Titan
Prologue :
OceanofPDF.com
Droits d’auteur – © Frédéric Zumbiehl 2013
Tous droits réservés
OceanofPDF.com
Merci à Gwen, à Violaine, et à Caroline…
OceanofPDF.com
PROLOGUE :
Désert oriental égyptien, monastère de Gabal Umm Naqqat, 1801…
Le soleil, très bas sur l'horizon, nimbait la plaine désertique d'une lumière mordorée, conférant au paysage désolé une aura presque mystique.
Frère Grégorius cligna des yeux ; son regard bleu pâle, délavé à force d'observer un monde brûlant, contemplait le combat perdu d'avance que menait la lumière contre l'obscurité. Le désert sans limite semblait aspirer l'astre diurne comme une entité vorace en quête de nourriture.
Le moine se détourna un instant. Derrière lui, l'écrasant de toute sa masse, l'architecture carrée du monastère contrastait avec la douce harmonie des formes naturelles des montagnes. Les derniers rayons solaires dardaient leur puissance encore redoutable sur les pierres usées du lieu saint, comme si la nature avait voulu supprimer, dissoudre jusqu'à la plus infime trace de cette excroissance géométrique, que les hommes, dans leur infinie arrogance, avaient osé ériger au cœur d'un monde qui n'était pas le leur.
Lorsqu'il reprit son observation de la plaine désertique, le soleil n'était plus qu'une boule rougeoyante dont la silhouette indécise planait dans la brume de chaleur.
Un hululement déchira l'air immobile ; un fennec, célébrant la venue de la nuit, aboya sa joie de la chasse à venir. L'atmosphère absorba le cri bref, comme si le désert lui-même, dans une étrange volonté de préserver un silence sépulcral, avait voulu en effacer jusqu'à l'écho blasphématoire.
Le moine frissonna ; son âme endurcie par une vie entière de sacerdoce au sein de ce monde minéral figé, hors du temps, lui semblait tout à coup bien frêle face à l'épreuve que Dieu lui infligeait.
Frère Grégorius appartenait à l'ordre des Cisterciens. Il avait soixanteans. Sa charge, au sein du monastère, était celle de prieur. Sous le titre commun se cachait une responsabilité certaine, celle du bien-être physique, mental et spirituel de ses six condisciples, une tâche que les évènements des dernières nuits rendaient soudainement exorbitante.
Le trappiste ferma les yeux quelques instants. La sérénité qui d'ordinaire régnait sur son visage émacié, avait totalement disparu. Des contractions involontaires agitaient ses maxillaires, creusaient davantage ses joues mangées par une barbe blanche, drue.
Le moine tentait de contrer la sourde angoisse qu'il sentait monter de ses entrailles, mais le combat était perdu d'avance.
Comme en contrepoint à ses états d'âme, l'obscurité fondit, retirant soudain toute couleur au monde. A regrets, il se retourna. Le monastère le dominait. Des ombres menaçantes rongeaient ses flans, les petites fenêtres étroites, pareilles à des meurtrières, ressemblaient à des yeux noirs l'épiant perfidement. Sous sa robe de bure, son corps osseux, aux muscles noueux, se recroquevilla. Il pouvait presque sentir physiquement les émanations de la force sombre qui, depuis six jours maintenant, dès la nuit venue, profanait ces lieux saints.
Ils étaient sept moines. Cette nuit serait la septième. La connotation mystique du chiffre ne lui échappa point. Les heures qui allaient suivre seraient déterminantes. Il le sentait jusqu'au tréfonds de son âme.
Le temps d’affronter son destin était venu.
Frère Grégorius s'avança vers les lourdes portes de bois. Il se glissa par une ouverture basse dont il referma le ventail et se dirigea d’un pas rapide vers l’abbatiale. Ses sandales de cuir effleuraient à peine les dalles de l’interminable galerie du cloître, mais le frottement semblait résonner immodérément sous les voûtes de pierre, perturbant le silence de mort qui pesait dans l’enceinte carrée. Rien d’inhabituel dans ce calme, sauf que l’esprit des lieux semblait avoir disparu, remplacé par quelque chose de sombre, une présence dangereuse, maléfique.
