Titan

Frédéric Zumbiehl · Chapitre 20 sur 77

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Titan

Chapitre 15 · Ellen fut introduite dans une pièce à…

 

Ellen fut introduite dans une pièce à la blancheur éclatante, violemment éclairée par deux rangées de néons enchâssés dans le plafond. Un mobilier spartiate - une table et deux chaises, blanches également - en occupait le centre.

La psychologue plissa les paupières, le temps de s’accoutumer à la forte luminosité. Hellmann lui désigna la chaise du fond.

- Installe-toi, je vais le chercher.

Il sortit en refermant la porte sur lui.

Ellen tira la chaise et s’assit de l’autre côté de la table, face à la porte d’entrée. Un instant, elle tenta de profiter de ce moment de solitude pour faire le point, mais son esprit était en feu ; la soudaineté et la brutalité des révélations d’Hellmann lui avaient causé un véritable choc qu’elle ne pourrait digérer qu’avec le temps. Confusément, elle savait qu’elle n’avait d’autre solution que d’encaisser en tentant d’éviter l’écrasement par le poids psychologique qu’impliquait ce qu’elle venait d’apprendre. Les évènements s’enchaînaient trop vite depuis son arrivée à l’institut et avec trop de force pour qu’elle puisse les analyser pleinement.

Et puis une autre épreuve l’attendait. Dans quelques secondes, elle serait confrontée à Igor Gogolov.

Hellmann lui avait brossé en venant ici le portrait du psychokinétique le plus puissant de l’Institut 166, et par là même du monde entier, mais elle sentait obscurément qu’il ne lui avait pas dit l’essentiel. Pire, qu’il était resté en surface, comme si les profondeurs de la personnalité d’Igor recelaient des abîmes insondables où grouillaient des choses que même lui ne pouvait contempler.

Igor était un ancien officier d’élite soviétique, l’une de ces machines à tuer nommées « spetnaz » qui avaient martyrisé les afghans, puis les tchétchènes par la suite. Le sang, la sueur et la violence avaient émaillé son quotidien brutal pendant quinze ans avant qu’un événement dramatique ne vienne soudainement changer le cours de sa vie. Et de son destin.

Lorsque, en 1986, le réacteur nucléaire de la centrale Lénine, implantée à quinze kilomètres de Tchernobyl, avait crevé son enveloppe protectrice, suite à une inconcevable série d’erreurs humaines, l’unité d’Igor était en exercice sur les rives du Dniepr. Elle avait reçu l’ordre d’aider la population civile à évacuer les lieux.

En entrant dans la centrale pour porter secours au directeur - qui refusait obstinément de quitter la salle de commande, bien qu’il n’y ait plus rien à faire pour redresser la situation -, Igor et plusieurs de ses camarades avaient été fortement irradiés.

Soigné dans un hôpital militaire, tandis que ses malheureux compagnons perdaient leurs cheveux et déclenchaient des oedèmes cérébraux foudroyants qui les emportèrent en quelques jours, Igor avait stupéfié les médecins. Les rayonnements nocifs s’étaient rapidement dissous dans son organisme, comme absorbés par les tissus et les organes sans causer le moindre dommage. C’était un non-sens à la fois médical et physique. Exposé à une dose massive évaluée à une cinquantaine de gray, l’énergie ionisante des rayonnements Alpha et Gamma transférée dans son corps aurait dû causer une mort cellulaire rapide en nécrosant le système vasculaire, en inhibant le système immunitaire tout en détruisant la moelle osseuse et en déclenchant des infections et des hémorragies.

Mais aucune de ces horreurs n’arriva. Igor se portait comme un charme, au grand étonnement des médecins qui se relayaient à son chevet.

Il resta ainsi en observation pendant une semaine, avant que la sécurité militaire ne vienne l’évacuer pour le conduire dans le centre de recherche médicale militaire de Tchéliabinsk.

Dans la courte histoire nucléaire humaine, c’était la première fois qu’un être humain n’était pas affecté par la radio-activité. Possédait-il un gène spécial ? Il était absolument nécessaire de comprendre. Pour des raisons médicales, mais aussi militaires.

Là, entre les murs de béton gris de ce sinistre centre de recherche, la froide efficacité d’une médecine sans âme tenta de percer ce mystère. Igor fut examiné sous tous les angles, subit les pires examens. Les plus grands spécialistes en médecine nucléaire se passionnèrent pour son cas ; des physiciens de renommée vinrent le rencontrer. Le géant chauve était une aberration, une impossibilité physique qui déjouait les lois de la conservation de l’énergie, de la biologie, de la bio-chimie et de la mécanique quantique.

Ses dons psy apparurent peu après, et avec eux, l’embryon d’une explication.

Les puissantes émissions de radiation émanant du réacteur en fusion avait libéré en lui, à l’instar de certains enfants japonais nés après les catastrophes atomiques d’Hiroshima et Nagasaki, des facultés télékinésiques qui lui avaient aussitôt permis de s’auto-protéger, dans un réflexe inconscient de survie.

