Titan

Frédéric Zumbiehl · Chapitre 52 sur 77

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Titan

Chapitre 47 · La première chose qui parvint à la…

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CHAPITRE 47

 

La première chose qui parvint à la conscience éteinte d’Ellen fut un son, une sorte de grésillement métallique qui prenait, à mesure qu'elle revenait à elle, des accents de voix humaine. Au bout de quelques secondes, lorsqu'elle fut assez lucide pour reconnaître la voix de Moffat distordue par l'amplificateur amoché de la radio, la douleur déferla. D'abord dans sa tête, comme un roulement de tonnerre dans un canyon aux parois trop serrées, puis dans son corps entier.

Dans les écouteurs de son casque, Moffat continuait les appels frénétiques.

- Cole, Cole, est-ce que tu me reçois ? A toi... Cole, Ellen, est-ce que vous m'entendez ? Est-ce que vous m'entendez oui ou non? Ici Titan, répondez !

Une pensée se matérialisa dans son esprit, se transformant instantanément en idée fixe : répondre, il fallait répondre à tout prix. Le caractère d'urgence associé à cette pensée la réveilla complètement.

- Si l'un de vous m'entend et qu'il ne peut pas parler, qu'il appuie deux fois sur l'alternat.

Avec effort, Ellen redressa la tête, saisit le manche et appuya à deux reprises sur le bouton situé à son sommet. Aussitôt, la voix de Moffat prit un ton excité.

- Okay !! Cole, Ellen, je vous reçois !! Parlez nom de Dieu, parlez-moi !!

Ellen mobilisa toute son énergie, mais rien ne sortit de ses lèvres tuméfiées. Elle essaya à nouveau, cette fois-ci réussissant à produire un son inintelligible. A la troisième tentative, sa voix coassa lamentablement.

- On a eu un accident...

- Ellen, c'est vous ? Comment ça va ? Parlez !

- Nous avons heurté l'iceberg et Cole a perdu le contrôle. Nous nous sommes crashés.

- Comment va-t-il ?

- Je ne sais pas... attendez.

Malgré la douleur qui irradiait dans tout son corps, elle tenta de se tourner vers la droite, mais son harnais la retint. Empêtrée dans sa combinaison de survie, son casque, ses gants, elle fourragea maladroitement sur son ventre jusqu'à sentir sous ses doigts la boucle à dégrafage rapide, qu'elle fit pivoter d'un quart de tour. Enfin libérée, elle pût se tourner vers son co-équipier, qu'elle secoua sans ménagement... et sans effets. Elle enfonça à nouveau le bouton de la radio.

- Attendez une minute, je vous rappelle.

- On n'a plus le temps Ellen ! L'impact est dans sept minutes !

- Je vous rappelle !

Elle enleva son casque, s'arracha en grimaçant de son siège, ouvrit la petite porte latérale et sortit dans le froid polaire. Après quelques pas titubants sur la glace, elle tomba à quatre pattes et vomit.

Réaction biologique post-traumatique, pensa-t-elle. Malgré le stress intense et le malaise qui la submergeaient, son esprit scientifique reprenait le dessus.

Un goût de bile amer dans la bouche, Ellen se releva lentement, le regard soudain attiré par une étrange lueur émanant du rebord de l'iceberg, distant d'une centaine de mètres. Elle fit quelques pas incertains dans cette direction, puis de plus en plus rapides à mesure que sa progression sur la surface glacée la rapprochait de la lumière fantomatique. Lorsqu'elle parvint au bord de la falaise de glace, elle se figea, le souffle coupé par le spectacle : Titan apparaissait dans un halo de brume, toute illuminée de multiples lumières. Les puissants projecteurs de travail qui éclairaient la mer tout autour, ajoutaient une touche d'irréel à la scène. Il lui fallut quelques secondes pour remarquer le bouillonnement d'écume produit par le courant marin, sur la partie frontale de l'embase, ainsi que le sourd grondement qui en résultait. Et du rapprochement rapide.

- Oh mon Dieu !

Ellen fit brutalement demi-tour, et, malgré le sang martelant douloureusement à ses tempes, se mit à courir vers la carcasse de l'hélicoptère.

- Cole, Cole, réveillez-vous !! Il faut vous réveiller, vite !! Allez, debout!!

Ellen secoua avec l'énergie du désespoir le jeune pilote. En vain. Elle décida de changer de méthode, ramassa une poignée de neige avant d’en frotter vigoureusement le visage de Cole. Le pilote commença à remuer, puis se débattit en toussant.

