Titan
Chapitre 56 · Le hangar hélico resplendissait comme un four…
OceanofPDF.com
CHAPITRE 56
Le hangar hélico resplendissait comme un four solaire à l'heure du zénith. Le sol, recouvert d'une peinture blanche brillante - ceci afin de détecter la plus infime trace d’huile moteur, de fluide hydraulique ou de carburant -réfléchissait violemment la lumière crue des néons.
Au milieu, trônait le gros SeaKing.
En regardant l'appareil pataud posé au sol comme une baleine échouée sur un banc de sable, Deville se dit que la partie n'était pas gagnée. L'idée salvatrice de Sandra lui parut tout à coup moins évidente. Les flotteurs n'étaient pas si gros que ça. En fait, ils étaient même d'une taille ridiculement petite en comparaison de la masse de l'hélico. La raison en était fort simple :
l'appareil se sustentant sur l'eau grâce à son fuselage en forme de barque, ils n'étaient là que pour stabiliser l'ensemble, éviter le chavirage. Construire un radeau capable de porter six adultes, un enfant et un chien, le tout sur une mer qui risquait fort d'être complètement déchaînée avec ces flotteurs comme base, était plus qu'une gageure. Une utopie, une belle connerie qui pouvait leur coûter la vie. Le problème, c'est qu'il ne voyait pas d'autre solution. Et le temps passait...
Réfléchis bordel... c’est toi l'ingénieur !
Deville avait une approche trop conceptuelle des choses. C'était un défaut- il le savait - propre à l'homme de terrain. Depuis qu'il en avait pris conscience, il essayait, chaque fois qu'il en avait l'occasion, d'aborder les problèmes sous une perspective différente.
C'est le moment où jamais, Vieux, se dit-il. L'équation était pourtant simple : Titan coulait, il fallait donc quitter Titan. Oui, mais avec quoi ? Pour aller où ? Affronter quoi ensuite ?
John l'avait dit, on ne mènera jamais le jeu...
On ne mènera jamais le jeu...
La phrase de Paxton raviva quelque chose dans son esprit. Une réminiscence ancienne qui l'avait effleuré à un moment donné, pour replonger rapidement dans les profondeurs de son subconscient. La clé était là, il le sentait. Cela avait un rapport avec... l'iceberg. Oui, c'était ça, l'iceberg, et sa bande plus sombre, dix mètres au-dessus des flots. Ce qu'il avait vu était... la véritable ligne de flottaison de l’iceberg !
Comment n'y avait-il pas pensé plus tôt ?
Ce qui voulait dire que...
- Don, on remonte au Central !
- Quoi ?
- On remonte, magne-toi !
- Mais t'es dingue, on n'a même pas commencé, et il reste moins de...
- On laisse tomber.
L'étrange lueur que Moffat vit s'allumer dans le regard de son chef le dissuada de discuter. Il lui emboîta le pas en direction des ascenseurs.
*
Deville descendit lentement de la table sur laquelle il était monté en tenant avec précaution un petit objet qu'il avait décroché d'un amas de gaines électriques, cachées dans le faux-plafond du Central. Sans un mot, il le tendit à Moffat. Celui-ci leva sa main en pleine lumière, tenant entre le pouce et l'index un cylindre noir de la taille d'un tube de rouge à lèvre. Il le tourna quelques secondes entre ses doigts, avant de siffler entre ses dents.
- Les fumiers !
Il poursuivit, autant pour lui-même que pour son public ; Deville, Ellen et Sandra, et plus loin, Paxton, allongé sur sa couche.
- Minicam. Batterie intégrée, transmission sans fil vers un relais caché quelque part, lui-même acheminant probablement les images par voie satellitaire. Matos de pointe, évidemment. Va savoir combien ils en ont planqué !? Mais comment t'as deviné que...
- Et on neutralise ça comment ? le coupa Deville.
Le grand noir dégingandé eut un sourire carnassier.
- Le plus simplement du monde : avec une bombe de peinture.
- Bon, venez, faut qu'on discute.
Deville entraîna ses amis vers le coin où Paxton gisait. Ils s'accroupirent tous autour de lui, échangèrent des regards de conspirateur. Le canadien enchaîna à voix basse.
- Don, d'après toi, quelle hauteur faisait l'iceberg quand il nous a percutés ?
