Titan

Frédéric Zumbiehl · Chapitre 48 sur 77

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Titan

Chapitre 43 · Le soleil d'hiver, maintenant bas sur l'horizon,…

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CHAPITRE 43

 

Le soleil d'hiver, maintenant bas sur l'horizon, étalait une large bande argentée sur la surface uniformément grise de l'océan. Ellen se tordait le cou pour jeter un dernier regard vers la plate-forme qui rétrécissait à une vitesse effarante, à mesure que le petit hélicoptère gagnait en altitude et en distance. Elle ne fut plus bientôt qu'une petite tâche sombre perdue dans l'immensité vide et sans limites de la mer.

A l'intérieur de l'habitacle, et malgré les casques radio insonorisés, le bruit était assourdissant. Ellen se massa la nuque, puis risqua ensuite un oeil discret vers son pilote, mais le jeune homme, après lui avoir expliqué avec exubérance et force détail, pendant la phase de décollage, la réparation du réservoir, s'était ensuite muré dans un silence pensif. Il portait le même équipement qu'elle : une combinaison de survie orange vif qui serrait désagréablement les poignets et le cou, un gilet de sauvetage de la même couleur, des bottes fourrées et pour terminer, un casque rouge qui lui emprisonnait le crâne comme dans un étau. Elle se demanda comment Cole pouvait piloter avec une tenue qui l'engonçait comme un astronaute, d'autant plus qu'il avait trouvé la place de glisser son énorme poignard esquimau dans sa botte droite.

Ellen coula un regard vers le bas, laissant son esprit vagabonder comme un dauphin sur la crête des vagues dont elle apercevait les reflets ridés loin au-dessous de ses pieds. Elle le regretta aussitôt. Libéré de tout ancrage, ses pensées ramenèrent à la surface un flot de doutes qui la submergea et elle se sentit brusquement oppressée. La petite bulle du cockpit, perdue dans les hauteurs vertigineuses du ciel, lui parut soudain l'enserrer comme une gangue, sa combinaison étanche l'empêchait de respirer et son gilet de sauvetage menaçait de l'étouffer. Ellen ferma les yeux et se força à respirer calmement. Lorsqu’elle reprit contact avec la réalité, elle s'imposa de fixer son attention sur quelque chose, n'importe quoi, pourvu qu'elle ne replonge pas dans les affres dérivantes de son mental. Le tableau de bord lui sembla opportun. Elle se concentra donc sur le panneau situé entre les deux sièges. Quelques cadrans remplis de chiffres et d'aiguilles lui renvoyaient son ignorance avec indifférence. Elle tenta de comprendre quelque chose à l'altimètre, compara ce qu'elle pensa avoir déchiffré avec la vue qui s'étalait à travers la bulle, sous ses pieds, mais la mer n'offrait aucune référence visuelle connue et les flots pouvaient aussi bien se trouver à cent mètres qu'à deux mille. La voix de Cole, amplifiée par les écouteurs de son casque, la fit sursauter.

- On ne devrait pas tarder à le voir !

Le jeune pilote désigna l'horizon qui s'assombrissait maintenant de seconde en seconde. Ellen plissa les yeux, tentant d'accommoder sa vision à l'infini dans l'espoir d'apercevoir quelque chose. Elle réalisa soudain qu'elle ne savait même pas à quoi pouvait bien ressembler un iceberg vu de haut. Elle se rappelait en avoir vu dans des magazines, peut-être même à la télévision, mais jamais encore d'altitude sous un éclairage rasant. Elle crut remarquer quelque chose en limite de visibilité, se pencha en avant dans une futile tentative pour mieux voir, mais il ne s'agissait que d'une mince couche de nuages très sombres. Ils semblèrent se ruer à leur rencontre et Ellen put admirer un moment les reflets qui zébraient la surface cotonneuse de grandes traces mauves et dorées. Puis Cole appuya légèrement sur le manche et ils se retrouvèrent bientôt dessous, coincés entre deux tranches d'eau sombre, l'une vaporeuse, l'autre liquide, tel un insecte ridicule en sursis de noyade.

*

Les dernières lueurs du crépuscule nimbaient la plate forme d'une parure dorée, jouant sur la géométrie des multiples surfaces métalliques, le dos arrondi des milliers de rivets, les lignes angulaires des poutrelles de la tête de puits et des grues, les surfaces planes des containers, le galbe des tuyauteries et des canalisations de jonction. La lumière faiblissante s'engageait dans un dernier combat perdu d'avance, une dernière bravade avec les ombres qui gagnaient peu à peu du terrain, étendant leur territoire comme une gangrène inexorable, un cancer qui rongeait la forteresse de fer jusque dans ses moindres recoins.

En quelques minutes, l'obscurité recouvrit son corps massif d'un linceul noir, épais.

Derrière les vitres du central, Deville reposa ses jumelles. Au sommet des superstructures, un éclair de lumière attira son attention. Le point culminant de Titan, la coupole de la tête de puits, resplendissait comme un four solaire. Bravant les forces de la nuit d'une ultime facétie, l'astre diurne darda une dernière bordée de rayons qui, l'espace d'un instant, semblèrent se figer magiquement dans le temps. La coupole flamboya, se délectant de cette ultime caresse, comme un adieu final, définitif, à la lumière, puis plongea dans la nuit.

L'ingénieur chef songea avec amertume que l'irrévocabilité de cet au-revoir s'adressait peut-être aussi à ses occupants.

Il n'eut pas le temps d'approfondir le problème. Paxton lui tapotait l'épaule.

- Alors ?

- Toujours rien, si ce n'est un banc de nuages en limite de portée visuelle. Tiens.

Il lui tendit ses optiques et se rapprocha de la console radio.

- Cole, tu me reçois toujours ? Qu'est-ce que ça donne ?

Moffat relâcha l'alternat. Entre deux flots de parasites, la voix hachée de Cole leur parvint faiblement.

- Ça y est, on est en train de le perdre.

- Fallait s'y attendre ! Ruitchi, quelle distance ? gronda Deville.

L'ingénieur météo, assis devant l’écran du radar, répondit mécaniquement.

- Dix huit nautiques.

- C'est déjà un miracle qu'on l'ait eu jusque là !

Moffat jeta un regard inquiet à son chef.

- Il entre dans la zone de brouillage actif !

Il y eut un silence. Ruitchi les fixait d'un air affolé et Deville sentit un poids supplémentaire lui écraser les épaules. Il n'y avait plus qu'à attendre. Mais ce n'était pas ce qui le minait le plus. De la fumée s'échappait de sa tasse remplie à ras bord de café bouillant. Il sentit sur sa nuque un regard aussi brûlant que l'épais breuvage dans lequel il trempa machinalement ses lèvres. Matthias le dévisageait de ses yeux si clairs, pleins d'un mélange d'inquiétude et d'espoir. Il avait les pupilles d'une pureté presque transparente et Deville se sentit nu. Il aurait donné n'importe quoi pour être ailleurs à cette seconde. Comment explique-t-on à un enfant de huit ans que sa mère ne reviendra peut-être pas ? Le doute le traversa comme une flèche acérée, et le plan de Cole lui apparut soudain cousu de fil blanc. Comment avait-il pu les laisser partir ? L'ingénieur chef voulu prononcer quelques paroles d'encouragement, mais aucun mot ne put sortir de sa gorge nouée.