- Aahh, arrêtez, merde !!

Pendant ce temps, la voix parasitée de Moffat s'échappait du haut-parleur central.

- Ellen, est-ce que vous me recevez ? Qu'est-ce qu'il se passe ?

- Cole, debout nom d'un chien !! Bougez-vous !

Dans son affolement, la psychologue continuait de remuer Cole dans tous les sens, sans se rendre compte qu'elle contrariait le jeune homme, maintenant complètement revenu à lui, dans ses tentatives de se libérer de son harnais.

- Ça va, ça va ! Ellen, ça va !

Celle-ci le relâcha, reculant d'un pas. Cole en profita pour pencher la tête en arrière, avec une grimace de douleur.

- Ellen, Cole, est-ce que l'un de vous me reçoit?

Le jeune homme saisit machinalement le manche, trouvant sans même regarder le bouton radio.

- Ouais Don, je te reçois. On est resté un petit moment dans les vaps, je crois... à toi.

- Ben va falloir rattraper le temps perdu mec ! J'te conseille de te bouger le cul si tu veux pas nous ramasser à la petite cuillère ! Ton nouveau moyen de transport nous percute dans cinq minutes pile !

Ils perdirent de précieuses seconde à sortir le gros rouleau de Thermtex de l'épave, bataillant contre le poids, le froid, la souffrance. Surtout Cole. Chaque effort lui arrachait un grognement de douleur qui ne présageait rien de bon. Le tambour, autour duquel était enroulé le câble présentait deux poignées qu'ils saisirent avant d'avancer côte à côte, sur la surface gelée, dévidant le cordon pyrotechnique à mesure de leur progression. Le pilote et la psychologue disparurent bientôt dans l'obscurité, à l'exact opposé de la plate-forme.

*

- Trois minutes !

- Donald, oriente les projos s'il te plaît ! rétorqua Deville.

L'informaticien tapota sur l'un de ses claviers, ce qui eut pour effet de braquer à l'horizontale, sur le pont supérieur, les puissants projecteurs type aviation du côté nord de Titan.

Deville abaissa ses JVN, devenues soudain inutiles alors que la masse de brume pénétrait dans la zone d'éclairage de la plate-forme, à moins de huit cents mètres devant. L'attente reprit. Il sentit plus qu'il ne vit Mc Pherson se rapprocher de la vitre blindée. Ce dernier faisait montre d'un calme surprenant au vu de la situation. Deville n'eut pas le temps d'approfondir cette pensée. Son esprit cartésien, mis à mal durant ces dernières heures, refusait de traiter plus d'un problème à la fois.

Une crispation involontaire du maxillaire agitait sa peau sous les poils drus de sa barbe. La tension nerveuse était pour lui une habitude qui remontait au début de sa carrière, une vieille compagne de route qu'il avait patiemment appris à gérer, au fur et à mesure de l'augmentation des responsabilités inhérentes à sa vie professionnelle particulière. Néanmoins, le paroxysme n'était pas loin d'être atteint. Ce n'était pas tant l'approche irrémédiable du danger que son impuissance devant lui qui le minait. La sensation du rat pris au piège d'un destin que d'autres avaient décidé pour lui. Attendre... attendre. Il eut soudain l'impression d'avoir fait ça toute sa vie, d'attendre, comme si cet ultime instant de patience face à la mort était l'apothéose d'une carrière dominée par le risque calculé.

Un brusque remous dans le mur de brouillard, droit devant, lui fit plisser les paupières. On y était, il arrivait. Tel un gigantesque vaisseau fantôme émergeant de limbes glacées, l'iceberg apparut dans le faisceau des puissants projecteurs de travail.

Deville sentit sa gorge se dessécher tandis que Mc Pherson s’animait.

- Si mes souvenirs sont exacts, Titan peut résister à un impact de deux millions de tonnes à trois nœuds, non ?

- Oui, mais celui-ci fait largement le double et sa vitesse est sept fois supérieure.

Moffat avait quitté son siège pour se rapprocher lui aussi des baies vitrées.

- Merde ! j'crois que cette fois-ci, on va avoir besoin d'un miracle !

L'énorme masse blanche, brillamment éclairée par les projecteurs, était si large, qu'on n'en voyait pas les limites. Large... et haute. Comme un immeuble de dix étages.

En son for intérieur, Deville se dit qu'il faudrait bien plus qu'un miracle pour qu'ils s'en sortent.

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