- Il arrivait facile à la moitié de la hauteur du pont supérieur. Je dirais, environ quarante mètres.
- Quarante mètres, c'est ce que je pense aussi. John, rappelle-nous quel est le rapport entre masse émergée et masse immergée d'un iceberg ?
- Entre cinq sixièmes et sept huitièmes. Pour un block-type comme le nôtre, on va dire cinq sixièmes.
Deville hocha la tête.
- Okay. Donc, pour quarante mètres de masse émergée, ça nous donne deux cent quarante mètres de masse immergée. Vous êtes d'accord ?
- Ouais, mais... Putain, c'est pas possible !
Moffat avait soudain pâli. Comme pour lui-même, il reprit doucement.
- Le fond n'est qu'à cent mètres.
- Comme tu viens de le dire, Don, ce n'est pas possible... sauf si l'iceberg est soulevé.
Tous fixèrent Deville sans comprendre. Le premier à réagir fut Paxton.
- Soulever quatre millions de tonnes ? Je veux bien croire que ces gars soient puissants, mais à ce point !
- J'ai vu la ligne de flottaison John. Elle était à mi-distance entre la surface de l'eau et le sommet. Soit une vingtaine de mètres de surface émergée. Ça colle. Vingt mètres émergés, cent immergés. Cent vingt mètres au total. Pour que le block ne racle pas le fond, ils l'ont soulevé de vingt mètres.
- Merde, t'imagine la puissance pour...
- Je n'imagine rien, Don, je constate, rétorqua Deville avec un regard appuyé.
- Ce constat m'amène à la réflexion suivante : s'ils sont capables de soulever une masse de quatre millions de tonnes, que représente pour eux, le million de tonnes de Titan ?
- Un ballon de foot. Ils peuvent nous mettre en orbite d'un grand coup de pied au cul quand ils veulent !
Tous réfléchissaient aux implications des dernières paroles des deux ingénieurs. Après quelques instants, le regard pénétrant, Deville continua.
- Leur but n'est pas de nous détruire. Sinon, ils l'auraient fait depuis longtemps.
- Leur but premier n'est pas de nous détruire. Mais maintenant qu'ils ont ce qu'ils veulent...
Les regards se braquèrent sur la psychologue. Les yeux perdus dans le vide, sa voix semblait sortir d'outre-tombe.
Qu'est-ce que vous voulez dire ? demanda Moffat.
- La théorie du « facteur déclenchant »...
- Quoi ?
Ellen se prit la tête entre les mains et fondit en larme. Pendant quelques instants, on n'entendit plus que le bruit étouffé de ses sanglots. Deville posa une main sur son épaule.
- Ellen...
La psy redressa la tête brusquement. Elle s'essuya les yeux d'un revers de main et tenta de sourire.
- Ça va aller.
Elle jeta un rapide regard en direction de Matthias. Le jeune garçon était toujours en catatonie post-traumatique. Il était avachi dans son fauteuil, à quelques mètres de là, le regard vide, son chien serré dans ses bras. Pendant un bref instant, Deville crut qu'elle allait se remettre à pleurer. Elle fit un effort visible pour se dominer, les regarda l'un après l'autre, se décida enfin à parler.
- Il faut que je vous explique... La théorie du « facteur déclenchant » est un postulat cher à ce bon vieux Karl. Il concerne l'émergence des facultés psy chez des sujets prédisposés.
Sur ces derniers mots, elle se mordit la lèvre, observa son fils encore une fois, puis enchaîna rapidement.
- Contrairement aux idées reçues, nous n’utilisons pas seulement dix pour cent de notre cerveau, mais tout son ensemble. Cependant pas en même temps. Seul dix pour cent de nos connections neuronales sont activées simultanément, ce qui réduit singulièrement notre puissance mentale. De temps à autre, des connections supplémentaires se font. Pour la plupart d'entre nous, cela n'ira pas plus loin qu'une intuition, voire, un rêve prémonitoire. Pour d'autres, par contre, cela sera un don de clairvoyance, de guérison, ou encore la possibilité de tordre des petites cuillères à distance. Nous ne sommes pas égaux devant ces capacités, bien entendu.
- Certains sujets psychokinétiques, répertoriés « Classe 3 », sont capables d’activer jusqu’à quarante pour cent de leurs connections neuronales. Ils peuvent ainsi déclencher des poltergeists, des phénomènes de macro-psychokinèse. Autrement dit, agir sur la matière à grande échelle. Moffat allait parler. Elle l'arrêta d'un geste.
