Titan
Chapitre 49 · Le puits de visite numéro un était…
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CHAPITRE 49
Le puits de visite numéro un était en tous points la copie conforme des deux autres, à un détail près : il était le seul à communiquer avec l'immense puits d'exploitation. Il n'y avait donc pas d'échelle scellée à même le béton, mais une deuxième porte étanche qui donnait dans un sas de sécurité, celui-ci s'ouvrant à son tour dans le puits d'exploitation.
Sandra avait laissé les portes ouvertes, de manière à pouvoir partir plus rapidement si le besoin s'en faisait sentir. Pour l'heure, elle était occupée à rentrer le code de fermeture du sas des ballasts. Dès qu'elle eut terminé, elle enfonça un bouton marqué «ENTER » et scruta le tableau de commande. Au bout de quelques secondes, une petite lampe verte s'alluma, signifiant que l'ordre avait été exécuté. Elle appuya sur le bouton de l'intercom.
- Sas fermé ! cria-t-elle.
La voix déformée de Paxton lui répondit.
- Okay, Sandra, tu dégages !
- Reçu.
Sandra referma le couvercle de la boite de commande, puis s'engagea dans l'étroit boyau reliant les deux puits. Après avoir verrouillé la première porte étanche, elle déboucha enfin dans le puits d’exploitation. Elle ferma soigneusement la deuxième porte, puis se retourna. Comme à chaque fois, elle fut écrasée par les proportions démesurées de la construction. Véritable cœur de la plate-forme, le puits d'exploitation était un gigantesque cylindre de quatre vingt mètres de diamètre sur cent de haut. Situé au centre de l'embase, il occupait à lui seul la moitié de son volume, le reste étant dévolu aux trois ballasts et puits de visites attenants.
Sur ses parois couraient des passerelles circulaires, situées à intervalles réguliers, et reliées entre elles par des escaliers métalliques descendant jusqu'au niveau du sol. Le regard de Sandra fut attiré par la colonne de forage, une énorme tige de deux mètres de diamètre, qui trônait au centre exact du puits, telle un totem de métal luisant dédié à quelque puissant dieu postmoderne. La colonne vertébrale de Titan, pensa Sandra, en suivant des yeux l'axe d'acier qui sortait directement du sol et se perdait dans les hauteurs du vaste cylindre, traversant - elle ne pouvait pas le voir d'ici, mais se souvenait parfaitement du briefing - la partie émergée de la plate-forme jusqu'au pont supérieur et aux modules de tête de puits, quatre vingt dix mètres au-dessus des flots.
Avec un soupir, elle reporta son regard sur l'amoncellement de caisses et matériels divers qui envahissaient le sol. Pour respecter les délais de « mise en orbite », comme plaisantait Moffat, faisant référence à la phase d'essais préliminaires, beaucoup de choses non essentielles avaient été bâclées. Comme par exemple le rangement du matériel de forage. Les manutentionnaires avaient donc empilé les caisses n'importe où, créant le plus colossal capharnaüm d'équipement que Sandra ait jamais vu. Elle tenta d'évaluer la meilleure trajectoire pour arriver aux monte-charges, situés à son exact opposé, et entreprit la traversée. Ce faisant, elle brancha sa radio sur la fréquence de l'intercom. Le béton armé des puits de visite empêchait les ondes radio de passer, ce qui expliquait le recours au vieux système de communication filière, mais ici, dans le puits d'exploitation, vu l'espace et le nombre de personnel devant y travailler, on avait placé un relais radio.
La voix geignarde de Kanamura lui parvint aussitôt.
- John, j’y arrive pas ! J'arrive pas à rentrer cette saloperie de code !
- Calme-toi, Ruitchi, on a tout le temps, entendit-elle Paxton répondre.
