Titan
Chapitre 6 · Vendredi 20 Décembre, plate-forme pétrolière Titan…
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CHAPITRE 6
Vendredi 20 Décembre, plate-forme pétrolière Titan…
A quatre vingt mètres au-dessus des flots gris de l’Atlantique nord, l’aire d’appontage de la plate-forme pétrolière était un lieu plein d’agitation. Une petite foule d’hommes équipés de combinaisons de survies rouge vif embarquait en bon ordre dans trois énormes hélicoptères Super Puma frappés du logo noir et or de la Norstrom.
Les hommes étaient heureux de rentrer chez eux. Malgré le sifflement atroce des turbines qui déchirait les tympans, le vent violent et froid qui giflait les visages, ils souriaient, plaisantaient en pensant aux réjouissances familiales qui les attendaient.
Lorsque le pilote du premier Super Puma embraya le rotor, de sourdes vibrations vinrent s’ajouter au vacarme des moteurs que le vent, malgré sa violence, ne parvenait pas à dominer. Le gros hélicoptère s’arracha de la zone d’appontage avec une facilité déconcertante pour sa masse et grimpa à l’assaut du ciel, emmenant sa cargaison humaine vers des contrées plus hospitalières.
Deux étages plus haut, bien à l’abri derrière les épaisses baies vitrées du Central-Opération, Marc Deville, l’ingénieur en chef de la plate-forme, observait la noria des hélicos évacuer son personnel vers l’île de Terre Neuve.
On était quatre jours avant Noël, et les ingénieurs et techniciens qui travaillaient sans discontinuer depuis des mois sur la plate-forme avaient bien gagné les quelques jours de repos que la compagnie leur avait accordés.
A l’ouest, le soleil couchant irisait l’océan d’une longue bande de métal en fusion.
Deville observait la mer sans mot dire. L’ingénieur en chef de Titan était un solide gaillard d’origine canadienne, bâti comme le bûcheron qu’avait été son père. Cependant, même sa robuste constitution ne le préservait pas des dégâts dus à un stress prolongé. Son visage que l’on aurait dit sculpté dans le granit par quelque artiste primitif aurait pu refléter une sorte de beauté brute si ce n’était les ravages que la fatigue avait causés. D’ordinaire calme et serein, sa physionomie affichait les stigmates d’un excès de tension nerveuse trop longtemps endurée. En trente années de vie passée au service de l’industrie pétrolière, Deville n’avait jamais été aussi fatigué, aussi miné par les soucis, les problèmes incessants, les responsabilités écrasantes auxquels il devait faire face depuis le début de la construction de la plate-forme pétrolière.
Un tic nerveux agitait sa paupière gauche tandis qu’il observait le dernier Puma quitter le bord et s’éloigner dans la lumière rasante, frêle silhouette qui ne fut bientôt plus qu’un petit point perdu au-dessus de l’immensité liquide.
Deville laissa monter du plus profond de son être un long soupir. Sa carcasse épuisée s’affaissa imperceptiblement. Le départ du personnel aurait dû ouvrir une parenthèse de repos dans le planning chargé des essais à la mer de la plate-forme. Malheureusement, un événement très inattendu avait perturbé cette promesse de répit.
Tard hier soir, alors qu’il s’apprêtait à se coucher, Deville avait reçu un appel sur son téléphone-satellite personnel émanant de Niclos de Angelis, l’ancien PDG de la compagnie, rétrogradé au rang de simple associé pour de sombres raisons - d’après ce que l’on murmurait, il avait laissé entrer les loups dans la bergerie en cherchant des investisseurs pour augmenter le capital de sa société et s’était fait débarquer par le nouveau conseil d’administration.
Quoiqu’il en soit, de Angelis lui avait demandé de lui rendre un service plutôt étrange, consistant à permettre la venue de deux personnes sur la plate-forme pendant Noël. Cette requête venait à l’origine du département américain de la défense, qui recherchait un endroit isolé, complètement coupé du monde pour mener à bien une expérience de parapsychologie. Pendant la période de Noël, la plate-forme serait en équipe réduite avec seulement cinq membres d’équipage, lui y compris, ce qui était des conditions parfaites pour mener cette expérience à bien, lui avait expliqué l’ancien PDG.
Deville avait refusé tout net - il avait assez de soucis comme ça - jusqu’à ce que de Angelis lui rappelle que l’US Navy avait très généreusement prêté huit de ses plus gros remorqueurs – ceux construits pour tracter un porte-avion géant en panne de machines - pour remorquer Titan jusqu’à sa position actuelle, à trois cents kilomètres au large de Terre Neuve. On ne pouvait décemment leur refuser ce petit service. Tout cela devait bien entendu rester confidentiel. Deux jours, pas plus, et les deux personnes repartiraient comme elles étaient venues, ni vues ni connues, avant même le retour de l’équipage.
Comme avait expliqué de Angelis, refuser ce service à l’armée américaine pourrait se révéler lourd de conséquence, surtout s’il fallait à nouveau déplacer les six cent mille tonnes de la plate-forme vers, par exemple, un gisement plus prometteur.
Le soleil était maintenant passé sous l’horizon et l’océan prenait une teinte aussi sombre que ses pensées. Il était responsable de la plus grande plate-forme pétrolière au monde. Qui se trouvait, de par sa situation géographique, être aussi la plus dangereuse.
En contemplant la masse liquide presque noire qui l’entourait sur trois cent soixante degrés, Deville ne pouvait empêcher un mauvais pressentiment de prendre vie délicatement dans son esprit. Peut-être était-ce une des conséquences de la fatigue ? Mais, en fin de compte, il ne croyait guère à cette explication par trop simpliste. Des milliers de choses le chagrinaient, cependant les plus importantes concernaient sa récente conversation avec de Angelis. Son instinct lui dictait que le vieux roublard ne lui avait pas tout révélé de cette affaire. Et puis, il y avait ce trou du cul envoyé par la compagnie, Carson Mc Pherson, un soit-disant cadre supérieur de la Norstrom, arrivé comme par hasard ce matin même par le Super Puma navette de neuf heures. Il lui avait été d’emblée antipathique. C’était le genre de connard suffisant que Deville détestait par-dessus tout. Il n’avait en général aucune patience pour ce genre de personnage. Dans son état de fatigue actuelle, encore moins. Les prochains jours risquaient fort d’être tendus. C’était un euphémisme pour dire qu’il s’attendait à quelques complications.
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