Titan
Chapitre 40 · Institut 166, salle du « Trône », au même instant.
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CHAPITRE 40
Institut 166, salle du « Trône », au même instant.
Igor poussa un hurlement de souffrance autant que de rage. Il arracha son masque à oxygène, puis son corps totalement crispé retomba dans son énorme fauteuil. Il eut un dernier spasme et se relâcha. Sa grosse tête imberbe retomba sur sa poitrine ; un râle acheva de mourir sur ses lèvres.
Placés en triangle autour de la sphère d’amplification, les « Classe 3 » s’affaissèrent dans leur fauteuil à l’unisson. Des techniciens accoururent pour les soulager et leur enlever précautionneusement leur masque à oxygène, ainsi que le casque qui recouvrait leur crane rasé. Chaque coiffe était tapissée en interne de délicats capteurs ; un câble blindé les reliait à l’amplificateur.
Karl Hellmann vint se placer devant l’ouverture de la sphère, cachant une partie de l’image satellite projetée sur un écran géant juste derrière lui. Il fixa sévèrement Igor dont la combinaison rouge trempée de sueur lui collait au corps comme une seconde peau.
- Igor, fit-il d’une voix sourde où perçait la colère. Il faut que tu apprennes à te contrôler ! Tu n’es pas ici pour t’amuser ou faire étalage de ta puissance !
Igor bascula lentement sa grosse tête chauve en arrière, les yeux toujours fermés. Un rictus se forma sur ses lèvres, puis ses paupières se soulevèrent, dévoilant un regard de dément qu’il darda sur le scientifique. Hellmann ne put s’empêcher de le dévisager, captivé par son regard tourmenté. Les iris, presque transparents, semblaient contenir un kaléidoscope de couleur en perpétuel mouvement. L’effet était hypnotique, presque ensorcelant. La sueur perla au front d’Hellmann et il dut faire un effort pour parler.
- Tu n’étais pas obligé de les tuer Igor.
- Le remords te va si mal Karl, gronda-t-il de sa voix rauque, cassée de fatigue.
Le géant rouge se leva très lentement, les muscles puissants de ses bras nus se gonflant sur les accoudoirs du fauteuil. Il sortit de la sphère et Hellmann se recula pour se maintenir à distance.
- Je ne tue pas par obligation Karl, je tue par plaisir.
Ils s’affrontèrent du regard quelques secondes, mais le combat était trop inégal. Hellmann détourna les yeux et Igor s’éloigna avec une moue dédaigneuse.
- La phase deux va bientôt débuter. Où vas-tu ?
- Ils peuvent commencer sans moi, je vais me reposer, répondit Igor en désignant les psychokinétiques qui reprenaient vie peu à peu autour d’eux.
- La phase finale sera amorcée dans dix heures, tu ne l’as pas oublié j’espère !
- L’hallali, tonna-t-il. Puis il partit d’un grand rire caverneux.
Tout en marchant vers la sortie de la salle, il écarta les bras, mains ouvertes. Il s’arrêta devant la porte, se retourna et dévisagea Hellmann en souriant sinistrement.
- Et tombent les Anges en feu. Le ciel se brise, une pluie de sang se déverse sur la Terre. Alors vient l’Ogre Rouge, déclama-t-il d’une voix grave et puissante.
Il rit d’une façon démente sans quitter Hellmann des yeux. Puis ses bras retombèrent le long de son corps et il s’engouffra dans le sas de sécurité sans un regard pour quiconque.
Hellmann resta figé quelques instants. Autour de lui, la vingtaine de techniciens et de scientifiques vaquaient à leur tâche comme si de rien n’était. Ils avaient appris depuis longtemps à ne pas prêter une attention excessive aux éclats d’Igor, préférant évacuer de leurs pensées les travers du médium. Ils avaient bien raison, car il en allait de leur santé mentale.
Pour Hellmann, les choses étaient malheureusement bien différentes.
Il croisa le regard de son assistant. Crane vint le rejoindre et parla assez bas pour ne pas être entendu des autres.
- L’émergence d’un deuxième « Classe 4 » est plus que jamais nécessaire. J’espère que tout se passera comme prévu, sinon…
Il ne termina pas sa phrase, mais ce n’était pas nécessaire. Tous deux voyaient très bien où il voulait en venir.
- Nous serons fixés dans moins de vingt quatre heures, Leviticus. Mais je n’ai pas de doute sur la réussite de notre entreprise. Notre nouveau « Classe 4 » sera bien plus docile.
