Titan

Frédéric Zumbiehl · Chapitre 27 sur 77

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Titan

Chapitre 22 · Ellen était confortablement installée dans un des…

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CHAPITRE 22

 

Ellen était confortablement installée dans un des fauteuils de la partie centrale, entièrement réservée, lui avait-on expliqué, à la sécurité et au commandement.

Situés juste sous ses yeux, plusieurs moniteurs vidéo de surveillance et de contrôle, savamment orientés, offraient pléthore d’informations en tous genres. Elle ne s’y attarda pas, préférant regarder au-delà, profiter du spectacle que sa position surélevée lui permettait d’apprécier.

Le centre nerveux de Titan était une grande pièce carrée renfermant autant de matériel électronique qu’une salle de contrôle de la NASA. Sur trois côtés, le long des parois, courait une console recouverte de moniteurs informatiques, de fax, de télescripteurs, de téléphones, ainsi que d’autres appareillages électroniques qu’elle ne parvint pas à identifier. Tout le côté est, lui avait expliqué Mc Pherson, était dévolu aux opérations extérieures – maritimes et aériennes – ainsi qu’à la météo. Le côté nord regroupait la gestion de l’exploitation de la plate-forme, autrement dit, les opérations de forage, de stockage et de transfert à bord des pétroliers-navettes. La gestion du personnel, la maintenance et le ravitaillement étaient situées côté ouest. Enfin, au sud, la console disparaissait au profit de l’énorme armoire de l’ordinateur central, d’une porte de sortie sur le pont supérieur et des deux ascenseurs.

Ellen ressentit immédiatement l’impression d’efficacité qui se dégageait de l’ensemble. A l’évidence, on avait étudié très sérieusement le problème de l’ergonomie fonctionnelle et le résultat semblait convainquant.

Assis à ses côtés dans le PC sécurité surélevé, Moffat pianotait sur un clavier informatique, tandis que Mc Pherson se tenait debout, juste derrière elle. Le parfum fortement musqué du cadre de la Norstrom lui emplit brusquement les narines lorsqu’il se pencha sur elle, la tirant de ses réflexions.

- La petite démonstration de monsieur Moffat est assez édifiante. Je suis sûr que vous allez l’apprécier, susurra Mc Pherson à son oreille.

Ellen n’en était pas aussi certaine ; il était minuit, elle tombait de fatigue, et l’accueil qu’elle avait reçu était loin d’être motivant. A l’empressement obséquieux de Mc Pherson – qui l’avait rapidement agacé – avait succédé la réception glacée du maître des lieux, à la limite de l’impolitesse. Marc Deville, à l’évidence, la considérait comme une source probable d’ennuis dont il se serait bien passés. Elle l’observa quelques secondes. Il était en ce moment devant la console météo et conversait à voix basse avec un jeune eurasien. Celui-là lui avait fait l’effet d’être mûr pour la crise de nerf. Il lui avait à peine accordé un regard entre deux tics nerveux, trop pressé de retourner à ses instruments. A l’exception de l’homme taillé à coups de burin qui l’avait accueillie à sa descente de l’hélico – John Paxton, si elle se souvenait bien -, le seul qu’elle trouvait sympathique, était Donald Moffat. Le grand noir aux larges épaules lui indiqua l’écran situé en face d’elle, sur lequel le logo de la Norstrom apparut en trois dimensions.

- J’espère que vous ne m’en voudrez pas si j’ai baissé le volume, la bande son est vraiment naze et il est trop tard pour écouter ce genre de conneries.

Ellen ne put réprimer un sourire. A l’écran, le logo diminua de taille pour venir se loger dans le coin supérieur droit tandis qu’une modélisation informatique de la plate-forme apparaissait.

- Voici la Bête… Titan… Six cent mille tonnes à vide, un million une fois les ballasts remplis, ce qui en fait le plus lourd objet marin jamais construit. Nous sommes ici, dans le Central-Opération (un petit rectangle en haut de la représentation en trois dimension se colora en bleu) au sommet des quartiers d’habitations, qui sont prévus pour accueillir trois cents personnes. Ce que vous voyez ici (il désigna le pont supérieur) est le support de torche, et à côté, les grues. Ici, à mi-hauteur sur la face sud, c’est la zone d’appontage, où vous avez atterri. Tout cet ensemble est posé sur trois gros piliers qui s’enfoncent directement dans l’embase, là, jusqu’au fond de l’océan, c’est à dire cent mètres plus bas.

L’écran affichait maintenant une vue en coupe. La masse rectangulaire de la plate-forme reposait sur trois énormes pieds cylindriques qui plongeaient dans un ensemble encore plus grand, l’embase. Sorte de cylindre vertical géant d’un diamètre équivalent à la partie émergée et servant de socle à la plate-forme, l’embase était posée directement sur le plateau continental. Une silhouette humaine avait été placée sur son sommet, qui dépassait la surface de l’océan de trois mètres à peine, attestant de l’incroyable taille de l’ensemble.