- Les sujets PK sont prédisposés. Malheureusement, nous ne connaissons absolument rien sur ces prédispositions. Certains sont plus prompts à les déclencher, c'est tout. Mais il est établi, que, chez ces derniers, un événement fort, violent... comme un accident, ou une approche de la mort -une N.D.E - ou encore une émotion intense, peut les provoquer.
- Et vous croyez qu’Hellmann a voulu faire la même chose avec Matthias
? demanda Moffat.
Ellen hocha tristement la tête.
- Il attendait l’émergence d’un « Classe 4 » avec grande impatience. Il me l’a dit.
Elle se passa les mains sur le visage, comprimant violemment ses orbites avant de les laisser retomber le long de son corps. Son visage exsangue exprimait une indicible douleur.
- Je crois que Matthias est le « Classe 4 » qu’il attend.
- Admettons, soupira Deville. Mais s’il est nécessaire d’avoir des prédispositions pour devenir un psychokinétique aussi puissant, comment a-t-il pu savoir que votre fils était prédisposé ?
- Ça, je donnerais cher pour le savoir.
Un bref silence les enveloppa comme un voile mortuaire, glaçant l'air autour d'eux. Ellen avait sentit - à mesure que ses paroles structuraient ses pensées - sa raison vaciller, se lézarder comme un vieux mur branlant secoué par une tremblement de terre. Deville avait formulé la question qu'elle avait jusqu'ici redouté de se poser : comment Karl connaissait les prédispositions de Matthias ? Parce que la réponse impliquait forcément quelque chose qu'elle n'était pas prête à concevoir. Quelque chose qui la poussait vers une pente dangereusement glissante, au bout de laquelle il y avait un gouffre. Celui de la folie. Pour le moment, elle refusait tout simplement d'y penser. Mettant un terme à sa dangereuse dérive mentale, elle reprit.
- Je crois que tout ce qui s'est passé ici, est la combinaison de deux objectifs : la démonstration de leur puissance psychique de destruction et l'application pratique de la théorie du « facteur déclenchant » chez un sujet prédisposé.
- Bon, d'accord, mais maintenant, qu'est-ce qui va se passer, demanda Moffat ?
- Il va venir chercher Matthias, répondit Deville.
Tous le fixèrent avec étonnement. Tous, sauf Ellen.
- Matthias est trop précieux pour lui. Vous avez raison, ils vont venir chercher mon fils. Lui et Igor.
- Merde, souffla Moffat.
- Pas de découragement hâtif, Don. Pour une fois, je te signale qu'on a l'avantage de savoir à quoi s'attendre.
Deville se tourna vers la psychologue.
- Ellen, c'est vous qui connaissez Hellmann. A votre avis, comment va-t-il procéder ?
- Karl est prudent et il travaille pour l'armée... Ce qui veut dire...
- Qu'ils ont tous les moyens d'intervention qu'ils veulent : hélicos, navires, sous-marins, coupa Moffat.
- Non, ils doivent rester discret, répondit Ellen.
- Alors, ils utiliseront des hélicos, intervint Sandra.
- Bourrés de commandos ! Putain, on n’est pas sorti de l'auberge !
- Igor sera bien pire que les soldats, je peux vous l'assurer ! fit la psychologue.
- Alors, c'est lui qu'il faut coincer.
- Ben, ça va pas être coton, mec !
- Nous n’avons pas le choix, répondit Deville. Bien, écoutez-moi, nous avons suffisamment de matériel pour nous défendre.
- Nous allons commencer par piéger le Central avec les explosifs, susurra Paxton.
- John, on ne va pas pouvoir te balader avec nous, dit Moffat
- Ça tombe bien, j'ai pas l'intention de bouger.
- Quoi ?
- Ecoute, ces mecs sont des pros. S'il n'y a personne dans le Central, la première chose à laquelle ils penseront, sera qu'il est piégé. Alors que si on se démerde bien, on pourra peut-être tous les avoir d'un coup.
- Je refuse de faire ça ! cria Moffat.
- Alors je vais te le dire autrement, Petit... As-tu la moindre idée de ce que c'est que de mourir de leucémie ? Mc Pherson avait au moins raison sur un point, je ne rentrerai pas de cette mission. Alors autant partir sans douleur, en beauté et avec efficacité... Marc ?