Crane hocha lentement la tête sans répondre, le regard emprunt de gravité.
Hellmann sentit des yeux inquisiteurs posés sur sa nuque ; il pivota sur lui-même et regarda vers le fond de la salle, là où avait été aménagé une petite salle d’observation enchâssée dans la paroi rocheuse et délimitée par une large baie vitrée l’isolant totalement du reste de la pièce. Vaugh l’observait d’un air sévère. Il était en compagnie d’un petit groupe de VIP – quelques généraux, deux sénateurs et des industriels de l’armement et du pétrole. La sortie d’Igor ne lui avait pas échappé, et si la première phase du programme s’était déroulée comme prévu, l’attitude du psychokinétique ne faisait que confirmer son instabilité. Hellmann savait que la pérennité du programme Energia passait inévitablement par l’éviction de Igor. Cela ne sera pas sans problème, songea-t-il. Eliminer un sujet PK capable de vous faire fondre la cervelle en vous regardant simplement dans les yeux exigeait un modus operandi sans faille.
Il aurait le temps d’y repenser plus tard. Pour l’instant, il devait se concentrer sur sa tâche.
Le contrôle de l’Elément Air avait été une pleine réussite, dans tous les sens du terme.
L’Elément Feu avait été testé l’été dernier en Australie, depuis leur base secondaire de Pine Gap. Les gigantesques incendies qui avaient bien failli détruire Sydney n’étaient pas dus au hasard. Là aussi, succès total.
Pour l’Elément Terre, les choses s’étaient faites avec plus de discrétion. Un séisme sous-marin d’une magnitude de sept sur l’échelle de Richter – donc à seulement un point du maximum - avait été déclenché deux mois plus tôt depuis leur base sur l’île d’Hawaï, mais très brièvement et avec un épicentre au milieu du bassin du Pacifique austral. Le tsunami provoqué avait été trop faible pour faire le moindre dégât et seuls les sismologues avaient noté le phénomène. Quelques uns s’étaient fatalement posé la question de savoir comment un séisme avait bien pu se déclencher dans une région tectoniquement stable, mais à part un entrefilet dans un journal scientifique, rien n’avait transpiré.
Ce qui était le but recherché, car Energia était le programme le plus secret de l’histoire des Etats Unis, pour la simple et bonne raison que ce n’était pas seulement une arme militaire, mais aussi économique. Le plus grand moyen de destruction de tous les temps – le contrôle des éléments naturels par l’homme - était paradoxalement complètement anonyme. A condition que personne ne soupçonne jamais son existence. En effet, qui irait imaginer que l’épouvantable tremblement de terre qui détruirait par exemple Yokohama et son complexe sidérurgique, faisant par effet direct chuter la bourse nippone de plusieurs points, aurait été commandité par son concurrent américain ? Un moyen infaillible de faire de bonnes affaires, conclut Hellmann par devers lui. Voilà pourquoi il intéressait les industriels les plus retors, ceux de l’armement et du pétrole en tête. Ils avaient été secrètement démarchés, car les sommes engagées dans la mise au point de cette arme étaient faramineuses, et les caisses noires réservées aux programmes militaires secrets pas assez remplies pour la financer en fonds propres. Comme il fallait s’y attendre, ils avaient sauté à pieds joints dans l’affaire, les yeux brillants déjà des bénéfices à venir.
Tout est calculé en terme de profit, songea Hellmann. Le rendement économique est le moteur qui fait tourner le monde… La recherche fondamentale, voie royale menant à la connaissance, n’avait pas été épargnée. Depuis des années, les crédits étaient en chute libre, entraînant peu à peu la désaffection des chercheurs. Lui-même en avait souffert, aux prises avec le terrible dilemme de rester dans la pureté idéaliste des abstractions théoriques sans le sou, ou bien manger au râtelier des profiteurs en réalisant son rêve.
Il n’avait pas hésité longtemps. Même si le prix à payer était cher, pas moins que sa conscience. Et peut-être son âme. Mais heureusement, le temps des sacrifices de masse comme ces milliers de soldats irradiés dans les années cinquante, était révolu. Cette fois, il y aurait beaucoup moins de mort. Mais il y en aurait. La raison d’état était un monstre réclamant inlassablement son lot de sang.