Ellen montra ce qui paraissait être des capsules alignées obliquement sur un support au-dessus de l’eau. Moffat anticipa sa question.

- Les modules de sauvetage.

- Pourquoi, on peut couler ? lança –t-elle, ironique.

Une lueur d’amusement éclaira fugitivement le visage de Moffat tandis qu’il tapait à nouveau sur son clavier.

- Non, notre petit souci est d’ordre géographique.

Une carte à grande échelle remplaça Titan, découvrant toute la partie nord-ouest de l’Atlantique nord. De petits triangles blancs apparurent le long de la partie ouest du Groenland et s’animèrent, longeant la côte vers le nord avant d’effectuer un large virage pour redescendre finalement le long de la Terre de Baffin et continuer vers le sud. Ellen comprit avant même que Moffat n’ouvrit la bouche, lorsqu’elle vit les triangles passer au large de la presqu’île du Labrador et se diriger directement sur le point rouge au large de terre-Neuve matérialisant la position de Titan.

- Nous sommes sur les Grands Bancs de Terre-Neuve, en plein milieu du courant du Labrador, c’est à dire pile sur la trajectoire des icebergs qui descendent du Groenland, annonça Moffat.

- Le toréador au milieu de l’arène, murmura Ellen.

- Ouais, sauf que là, le taureau, il fait quatre millions de tonnes !

- Et qu’avez-vous prévu comme cape rouge ?

Ce fut Mc Pherson qui répondit. Il était si près qu’elle sentit son souffle sur son cou.

- Un système unique au monde.

Une vue en coupe de Titan, d’un iceberg et d’un satellite, remplaça la carte.

- Un satellite géostationnaire nous couvre vingt quatre heures sur vingt quatre, continua Moffat. Il est couplé à un système informatique de suivi de route, ici, à bord de Titan. Nous avons également un radar à impulsion, ainsi qu’un sonar pour la détection rapprochée. Quand la probabilité de se faire raser les moustaches devient un peu trop grande, nous envoyons notre chien de garde.

Un navire se matérialisa à l’écran.

- Le Polar-Tracker. C’est un remorqueur brise-glace. Son job, c’est de les attraper au lasso, littéralement, et de les faire dévier de leur route.

- Et ça lui arrive de rater son coup ? demanda Ellen.

Moffat posa les coudes sur le rebord de la table, se massa l’arête du nez, puis la fixa calmement.

- La technique a été assez difficile à mettre au point. Au début, on a employé des lance-grappins reliés à des câbles en acier. Mais la poussée dissymétrique créait un déséquilibre, les câbles manquaient de souplesse et dès qu’il y avait un peu trop de vagues, soit l’iceberg basculait, soit les grappins déchiraient la glace et tombaient à l’eau. On utilise maintenant un filin en fibre synthétique de vingt centimètres de diamètre, que l’on passe carrément autour de l’iceberg. C’est plus long et plus difficile à mettre en place, mais la tenue est incomparable. Il fit une courte pause, comme pour réfléchir à la suite de ses explications.

- Pour répondre à votre question, c’est possible. Si l’iceberg est trop instable, il roule et se dégage.

- Et là vous faites quoi ? Vous serrez les fesses ?

Moffat se fendit d’un large sourire, découvrant une dentition parfaite dont la blancheur contrastait, même dans la pénombre, avec la couleur sombre de sa peau.

- Pas encore. On envoie dans ce cas Snoopy, notre lutin volant, et son cordon magique !

Il appuya sur une touche avec un plaisir évident, ce qui matérialisa un hélicoptère sur l’écran.

- Snoopy est un Hugues 500 équipé d’un cordon en Thermtex.

Moffat enfonça encore une touche et des données techniques s’affichèrent.

- Le Thermtex est un mélange d’aluminium et d’oxyde de zinc dont la particularité est de chauffer à deux mille quatre cents degrés. On le dépose simplement sur la glace, on l’active, et il découpe l’iceberg comme un fil à beurre, ce qui permet de fractionner sa masse et de réduire l’énergie d’impact.

Sur l’écran, l’hélico tirait un trait rouge qui séparait l’iceberg en deux parties.

- En dernier recours, nous avons une couronne dentelée tout autour de l’embase, qui est prévue pour absorber l’énergie de l’iceberg et le briser.

- Impressionnant ! lança Ellen.

- N’est-ce pas ? susurra Mc Pherson.

Il avait posé une main sur le dossier du fauteuil de la psychologue. Son avant-bras toucha légèrement l’épaule d’Ellen, qui frissonna malgré elle.

- Nous sommes au beau milieu de l’arène, poursuivit-il, et pourtant plus en sécurité que sur n’importe quel navire de la planète. C’est fascinant, non ?

- Et vous avez pu tester ça de nombreuses fois, j’imagine ?

- Ouais, des tas de fois. On a refait les calculs des tas de fois, indiqua Moffat.

L’ingénieur la fixait innocemment. Ellen resta interloquée une seconde.

