Titan
Chapitre 8 · OceanofPDF.com
Lundi 23 Décembre, montagnes Appalaches, état de Virginie…
Une froide pénombre rampait insidieusement sous le couvert de la forêt à mesure que le soleil descendait vers l’horizon. Des écharpes de brume grisâtre se levaient lentement de la terre gorgée des récentes pluies, se répandant entre les troncs sombres qui parsemaient la pente comme une armée figée par le temps et l’ennui. Curieusement, il n’avait pas encore neigé cette année sur les Appalaches, mais on sentait que le froid prendrait bientôt possession de la région toute entière.
Un chemin sinueux mais étrangement bien entretenu serpentait au milieu des fougères et des sapins peu à peu gagnés par l’obscurité. Un puissant véhicule tout terrain de l’armée le gravissait vers le sommet en rebondissant sur ses suspensions. Le Hummer roulait trop vite, secouant sans ménagement ses deux occupants, mais le chauffeur, les yeux rivés sur sa route et les mains crispées sur le volant, n’avait apparemment aucune intention de ralentir. L’homme assis à son côté se cramponnait à la solide poignée de maintien passager tout en serrant son fusil M-40 entre ses genoux et sa main libre. Il faisait bien attention à ce que la lunette de visée ne vienne rien heurter qui puisse la dérégler.
Le conducteur immobilisa son engin au sommet d’une petite butte, coupa le moteur, ouvrit lentement sa portière et descendit avec précaution. Il fit quelques pas en direction du plateau qui s’étirait au sommet de la colline qu’ils venaient de gravir. Ils étaient encore bas sur la pente, assez loin de l’Iron Peak, de sorte que le plateau paraissait enchâssé de toute part par une multitude de sommets.
La vue qui s’offrait à eux était pour le moins insolite. Le plateau, d’une superficie d’une centaine d’hectares, était recouvert d’un champ de mâts en treillis métallique – trois cent soixante pour être exact - d’une quarantaine de mètres de hauteur chacun. Un œil averti en aurait déduit qu’il s’agissait d’antennes, mais d’un type totalement inédit.
L’homme observa un instant l’étendue plate à l’œil nu, tentant d’y déceler un mouvement quelconque. Son compagnon le rejoignit sans bruit, son fusil tenu à deux mains en travers du corps, à la manière des tireurs d’élite.
Le chauffeur porta une paire de puissantes jumelles Zeiss à ses yeux et commença à balayer la zone devant lui. Son regard acéré glissa lentement sur la première rangée d’antennes, puis la suivante, et ainsi de suite. Lorsqu’il eut examiné visuellement chaque parcelle du plateau, il laissa retomber ses jumelles sur son torse et sortit d’une sacoche pendue à sa ceinture un petit appareil électronique. En moins d’une minute, il avait intégralement scanné au détecteur de mouvement le plateau, sans aucun résultat significatif. Il remit le détecteur dans sa sacoche et rabattit la fermeture à velcro d’un mouvement agacé.
- Que dalle. Encore une fausse alerte.
- Tu t’attendais à quoi ?
- Un peu d’action pour changer.
L’insigne des commandos Delta ornait les manches de leur parka au niveau des épaules.
Il était absolument inhabituel de voir des soldats de cette qualité garder un complexe militaire, ce qui en disait long sur le degré de confidentialité des recherches menées ici. Les deux hommes en étaient bien conscients, et, en bons militaires, ils redoublaient de vigilance afin d’être dignes de la tâche que l’on attendait d’eux. Mais ils s’ennuyaient à mourir.
Le tireur avait épaulé son fusil de haute précision et observait maintenant la zone à travers sa lunette de visée Bushnell. Le champ de vision était plus étroit que celui des jumelles Zeiss de son camarade, mais la focale plus puissante. Bien campé sur ses deux jambes, l’arme calée au creux de son épaule, il balayait méthodiquement le champ d’antenne. Quelque chose avait été repérée par les détecteurs de mouvements fixes, placés à intervalle régulier sur tout le périmètre, de sorte que rien de vivant plus gros qu’un renard ne puisse passer sans être détecté. Mais rien d’humain n’avait franchi les limites. Il baissa le canon.
- Probablement un daim, ou une biche qui aura détalé à notre arrivée.
