Titan
Chapitre 38 · Ryan plissa les yeux en contemplant le…
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CHAPITRE 38
Ryan plissa les yeux en contemplant le cœur bouillonnant de l’orage qui le dominait. Les lueurs sporadiques des éclairs veinaient sa masse d’un entrelacs brillant et mouvant, instillant l’étrange sensation que la supercellule était une entité pourvue d’une vie propre. Puis une pluie lourde s’abattit sur le navire, noyant le pont et la vision au-delà.
Ryan ne comprenait pas ce qui se passait. En vingt cinq ans de marine marchande, il avait accumulé assez d’expérience pour écrire un traité de météorologie. Le temps faisait partie intégrante de son métier. Il n’avait pas seulement à le subir, mais, depuis qu’il était capitaine, devait l’anticiper. Car dans un environnement économique de plus en plus contraignant, une tempête, un courant contraire ou la mauvaise estimation d’une marée pouvait faire perdre un temps précieux, et savoir composer avec les éléments pouvait faire toute la différence entre un bon capitaine et un mauvais.
A force d’expérience, Ryan était arrivé à la conclusion que, très loin là-haut, régnait un esprit capricieux dont la plus grande joie devait être de se moquer des hommes et de leur monde si fragile. Ce qu’il vivait actuellement paraissait en être le point d’orgue.
Un crépitement soudain noya ses réflexions dans un vacarme infernal. Une chute de grêle remplaça la pluie ; des grêlons gros comme le poing martelèrent violemment le toit de la passerelle, rebondissant sur le pont par milliers. L’averse dura moins d’une minute et s’arrêta aussi brutalement qu’elle avait commencé.
Ryan et son second échangèrent un regard ; Mc Kenzie s’approcha et tendit le bras.
- Capitaine, regardez.
L’arrêt des précipitations permettait de voir à nouveau loin devant, bien qu’il fasse très sombre. Mc Kenzie désignait une sorte d’excroissance qui sortait du nuage à intervalle régulier, comme une goutte géante qui aurait voulu s’échapper mais aurait été ravalée à chaque fois. Puis la goutte sortit franchement de la masse nuageuse et s’étira d’abord à l’horizontal, à moins de deux kilomètres sur l’avant du navire, juste sous la base du cumulo-nimbus. D’une couleur plus claire que le gris sombre environnant, l’étrangeté se détachait parfaitement et pour tous les marins présents à la passerelle, il était clair qu’elle tournait sur elle-même.
- On dirait un vortex, lança quelqu’un.
La masse tourbillonnante s’incurva soudain vers le bas et s’allongea telle un serpent monstrueux sortant de sa tanière. Lorsqu’elle toucha la surface de l’océan, il se forma un gigantesque géser. Ryan sentit une boule au fond de sa gorge. Un marin mit ses pensées en paroles.
- Seigneur… une trombe marine !
C’était la première fois qu’il en voyait une.
Malgré la sensation pénible qui commençait à descendre de sa gorge vers son estomac, il lui trouvait une beauté fascinante. La masse serpentiforme s’était instantanément colorée de blanc dès son contact avec l’océan, lui donnant l’aspect surréaliste d’une colonne claire reliant la mer au ciel, une sorte d’intermédiaire entre les deux éléments, un enfantement monstrueux de deux puissances inhumaines. Ryan sortit très vite de sa fascination rêveuse. La coloration prouvait plus prosaïquement la réalité du phénomène d’aspiration. Une trombe n’était après tout rien d’autre qu’une tornade. Et ça, il connaissait. Il en avait vu une balayer une grange et envoyer valdinguer à plus de cinquante mètres une moissonneuse-batteuse de cinq tonnes dans l’exploitation de son oncle, en Oklahoma, dans sa jeunesse. La tornade dont il avait été le témoin n’était que d’une puissance moyenne, qualifiée de F3 sur l’échelle de Fujita, mais il se souviendrait toujours du grondement de fin du monde et de la terreur pure qui l’avait paralysé ce jour là.
Ses réflexions n’avaient pas duré plus de quelques secondes. Cette fois-ci, il n’était pas un jeune garçon glacé de peur au volant d’un tracteur stoppé dans un champ de céréales, mais le capitaine d’un navire de soixante mille tonnes filant à trente nœuds. Il était temps d’agir. De sa voix de ténor, il ordonna un « A gauche toute ! » qui fit vibrer les tympans de son équipage.