- Attendez, vous voulez dire que…

- Cette plate-forme pétrolière n’a jamais affronté autre chose que des simulations informatiques, c’est bien ça, docteur, répondit Deville.

La voix de basse de l’ingénieur en chef la prit au dépourvu. Elle ne l’avait pas entendu s’approcher. Elle pivota son fauteuil vers lui, lentement, levant un regard que la fatigue rendait moins déterminé qu’elle n’aurait voulu.

- Voilà pourquoi nous sommes en équipe réduite, poursuivit Deville. Parce que tant que les tests n’auront pas été faits en réel, la sécurité ne sera pas garantie, et je ne donnerai pas mon feu vert pour l’exploitation. Ce qui veut dire que seules les personnes indispensables ont leur place ici pour le moment.

Mc Pherson se redressa vivement.

- Deville, vous dramatisez !

- John, toujours rien sur le radar ? lança Deville d’une voix puissante sans quitter Mc Pherson des yeux.

- Non, pas encore.

- Ruitchi ?

- La pression est en chute libre à 990 hectopascals et le vent continue d’augmenter. On est à cinquante cinq nœuds ! s’écria Kanamura depuis sa console, à l’autre bout de la pièce.

Deville, qui dominait Mc Pherson d’une tête, croisa les bras sur son torse puissant.

- Nous avons une méchante tempête qui se prépare. Avec ce vent, les hélicoptères ne peuvent d’ors et déjà plus décoller. Le remorqueur ne pourra pas intervenir contre un iceberg avec des creux de dix mètres et le satellite ne verra rien sous une épaisse couche nuageuse. La seule chance d’avoir un léger préavis, c’est le radar. Alors, quand monsieur Paxton déclenchera le klaxon d’alerte, je vous conseille de prier pour que la couronne brise-glace résiste. Entre nous, c’est le seul système fiable de tout ce cirque. Et là, vous pourrez serrer les fesses comme vous dites, parce que vous prendrez le plus grand coup de pied aux fesses de votre vie !

- Ecoutez Deville, tout a été vu et revu des centaines de fois. Ce projet a pris sept ans d’études et coûté trois milliards de dollars. C’est le plus grand…

- Vos superlatifs me laissent froid, Mc Pherson. J’ai un très bon livre dans ma cabine, il parle du Titanic. Peut-être devrais-je vous le prêter ?

- Je…

- Vous pouvez fanfaronner autant que vous voulez à votre bureau de Boston, mais ici, vous êtes sur mon territoire, alors cessez de me faire perdre mon temps.

Il se détourna vers Moffat.

- Don, appelle le Polar Tracker ; demande-lui sa position.

- C’est parti chef !

Moffat attrapa un téléphone et enfonça deux touches tandis que l’ingénieur en chef quittait le PC sécurité.

Ellen coula un regard prudent vers Mc Pherson. Ce dernier n’avait pas le moins du monde l’air affecté par la rebuffade qu’il venait de subir. Cela l’intrigua ; rares étaient les hommes qui subissaient un revers avec le sourire, surtout devant une jolie femme. Particulièrement un homme de sa trempe. Elle avait cru déceler chez lui une personnalité vaniteuse, une arrogance cultivée de longue date par le pouvoir, qui ne collait pas avec ce qu’elle percevait maintenant. Quelque chose sonnait faux chez le cadre de la Norstrom et la sensation troublante qui naissait doucement en elle prit une nouvelle ampleur lorsque, la fixant tranquillement de ses yeux clairs, il proposa de la raccompagner à sa cabine.

*

Cole Nootak vérifia la dernière des quatre saisines qui ancrait fermement le Super Puma sur le sol rutilant du hangar.

- Ça ne bougera pas, même si le pack tout entier nous rentre dedans ! lança-t-il joyeusement à sa co-équipière.

- Parle-pas de malheur, renchérit Sandra Stavanger.

La jeune femme glissa le carnet de vol qu’elle venait de remplir dans la pochette destinée aux documents de bord, puis claqua la portière latérale de l’appareil. Elle rejoignit Cole qui l’attendait devant un deuxième hélico, un Hugues 500 monoturbine qui paraissait minuscule à côté de l’imposant Super Puma. Ils se dirigèrent vers une porte dans la cloison du fond.

- On se change et on va se jeter une bière avec les autres ? suggéra Cole tandis qu’ils longeaient un établi surmonté d’un panneau d’outillage.

- Cole, il est plus de minuit, on va se coucher !

- Ohaa, t’es pas drôle, c’est le réveillon !

- On décolle à huit heures demain matin, alors on va dormir.

- Tu parles ! Avec ce vent, je te parie qu’on va passer la journée clouée ici à glander !

Comme pour lui donner raison, une bourrasque plus violente que les autres fit vibrer le toit métallique d’une complainte lugubre. Sandra leva les yeux en frissonnant. Elle eut soudain très envie de la tiédeur de sa cabine et pressa le pas vers la sortie.