La zone dont ils avaient la charge était, en quelque sorte, la face émergée de l’iceberg. Sous leurs pieds, creusé au cœur de la roche, se trouvait un énorme complexe entièrement souterrain, établi dans une ancienne base du NORAD héritée de la guerre froide, ce qui expliquait son aménagement au cœur de la montagne, censé la protéger d’une attaque nucléaire soviétique directe. Le centre de recherche scientifique militaire interarmes avait récupéré cette immense base en 1995 pour y implanter son laboratoire sur les recherches paranormales. L’isolement géographique du centre, ainsi que son confinement souterrain, avait semblé parfait au directoire du comité scientifique militaire lors de la phase initiale de recherche d’un site adéquat pour le programme Energia. L’institut 166, comme on l’avait baptisé, était coincé entre l’Iron Peak et le Shenandoah national park, dans les montagnes Appalaches, à seulement deux heures de route de Washington, par la nationale 212, ce qui était un autre avantage.
Le complexe avait été réaménagé en moins de deux ans. De l’extérieur, rien ne paraissait différent de la précédente base du NORAD, excepté le champ d’antennes.
Le tireur d’élite replaça les caches obturant sa lunette de visée et reposa son arme au creux de son bras. Les deux hommes observèrent la zone en silence quelques instants. Si la recherche visuelle n’avait rien donné, ils laissaient maintenant opérer leur système auditif.
Et leur sixième sens. Durant leur longue et périlleuse carrière militaire qui les avait amenés à côtoyer pratiquement tous les points chauds de la planète ces dix dernières années, ils avaient appris à développer leur intuition et à s’y fier.
Leur lente respiration formait de petits nuages de condensation devant leurs narines tandis qu’ils inspiraient et expiraient silencieusement, tous leurs sens aux aguets. Le soleil se couchait et il commençait vraiment à faire froid.
Finalement, le chauffeur extirpa une petite radio portable de sa poche et la porta à son visage.
- PC, Chacal 6, fausse alerte, je répète, fausse alerte. Nous rentrons.
Sans échanger le moindre mot, les deux soldats firent demi-tour et rejoignirent le Hummer. Leur tour de garde s’achevait, et tandis qu’ils redescendaient le chemin cahoteux, le chauffeur ne pouvait s’empêcher de penser au fait qu’il préférait de loin arpenter les espaces grandioses des Appalaches dans l’inconfort d’un véhicule tout terrain spartiate et le froid et l’humidité des montagnes, que d’être en repos dans le complexe souterrain. Non qu’être enfermé au cœur même d’une montagne lui posait un problème particulier ; il n’était pas claustrophobe et la base souterraine recelait un confort matériel digne d’un bon hôtel. Ses concepteurs avaient même poussé le souci du détail jusqu’à régler minutieusement la température et le degré d’hygrométrie pour convenir parfaitement au corps humain.
Non, ce qui le dérangeait n’était pas en rapport avec le fait que la base soit enterrée sous la montagne, mais plutôt par ce qu’elle recelait. Les êtres qui étaient au cœur du programme Energia, bien qu’il ne les côtoyait que très rarement, lui causaient un malaise qu’il aurait pu appeler, s’il avait été plus coutumier de ce sentiment, de la peur.
*
A trois cents mètres sous le niveau du plateau aux antennes, au cœur même de la roche, la vie battait son plein dans la base souterraine nommée « Institut 166 ».
Dans les quartiers de haute sécurité réservés aux hôtes psy, existait un secteur de confinement total, dont peu de personnes avaient accès.
Le docteur Karl Hellmann, en temps que directeur exécutif du projet Energia, était l’une d’entre elles. Il se tenait bien droit, les mains croisées derrière le dos, devant l’une des cellules de contention et contemplait par la vitre blindée le nouveau « classe 3 » avec un mélange de satisfaction et d’appréhension.
