, le principe de survie, et encore, seulement dans des conditions bien précises, peut libérer cette puissance.
Hellmann désigna la femme en blanc.
- Il n’y a qu’un seul moyen d’activer le facteur déclenchant : une terreur au-delà de l’imagination. Elle peut prendre différent visage, suivant les individus. Pour Tabitha, cela a été l’émotion la plus épouvantable que puisse ressentir une mère : voir la mort de son jeune fils en direct. Pour notre grognard, ce fut une phobie qui menaçait son existence. Nos autres « Classe 3 » ont subi des traumatismes tout aussi dramatiques qui ont altéré leur santé mentale en libérant leurs prédispositions.
- Cette voie semblerait condamnée par avance si l’un de nos psychokinétiques de talent n’avait pas suivi un chemin très différent. Il s’agit, pour être franc, de notre sujet le plus prometteur. Il s’appelle Igor Gogolov. Je voudrais te le présenter. Mais tout d’abord, repassons par mon bureau. J’ai quelque chose à te montrer.