Non, on n 'a pas le temps, on n 'a pas le temps du tout... Le visage baigné
de sueur, les lunettes couvertes de buée, Ruitchi Kanamura tapait frénétiquement sur le clavier de commande. Ce qui le paniquait n'était pas tant de ne pas réussir à rentrer le code, mais ce que cela impliquait : rester au fond du puits plus longtemps que prévu. Pour la simple et bonne raison que le puits fuyait. Une cascade d'eau jaillissait d'une fissure dans le haut du mur, derrière lui. Le niveau arrivait déjà à ses chevilles, menaçant d'atteindre ses genoux d'ici peu. Ruitchi leva rapidement la tête, observant la longue fissure qui lézardait le mur derrière lui et au-dessus. Elle courait le long de l'échelle, se perdait dans les hauteurs assombries, crachant l'eau glacée comme un venin mortel.
Merde... merde... merde... c'est pas possible! Le jeune eurasien tenta de
contrôler le flot de panique qu'il sentait monter en lui. Il ferma les yeux une seconde, inspira bruyamment, puis recomposa à nouveau les quatre chiffres du code de fermeture des ballasts, avec lenteur cette fois-ci, enfonçant bien les touches à chaque pression. Il termina par « ENTER » et retint son souffle. Le message annonçant un code erroné s'afficha à nouveau, provoquant un tremblement incontrôlé chez le jeune météorologue. Avec un cri de dépit autant que de rage, il abattit son poing de toutes ses forces sur le clavier. Il hurla à nouveau, cette fois-ci de douleur.
*
Cole Nootak regarda avec détachement ses pieds battre dans le vide. Vingt mètres plus bas, l'espace qui séparait l'embase de Titan de la falaise de glace s'agrandissait de seconde en seconde, à mesure que l'iceberg s'ouvrait en deux en glissant le long de la plate-forme pétrolière. Toute descente n'aboutirait maintenant que dans la mer. Une mer à deux degrés, animée d'un courant de vingt nœuds. Les doigts tétanisés sur la corde qui le plaquait contre la paroi de l'iceberg, le jeune pilote regardait cela avec indifférence. Le mal qui sourdait de son ventre devenait à chaque minute un peu plus profond, anesthésiant sa perception du monde extérieur.
Un son différent des retentissants craquements de glace que provoquait le block-type parvint enfin à son cerveau embrumé par la douleur. Il leva la tête et aperçut quelqu'un, dix mètres au-dessus, penché vers lui. Il reconnut Ellen. Elle lui criait quelque chose. Elle lui criait de remonter. Une éternité passa avant qu'il n'en saisisse le sens. Remonter? Mais pourquoi? Il était si bien ici. Sans bouger, la douleur était presque supportable. Il regarda à nouveau en bas, et la réalité se fraya enfin un chemin jusqu'à sa conscience. Serrant les dents, Cole commença à se hisser lentement le long de la paroi abrupte de l'iceberg.
*
Sandra trépignait d'impatience. Le monte-charge se traînait, avalant les cent mètres de hauteur du puits d'exploitation à la vitesse d'un escargot. L'indicateur de niveau afficha enfin le chiffre zéro, les grilles glissèrent et la jeune femme déboucha à l'air libre.
Le sommet de l'embase était un vaste plateau de cent mètres de diamètre, dépassant du niveau de la mer de seulement trois mètres. Par gros temps, il était submergé par les vagues, c’est pourquoi rien n’y était stocké. Les trois piliers monstrueux jaillissaient de l’embase telles les colonnes d’Hercule, soutenant la gigantesque masse émergée de la plate-forme pétrolière vingt mètres seulement au-dessus de sa tête. Sandra fut aussitôt assaillie par un bruit aussi puissant que sinistre, un grand fracas de gémissements et de craquements.