L’homme était assis au milieu d’une pièce ronde de trois mètres de diamètre sans la moindre ouverture hormis la baie d’observation en plexiglas incassable. Il était enchâssé dans une sorte de carcan qu’on aurait dit taillé dans un bloc d’ébène. Il ne s’agissait pourtant pas de bois précieux, mais d’un métal aux propriétés spéciales, parcouru par un champ électromagnétique qui en renforçait les liaisons moléculaires, le rendant ainsi imperméable à toute force psychique, aussi puissante soit-elle. C’est Hellmann lui-même qui avait inventé cette camisole, suite à une série d’accidents causés par des « Classe 3 » en phase de démence. Le principe en était fort simple, encore fallait-il connaître le fonctionnement du cerveau humain, et plus précisément le mode d’action des ondes psychiques, chose qui n’avait plus guère de secret pour Hellmann.
Le scientifique était satisfait. Le protocole d’acquisition avait été respecté à la lettre, bien que cela se soit révélé superflu, le sujet ayant épuisé toute son énergie psychokinétique quelques heures plus tôt. Non sans dégâts collatéraux, malheureusement : un infirmier était mort. Mais au moins, il ne s’agissait pas de l’un de ses hommes, et Hellmann en était soulagé. Leur nouvel hôte était maintenant sous contrôle, et si personne ne faisait d’erreur, il n’y aurait pas d’autre accident.
- Alors, qu’en pensez-vous ?
Hellmann se tourna vers le nouveau venu, un homme grand et sec d’une cinquantaine d’années, très élégant dans son complet à deux mille dollars. Il dominait Hellmann d’une bonne tête et le regard d’aigle qu’il dardait sur le scientifique ne s’accommodait pas de la moindre once de sympathie, ce qui, finalement, correspondait parfaitement à ses fonctions. Christopher Vaugh était un austère mais non moins éminent membre du gouvernement, l’un de ces hauts fonctionnaires totalement dévoués au système qui l’avait façonné avec tant de rigueur et d’efficacité. Il servait de liaison entre l’institut, le ministère de la défense et les quelques industriels impliqués dans le programme.
Hellmann se permit un léger sourire en reportant son regard sur le « Classe 3 ».
- Notre nouveau pensionnaire paraît fort prometteur.
- Quand sera-t-il prêt ?
- Hé bien… nous devons d’abord évaluer parfaitement ses capacités. Comme vous le savez, ce n’est pas la partie la plus difficile. Ce qui nous a toujours posé problème, jusqu’ici, c’est de déterminer avec exactitude le « facteur déclenchant ».
- Je croyais qu’il suffisait de les mettre en colère pour que… ça arrive ?
- Ce n’est malheureusement pas aussi simple. Les pouvoirs psychokinétiques des « Classes 3 » sont puissants. Eux-même ne savent pas comment ils les déclenchent, et la plupart deviennent fous en réalisant ce qu’ils sont capables de faire. Nous avons affaire à des esprits malades. Dans leur genre, ce sont des génies, mais des génies à la raison déficiente. Il est impossible de communiquer avec eux de façon normale, ce qui veut dire qu’il est impossible de suivre un protocole de recherche standard. Nous devons improviser en permanence, nous adapter, compter sur notre intuition et… un petit peu de chance. Cela en agissant avec grande prudence. J’ai déjà perdu cinq de mes assistants.
Vaugh contracta involontairement les mâchoires.
- Mais ne vous tracassez pas, reprit Hellmann. Nous ne l’emploierons pas pour la première phase. Les autres sont au point, Igor est prêt et…
- Oui, ce… psychopathe. Etes-vous bien certain de le contrôler ? le coupa Vaugh.
Hellmann marqua un temps d’hésitation avant de répondre.
Igor Gogolov était un cas spécial, très certainement unique au monde. Il était la pierre d’achoppement du programme, et par la même, indispensable. Quant à le contrôler, hé bien… personne ne le pouvait. A bien y réfléchir, c’était totalement effrayant. Mais Hellmann n’avait pas le choix.
L’instabilité mentale d’Igor était apparue peu à peu, à mesure que le programme Energia avançait. Ces derniers temps, elle avait empiré. Hellmann n’y pouvait rien, si ce n’était espérer qu’elle tienne encore quelques jours. Car dans quarante huit heures, si tout se déroulait comme prévu, un nouveau « Classe 4 » aurait émergé et prendrait la place d’Igor.
Energia sera à ce moment devenue une arme opérationnelle.
La plus formidable arme de tous les temps.
La plus terrifiante aussi.