L’inertie de la manœuvre lui laissa le temps de se concentrer sur la masse dansante face à la proue. Quelque chose au-delà de l’absurdité de la situation le dérangeait. Il lui fallut quelques instants pour s’apercevoir qu’il s’agissait du son. Il gardait un souvenir assez vivace de la tornade de sa jeunesse pour se rappeler le bruit, un grondement sourd étourdissant, comme le martèlement de milliers de sabots d’un troupeau de bovidés affolés. Ici, la taille semblait la même, mais pas le bruit. Il percevait un écho sous-jacent derrière le roulement de tonnerre de l’eau aspirée, quelque chose de plus aigu comme le sifflement d’une gigantesque bouilloire. Ce qui ne pouvait signifier qu’une seule chose : la vitesse du vent n’était pas la même. Elle était beaucoup plus élevée.
Il savait que la force d’une tornade était plus affaire de vitesse de rotation que de taille. Une F3 produisait des vents de plus de trois cents km/h. A voir la façon dont la surface de l’océan était aspirée, celle-ci était bien plus puissante.
Après un moment qui sembla une éternité à tout le monde, la proue du navire commença à virer lentement sur bâbord, éloignant sa trajectoire de la colonne grondante.
Un soupir général de soulagement envahit la passerelle. Pourtant, la boule au creux de l’estomac de Ryan n’avait pas disparu pour autant. Bien au contraire, elle tissait une toile de glace qui s’insinuait en lui un peu plus à chaque seconde. Quelque chose n’allait pas. La trombe était totalement immobile, figée dans un garde-à-vous dont l’apparence était contraire au caractère même d’un phénomène naturel.
Le silence, à la passerelle, revint peu à peu. Quelques regards inquiets se posèrent sur le capitaine, comme si les hommes sentaient confusément le malaise de leur chef.
Le navire était installé sur sa giration ; la trombe marine était décalée de l’axe du bateau d’une trentaine de degrés lorsqu’un long tressaillement la parcourut. Puis l’impensable se produisit. Sous les yeux médusés de l’équipage, la colonne d’eau se déplaça latéralement pour venir se replacer face à la proue du tanker. La distance était maintenant réduite de moitié, soit un millier de mètres.
D’une voix blanche, Kapiski ordonna un nouveau cap.
Derrière les vitres de la passerelle, douze personnes retenaient leur respiration, braquant un regard incrédule vers la colonne écumante.
Alors que l’écart angulaire atteignait à nouveau une trentaine de degrés, Ryan se surprit à espérer, dans un ersatz de prière muette, que ce phénomène n’était que ce qu’il devait être, c’est à dire naturel. Pourtant, au plus profond de lui-même, il sentait confusément que le surréalisme de la scène montrait la face cachée d’une réalité qui dépassait l’ordre habituellement établi, une altération tangible et terrible de la nature, comme si l’univers décidait soudain, dans une farce macabre, de démontrer la faiblesse et la faillibilité des hommes jusque dans leur observation des lois naturelles.
Lorsque la tornade recommença à se déplacer latéralement, il ferma les yeux, espérant de toutes ses forces qu’en refusant de voir l’impossible, il pourrait l’effacer de la réalité.
Un concert de jurons bientôt suivi par des cris d’effroi le ramena dans le présent. La tornade se trouvait dans l’axe du méthanier. Pire que cela, elle se déplaçait pour rester face à la proue malgré la rotation du navire. Et sous l’effet de l’avancée, la distance diminuait rapidement.
Kapiski ordonna un « arrière toute », mais s’aperçut que l’homme de barre avait devancé son ordre, plaçant la manette du répétiteur sur « full backward ». Il sentit bientôt dans ses jambes la trépidation des machines lancées à plein régime et celle des hélices battant l’eau furieusement. Mais il était trop tard ; on ne stoppe pas un tanker de soixante mille tonnes aisément. Droit devant, la trombe, tel un pilier titanesque descendu des cieux, grossissait démesurément, emplissant la passerelle d’un grondement rauque à faire se dresser les cheveux sur la tête.
Avec un sentiment d’horreur inéluctable, Kapiski regarda la tornade bouillonnante se rapprocher. Son diamètre faisait le double de la largeur du tanker, soit une centaine de mètres. Elle s’élevait verticalement sur près de mille mètres avant de rejoindre la base de la supercellule d’un gris noir profond. Celle-ci envahissait le ciel au-dessus de leurs têtes sur plusieurs hectares, confinant la lumière à une simple bande horizontale, plongeant la passerelle dans une obscurité étrange. Droit devant, le mur compact blanc de la trombe se rapprochait inéluctablement.
Puis le navire plongea dans la masse furieuse.