Hellmann se consolait en se disant qu’il n’était pas le pire des scientifiques militaires. En vérité et malgré les apparences, ses recherches étaient bien moins dangereuses que celles de ses concurrents directs, les généticiens. Dans les laboratoires secrets de l’armée, ces apprentis sorciers jouaient à Dieu en créant des monstres. Ils n’avaient rien compris. L’homme, créature inachevée, ne pouvait se substituer à son créateur tant qu’elle serait dans cet état d’imperfection. Le destin de l’humanité n’était pas dans cette voie, mais dans l’achèvement de l’homme en tant que créature parfaite. Et cela passait par le cerveau, ensemble biologique hyper-complexe, lien entre corps et esprit, entre matière et immatériel. Mais sans facilité ni certitudes. Car à l’aube du troisième millénaire, lui, Karl Hellmann, grand spécialiste du cerveau, connaissait encore beaucoup d’incertitudes. Il ne savait toujours pas répondre à la question fondamentale : comment naît la pensée.
A bien réfléchir, c’était assez incroyable. Et inquiétant, sachant que l’arme la plus puissante jamais inventée avait pour base l’esprit humain. Mais la notion même de vie était hasardeuse. Tout système pouvait se résumer à une équation à plusieurs inconnues. Nous en maîtrisons certaines, jamais toutes, pensa Hellmann. Le résultat est bien souvent aléatoire. En laboratoire, en tout cas, car la nature est bien plus performante. Trois milliards d’années de foisonnement de la biodiversité terrestre avait produit la machine biologique la plus aboutie au monde, le cerveau humain, capable de conscience. Comment imaginer qu’il n’y avait pas un plan divin derrière cela. Le hasard pur ne pouvait tout expliquer. Ce qui confortait Hellmann dans sa théorie de la surhumanité.
On ne peut améliorer la perfection, songea-t-il. On ne peut que chercher à en développer la potentialité. Contrairement aux généticiens jouant à Dieu, lui percevait avec acuité l’essence divine sommeillant au plus profond de l’être humain, incommensurable force qu’il s’efforçait depuis vingt ans de libérer. Non seulement il y réussissait enfin – même s’il était assez lucide pour admettre qu’il était bien loin d’en maîtriser tous les paramètres -, mais en y associant une technologie de pointe en électronique et physique des particules, il multipliait cette surhumanité au delà de ses rêves les plus fous.
Bien sûr, il restait énormément de travail. Les sujets PK avec qui il travaillait avaient exprimé leur potentialité psychique par accident. Cependant, il était sur le point de réussir à provoquer artificiellement une émergence, grâce à un « facteur déclenchant » programmé. Cette prouesse serait une première mondiale et il serait encensé pour cela dans les siècles futurs. Cela valait bien quelques sacrifices, quelques vies à offrir en pâture à la science. Dont celle d’une ancienne élève qu’il avait tant aimée. Même si elle n’en avait jamais rien su, préférant, ironie suprême, épouser son ami et assistant de l’époque. Marcus avait été le premier sacrifié, non par vengeance amoureuse – Hellmann était bien au-dessus de cela – mais par nécessité d’ordre pratique. Un insidieux remord s’était alors inséré en Marcus, creusant son âme, le torturant au point de l’amener à vouloir révéler à Ellen une vérité qu’elle ne devait surtout pas connaître avant longtemps.
Marcus s’était officiellement suicidé.
Lors des obsèques, Karl Hellmann avait enterré non seulement un ami, mais aussi sa conscience.
Le scientifique chassa ces pensées de son esprit. L’heure n’était pas à l’introspection. Toutes ces années de sacrifice allaient bientôt se voir couronner d’un succès si éclatant qu’il était le seul à en percevoir la portée. Si puissant soit-il, le programme Energia était bien plus qu’une arme. Il ouvrait une nouvelle ère, parachevant l’humanité et l’accomplissement de la destinée grandiose de l’homme.
Un mince sourire illumina brièvement son visage fermé. Il était à la base de cette réussite, qui, d’ici quelques heures, serait le point d’orgue d’une vie entière de recherches.
Mais pas de triomphe hâtif, pensa-t-il. Il reste encore beaucoup de travail. La phase deux consistait à contrôler le quatrième élément, l’eau. Elle allait débuter.
Puis viendrait le dernier acte, le plus risqué, le plus machiavélique aussi, si l’on se plaçait sous l’angle des sacrifiés. Mais la vie de quelques uns compte-t-elle lorsque l’intérêt du plus grand nombre est en jeu ? Assurément non, pensa Hellmann.
Il regarda la grande horloge murale. Bientôt dix heures. Le bourdonnement de l’amplificateur psychique faisait vibrer l’air en bruit de fond.
- Messieurs, annonça-t-il d’une voix calme, nous lançons la phase deux.