Un instant éblouie par la lumière crue des projecteurs se reflétant sur les parois du block-type, elle mit plusieurs secondes à réaliser ce qui se passait et resta bouche bée devant le spectacle : le gigantesque iceberg s'ouvrait en deux devant la plate-forme. Ou plutôt, Titan semblait se frayer un chemin à travers l'iceberg. Les falaises de glace défilaient de chaque côté de l'embase dans un grondement assourdissant de raclements qui faisait vibrer l'air et le sol, menaçant à chaque seconde de broyer la forteresse de métal comme un vulgaire fétu de paille.
*
Kanamura grimpait les barreaux de l'échelle du puits de visite aussi vite qu'il le pouvait. Sa vision réduite à quelques mètres, perdu dans un néant semi-liquide de geysers et vapeurs d'eau glacés, il grimpait, tel un noyé en sursis, vers une hypothétique surface qu'il désespérait de revoir. Sous la pression énorme de la mer, la fissure s'était agrandie, laissant pénétrer les profondeurs glauques de l'océan dans l'espace exigu du puits. Kanamura sentait la masse liquide le talonner de près. Il accéléra. Malheureusement, les barreaux de métal, détrempés, glissaient. Ses membres engourdis par le froid et la fatigue se tétanisaient. Son pied droit rata une prise, sa main gauche dérapa et il tomba en hurlant dans les flots tumultueux. Après quelques secondes qui lui parurent durer une éternité, il réapparut à la surface, s'accrocha à un barreau, puis s'arracha à la masse liquide qui menaçait de l'engloutir. Gémissant de terreur, le regard fou, l’eurasien reprit son interminable ascension.
*
Ellen soutenait Cole qui menaçait de s'écrouler à chaque pas. Ils longeaient la déchirure qui coupait l'iceberg en deux, progressant lentement vers l'arrière du block-type.
La plate-forme, maintenant désolidarisée du fond et poussée par le courant, commençait à se déplacer. A chaque instant, sa vitesse augmentait, mais cependant pas assez vite. L'iceberg continuait à la doubler. Avant que leurs vitesses respectives ne soient équilibrées, il serait loin. Il était donc vital pour eux de descendre sur l'embase le plus rapidement possible.
Ellen redressa la tête. Ils avaient pris un peu d'avance sur la plate-forme, pas assez, mais la psy avait atteint un état au delà de l'épuisement. Chaque pas supplémentaire était une torture qui menaçait de la faire s'évanouir. Elle tomba à genoux, entraînant Cole dans sa chute.
- Cole, nous n'aurons pas le temps de descendre l'un après l'autre... il faut qu'on y aille en même temps !
Le jeune pilote respirait avec difficulté. Il avait perdu toutes ses couleurs, comme si un mimétisme malsain voulait le confondre avec la blancheur environnante. Il articula difficilement.
- Le poignard... ne tiendra pas... Je vais vous descendre... aidez-moi...
La psychologue l'aida à se relever, puis le saisit par les épaules.
- Cole...
- La douleur... ce n'est pas une côte, je crois que c'est la rate...
- Quoi ?
- Le choc sur le manche… je crois que...
- Que quoi, Cole ?
- Elle est éclatée.
- Quoi, qu'est-ce qui est éclaté?
- Ma rate.
- Oh mon Dieu !
- Je vais vous descendre.
- Mais...
- On n'a pas le temps de discuter !
Il passa une extrémité de la corde autour de la taille de la psychologue, fit un nœud rapide et la poussa vers la falaise. Ellen voulut protester une nouvelle fois, mais il la fit taire d'un geste. Cole l'aida à franchir le rebord, puis, d'un mouvement rapide, glissa son poignard dans la botte de la psychologue. Cette dernière resta bouche bée devant ce geste complètement inattendu.
- Il vous portera chance, dit-il dans un souffle, le regard enfièvré.
Cole laissa filer la corde rapidement. Ellen voulut dire quelque chose mais un soubresaut lui arracha un cri de panique. Lorsqu'elle leva le visage vers le jeune pilote, celui-ci était invisible, caché par le rebord de glace.