A partir de là, tout se déroula très vite ; Ryan, muet d’horreur, regarda le monstrueux vortex aspirer l’avant du méthanier, remonter le pont, arrachant avec une facilité déconcertante les mains courantes, les portiques de chargement et, chose plus grave, les canalisations de refroidissement. Le bruit était ahurissant, atteignant l’intensité d’une explosion en continu. En quelques secondes, la tornade atteignit la passerelle, volatilisant les vitres dans un ensemble parfait, criblant ceux qui n’avaient pas eu le réflexe de plonger au sol d’éclats de verre coupant comme des rasoirs, submergeant ses occupants d’eau et de sang. Chaque objet arraché devenait un projectile mortel, fauchant tout sur son passage.
Ryan avait plongé sous son fauteuil. Il tentait de relever la tête pour voir ce qui se passait quand la porte latérale bâbord fut littéralement arrachée de son cadre comme sous l’effet d’une explosion. Dans un ultime réflexe, il se tassa au sol tandis que la porte percutait son lourd fauteuil à quelques centimètres au-dessus de lui, l’arrachant de son support en coupant net la grosse tige en acier inoxydable. Sur sa lancée, la porte heurta dans un fracas épouvantable la cloison opposée et la traversa comme s’il s’agissait d’un mur en papier.
Pour les hommes présents à la passerelle, c’était un nouveau degré dans le déchaînement qui les submergeait. L’ouverture laissée par la porte manquante créait une brèche béante offerte à la furie des éléments – des vents de quatre-cents kilomètres-heure propulsant des trombes d’eau avec une violence bien supérieure à la plus puissante des lances à incendie. Le résultat fut cataclysmique. Tout ce qui n’était pas solidement attaché ou tenu fut éjecté à travers la déchirure de la paroi opposée. Ryan vit deux de ses hommes se faire écharper en franchissant de force l’ouverture aux bords tranchants comme des poignards. Un cri à sa gauche lui fit tourner la tête. Entre deux paquets de mer, il aperçut son second, à moins d’un mètre de lui, cramponné au pied du répétiteur des ordres machines, qui hurlait des mots incompréhensibles. Il perçut la précarité de sa situation en un clin d’œil. Le pied était d’un diamètre trop large pour pouvoir nouer ses bras autour et le cuivre poli et mouillé n’offrait que peu de prise. Sous la poussée de l’eau et du vent, ses doigts trempés lâchaient prise peu à peu. Le pauvre homme le fixait d’un air horrifié, criant des paroles dans une langue qu’il ne comprenait pas. Il fallut quelques secondes à Ryan pour s’apercevoir que dans sa panique, le second était revenu à sa langue maternelle, le japonais. Malgré leur proximité, le capitaine ne pouvait rien faire. Lui-même était cramponné à ce qui restait de son support de siège, une épaisse tige de quinze centimètres de diamètre boulonnée dans le pont. Il luttait de toutes ses forces pour ne pas s’en faire arracher. Avec horreur, il vit les doigts de son second lâcher prise et se refermer mécaniquement dans le vide tandis qu’il était emporté en hurlant.
Vu de l’extérieur, le spectacle était titanesque. La tornade avait maintenant atteint le pont arrière et s’acharnait méthodiquement sur les superstructures, les arrachant une à une dans un horrible déchirement de métal. La grosse cheminée fut soufflée comme sous l’effet d’une bombe, les mâts des antennes radio et radars arrachés tels des fétus de paille et l’aire des canots de sauvetage dévastée comme par un tir d’artillerie lourde, propulsant des débris dans toutes les directions. Ces derniers retombaient dans la mer en de grandes gerbes d’écume blanche.
Lorsque le navire sortit enfin de la trombe, il n’était plus qu’une épave.
Sur la passerelle, les survivants se relevaient lentement, trop hébétés pour savourer le fait d’être encore en vie. La plupart étaient couverts de coupures et de contusions, aux gravités diverses. Ryan n’avait qu’une profonde entaille, juste au-dessus de l’oreille droite, mais qui saignait abondamment, et le sang, se mélangeant à l’eau de mer, dessinait un entrelacs de filets rouges couvrant tout un côté de son visage dans une sorte de tissage surréaliste. Lorsqu’il tourna la tête pour regarder autour de lui, un début de vertige le fit chanceler et il dut s’agripper à la main courante pour ne pas perdre l’équilibre.