Paxton posa la main sur le bras de son ami. Deville baissa la tête. Lorsqu'il la redressa, la peine creusait ses traits. La peine, ainsi qu'une farouche détermination.
- John a raison. Donald et Sandra, vous vous en occupez.
- Et si ça ne marche pas ? questionna Ellen.
- Alors, on passe au plan numéro deux.
- Qui est ?
- Si j’ai bien compris, ils veulent récupérer Matthias ?
- Oui...
- Alors, on va les attirer dans le cylindre numéro un. Votre fils sera l'appât.
- Attends, j'ai peur de comprendre, intervint Moffat. Tu va faire rentrer le gamin dans ce truc ? Avec le piston armé ?
Deville fixa gravement la psychologue.
- Ellen, c'est à vous de décider.
- Je suis d'accord.
- Attendez, vous n’avez pas l'air de bien vous rendre compte... Si le piston se déclenche pendant que...
- Donald, je ne les laisserai pas transformer mon fils en monstre. Quelqu’en soit le prix.
- Quelqu’en soit le prix, insista-t-elle en détachant bien les syllabes.
Le regard chargé d’autant de peine que de détermination d’Ellen fit baisser les yeux de l'informaticien. Deville se redressa, aussitôt imité par ses compagnons. Moffat désigna Mc Pherson d'un signe de tête.
- Qu'est-ce qu'on fait de ce connard ?
Le connard en question était assis à même le sol, le dos appuyé à la cloison, près des ascenseurs. Ses mains et ses chevilles étaient solidement entravées par une cordelette sur laquelle Paxton avait précédemment exercé ses talents de marins. Un gros pansement blanc, sur sa cuisse droite, dépareillait la rigueur sombre de son costume bleu nuit. Il semblait somnoler. Deville l'examina un moment avant de répondre.
- Emmenez-le au hangar hélicos et attachez-le comme un saucisson, qu'on soit prêt à l'embarquer le moment venu.
- Et magnez-vous d'aller chercher les explosifs, je ne sais pas de combien de temps on dispose, mais à mon avis, les choses vont s'accélérer dans pas longtemps.
Deville jeta un bref regard à sa montre, avant de se pencher à nouveau vers Paxton. Il sortit le revolver de sa poche et le tendit au blessé.
- John, il reste une balle... Au cas où...
Paxton prit doucement l'arme dans ses mains. Il la soupesa un moment, puis la glissa sous le matelas. Les deux hommes échangèrent un regard, une émotion qui se passait de mots. Des années de profonde amitié avaient tissé des liens invisibles qui seraient bientôt coupés par la mort. Leur échange muet semblait sceller, par un accord tacite, l'acceptation cruelle d'un destin aussi irrévocable qu’immuable. Pour l'un, comme pour l'autre.
A quelques mètres de là, Sandra s'était immobilisée. A l'interrogation muette de Moffat, elle répondit par un doigt sur ses lèvres. Elle se rapprocha des vitres blindées, saisit une paire de JVN et scruta la nuit polaire. La mouvance verdâtre de l'océan lui renvoya son immensité vide avec indifférence. Elle plissa les paupières, fouillant l'obscurité de ses yeux électroniques. Sans succès. Pourtant... pourtant, il lui avait semblé que... Elle le perçut à nouveau. Un son. Non, plutôt une vibration, comme une sorte de pulsation au-delà du spectre auditif humain. Elle se tourna vers ses amis, espérant que quelqu'un d'autre l'ait aussi remarqué. Mais non. Seul Moffat la fixait d'un air étrange. Elle était apparemment la seule à percevoir quelque chose qui la faisait maintenant frissonner des pieds à la tête. Sandra se dirigea vers la porte extérieure, qu'elle ouvrit. Le froid polaire la prit à la gorge. Elle fit quelques pas dans l'obscurité du pont supérieur, vers le bastingage, auquel elle s'accouda. Elle porta à nouveau les optiques à ses yeux. Ici, la vibration était plus perceptible. Le bruit semblait provenir de l'ouest. Elle orienta plus précisément son champs de vision. C'est alors qu'elle les vit : deux points en surbrillance sur le fond verdâtre des JVN qui filaient au ras des vagues, droit dans leur direction, droit vers Titan.