Les examens corroboraient cette théorie ; s’il n’y avait aucune trace de radioactivité dans son corps, il n’en allait pas de même pour son cerveau. Une analyse par tomographie révélait dans certaines parties – les lobes frontaux principalement - des altérations neuronales que seules des radiations ionisantes peuvent provoquer. En d’autres termes, son cerveau avait absorbé l’énergie des rayonnements jusqu’à un niveau suffisant pour altérer sa « normalité » et libérer ses nouveaux dons, qu’il avait immédiatement mis à profit pour contrer les émissions nocives de rayons Alpha et Gamma. Mieux encore, son esprit, dans un réflexe inconscient d’auto-guérison, avait permis à son corps d’éliminer par la suite les effets néfastes des premières radiations reçues dans tout son organisme. Et c’était peut-être cela le plus extraordinaire.

Pour Hellmann, la gestion inconsciente de cet incroyable processus démontrait une implacable logique, celle d’une programmation biologique inscrite dans les gènes, enracinés en l’homme depuis la nuit des temps. C’était le signe patent d’une évolution. De l’ultime évolution humaine. Igor Gogolov était le premier être d’une nouvelle race, de la nouvelle humanité.

Sauf que Igor le « sur-homme » était aussi un tueur.

Son psychisme avait commencé à s’altérer quelques temps plus tard, peu après son transfert dans la banlieue de Moscou, au centre d’étude psychique de Gorki.

Son nouveau statut de star avait rapidement induit en lui une pathologie narcissique, exacerbée par une insociabilité que son « don » rendait inexorable. Non seulement il était différent du commun des mortels, mais ses capacités psychiques s’avéraient très supérieures à celles des autres pensionnaires du centre. L’intérêt qu’il suscitait auprès des parapsychologues était énorme. Tout le monde voulait le voir, travailler avec lui.

C’est à cette période qu’il commit son premier meurtre – psychiquement parlant, s’entend. Un accès de colère violemment dirigé contre l’un des internes du centre, et le malheureux s’était effondré, mort. L’autopsie avait révélé de nombreuses lésions dans son système sanguin cérébral.

Ce drame avait incroyablement amplifié l’égocentrisme d’Igor. Car les responsables du centre, trop empressés dans leur quête de succès parapsychologiques, ne prirent aucune mesure disciplinaire. Igor Gogolov était un être unique ; il était leur champion.

Ils avaient étouffé l’affaire.

Dès cet instant, la relation d’Igor avec le monde avait franchi une nouvelle étape. Dorénavant, il n’avait plus besoin d’une arme ou de ses mains pour tuer, mais, plus important, il pouvait infliger la mort à autrui sans conséquence.

Tel un jeune dieu, Igor était au-delà des lois humaines.

Et tel un démon, il se mit à régner par la peur, à jouir de ce pouvoir sans limite qui terrorisait tant le personnel.

La CIA eut vent des exploits parapsychologiques d’Igor Gogolov peu de temps après la catastrophe de Tchernobyl. Elle envisagea un temps d’enlever le psychokinétique afin de redonner un nouvel élan à son programme Star Gate moribond, projet vite avorté quand l’agent en charge du dossier apprit la dangerosité du sujet.

Lorsque l’Union Soviétique s’effondra, l’agence invita néanmoins Igor à venir travailler aux Etats Unis. Karl Hellmann reçut la lourde et périlleuse tâche de réceptionner Igor et de voir dans quelles conditions il serait possible de l’employer. Sans danger s’entend.

Grand spécialiste des états altérés de conscience, Hellmann avait par le passé mis au point plusieurs protocoles chimiques permettant de développer ou d’inhiber certaines aires du cerveau. Il concocta un mélange qui lui permit d’adoucir suffisamment la psychopathie d’Igor pour l’intégrer au programme Energia.

Ce qu’il n’avait pas dit à Ellen, c’est qu’il devait sans cesse augmenter les doses. Car l’extraordinaire cerveau d’Igor s’adaptait aux nouvelles drogues à une vitesse déconcertante. Ces derniers temps, elles ne faisaient pratiquement plus effet. Igor était un psychopathe né, dont le psychisme hors norme accentuait de jours en jours la pathologie dégénérative. C’était inexorable. Et dangereux.

Pour l’aboutissement du programme Energia, il était indispensable qu’Ellen rencontre Igor. Hellmann aurait préféré éviter cette confrontation, mais le protocole l’exigeait, avait-il soutenu.

Igor devait s’accorder psychiquement avec Ellen, prendre en quelque sorte son empreinte mentale, afin d’être à même de la localiser avec précision lorsqu’elle serait sur la plate-forme pétrolière, à des milliers de kilomètres d’ici. Cela se ferait incidemment, au cours d’une simple conversation, qu’Igor tenait d’ailleurs à avoir avec l’ancienne élève d’Hellmann. Le psychokinétique était toujours très curieux de connaître les gens avec qui il allait travailler.

Ellen, assise seule sur sa chaise, ne se sentait pas prête. Le portrait que lui avait brossé Hellmann d’Igor était suffisamment effrayant en lui-même. Cependant, elle sentait confusément qu’il ne lui avait pas tout révélé. Mais elle n’avait plus le loisir de reculer.

La porte s’ouvrit et Igor Gogolov apparut.