Les premières images à imprégner sa rétine lui causèrent un choc. La passerelle était dans un désordre indescriptible. La plupart des instruments avaient été arrachés de leur support, quelques uns étaient agglutinés au sol dans des flaques d’eau de mer, contre la paroi tribord ; d’autres étaient éventrés et leurs boîtiers écrasés comme du vulgaire carton laissaient voir leurs entrailles de fils multicolores.
En regardant son équipage évaluer l’ampleur de ses blessures, il se demanda comment même un seul homme avait pu survivre à un tel enfer. Ryan n’avait jamais fait la guerre, mais s’il avait dû imaginer l’horreur et la désolation d’un champ de bataille ravagé par un pilonnage d’artillerie, cela aurait ressemblé à peu près à ça, à la différence près qu’ici tout était détrempé.
Le capitaine regarda vers l’arrière par les baies aux vitres brisées. La trombe était à environ deux cents mètres de la poupe et la distance continuait d’augmenter, le navire poursuivant sa route malgré ses machines lancées à plein régime en marche arrière.
Une voix se mit à hurler par l’intercom ; il reconnu celle de Jones, l’ingénieur mécanicien, qui criait pour qu’on lui réponde et qu’on lui explique ce qui se passait. D’un signe de tête, Ryan ordonna qu’on baisse le volume ; il y avait d’autres priorités. Quelques grésillements dus à des courts-circuits emplirent alors le silence relatif qui suivit. Le capitaine porta une main à sa tempe et la ramena pleine de sang. Puis il leva les yeux et, pendant un court instant, fixa Mc Kenzie. Le solide officier se tenait raide comme un piquet face à l’avant, figé dans une attitude qu’il prit tout d’abord pour de l’hébétude. Puis il se rendit compte qu’il était complètement absorbé par ce qu’il voyait dehors.
Une pensée soudaine le frappa comme un coup de poing : le pont !
Au même instant, un bruit lui parvint, une sorte de sifflement rauque et puissant. Quand il tourna son regard vers l’avant dévasté, il comprit. Mac Kenzie devança ses paroles.
- Capitaine… les tubulures de refroidissement… elles n’existent plus.
Kapiski n’en croyait pas ses yeux. Sur l’immense pont de deux cents mètres de long, il ne subsistait plus une seule canalisation. Tout avait disparu.
Il lui fallut quelques secondes de plus pour apercevoir un alignement de fumerolles sortant directement des trous béants des tubulures arrachées. Il y en avait dix, encadrant les sommets des cinq énormes cuves de trente mille mètres-cube chacune. Les vapeurs dansaient dans l’air humide et froid juste au-dessus du pont.
- Le gaz liquide commence à se réchauffer et à se détendre, murmura Mc Kenzie dans un souffle. A la moindre étincelle…
Il ne termina pas sa phrase.
- Stoppez les machines, ordonna Ryan. Et coupez tous les circuits électriques !
Pendant que les hommes s’activaient, le capitaine enfonça le bouton de l’intercom, et d’une voix impérieuse, ordonna aux mécaniciens de quitter la salle des machines. Il était temps d’évacuer le navire.
Mc Kenzie ne quittait pas le pont des yeux. Il était subjugué par le spectacle des vapeurs se dissolvant doucement dans l’air, ce qui créait un effet de flou au-dessus du pont. Un subtil changement dans la luminosité ambiante le tira de sa contemplation. Malgré l’assombrissement du ciel, il lui sembla que celui-ci devenait encore plus noir. Un premier éclair apparut à un kilomètre sur l’avant gauche du méthanier, étendant ses longs doigts brillants décharnés sur le fond ténébreux des cieux jusqu’à la surface de l’océan. Le roulement de tonnerre qui suivit claqua comme un coup de fouet, faisant vibrer l’air comme une corde trop tendue. Un deuxième éclair toucha la surface de l’eau plus à droite et plus près. Mc Kenzie sentit sa peau s’électriser tandis que le capitaine hurlait l’ordre d’abandonner le navire.
Les derniers marins descendirent les échelles de la passerelle à toute vitesse et se jetèrent à l’eau sans hésiter malgré la hauteur du pont arrière. Les premiers nageaient déjà avec l’énergie du désespoir vers une chaloupe délabrée qui flottait mollement à quelques encablures.
Ryan aida un dernier homme à enjamber la filière, puis risqua un regard vers l’avant. Des éclairs de plus en plus nombreux frappaient la surface des flots, encadrant dangereusement le méthanier tandis qu’un roulement de tonnerre dorénavant continu lui déchirait les tympans. Il sauta enfin.
Dix mètres plus bas, l’eau glacée lui fit l’effet d’un choc électrique.