Grégorius accéléra le pas et entra dans l’abbatiale. La majesté de la nef qui lui emplissait ordinairement le cœur de joie, lui parut au contraire menaçante. Les colonnes géminées soutenant les voûtes en demi-berceau se perdaient dans les ténèbres à vingt mètres du sol. Les arcs voûtés étaient invisibles, mais Grégorius sentait leur présence ; ils étaient comme de gigantesques faux de pierre suspendues entre ciel et terre, cerbères gardant le sanctuaire du chœur et menaçant l’intrus qui aurait l’audace d’en franchir les limites.
Grégorius s’avança ; les minuscules flammes des cierges tapissaient le sol telles une poignée d’étoiles, mais leurs multiples lueurs n’arrivaient pas à combattre la nuit qui avait pris possession de la nef. Le moine se hâta vers le chœur. Il s’agenouilla au pied des marches, fit une courte prière et s’approcha du lutrin.
Une bible était ouverte sur l’Apocalypse de Saint Jean.
C’est approprié, songea-t-il.
Il tourna les pages enluminées d’un geste familier, un geste hérité de ses aînés depuis des éons, ce qui lui offrit un peu de réconfort et lut un passage à haute voix.
Ses paroles résonnèrent dans la nef, s’épanchant dans l’espace en une étrange sonorité. C’était comme le bruissement d’oiseaux invisibles tournoyant haut sous les voûtes, à l’aplomb de l’oculus.
Grégorius referma la bible. Le silence revint, si pesant et absolu que l’air en semblait presque dense.
Au-dessus de lui, les zones d’ombres entre les arcs étaient des mers obscures. Le prieur quitta rapidement le chœur et la nef pour s’engager dans un étroit couloir. Arrivé au bout, il ouvrit une porte de bois et entra dans la salle capitulaire.
Ses condisciples étaient rassemblés autour d’une épaisse table en chêne. Ils le fixèrent en silence tandis qu’il prenait place au milieu d’eux. Leurs habituelles expressions austères forgées par une vie de sacerdoce avaient laissé place à quelque chose de plus grave. Mais au-delà de leur regard lourd, Grégorius sentit autre chose, une angoisse sourde qui émanait de leur corps et transperçait chaque robe de bure aussi sûrement qu’une odeur pestilentielle.
- Grégorius, nous devons partir. Ces lieux sont maudits, annonça sans préambule Frère Damien.
Grégorius posa les mains à plat sur la table et regarda en face chacun des moines.
- Ce ne sont pas tant les lieux que notre hôte, qui est maudit. Mais que pouvons-nous faire ? Le jeter dehors après l’avoir recueilli, pansé, nourri ? Ce serait faire preuve de bien peu de charité chrétienne, mes frères. Le regard impitoyable de Dieu nous observe dans cette épreuve, soyez-en certains.
- Le Diable est en lui, vous le savez.
Le Diable… Invoquer l’Ange Déchu était la solution la plus commode, mais Satan n’avait que faire de quelques moines perdus en plein désert, pensa Grégorius. Le Mal avait bien des visages, et celui auquel ils étaient confrontés en avait un très singulier.
- Il est possible qu’un démon soit à l’œuvre, répondit enfin Grégorius. Mais un démon très particulier.
- Alors pratiquons un exorcisme !
Grégorius ne dit rien. Par une fenêtre, il voyait le petit cimetière accroché au flanc d’une colline rocailleuse et son esprit s’évada un instant. Les quelques pierres tombales qui révélaient la continuité de l’ordre cistercien en ces terres inhospitalières depuis des siècles étaient érodées par les vents de sable. Leur exposition à l’ouest, plus haut que le monastère, leur permettaient de profiter d’une ultime clarté. Mais là-bas aussi le crépuscule passait par des stades subtils d’ombre et de lumière, retirant peu à peu toute couleur au monde.
Cette vision imposa une pensée à son esprit ; ils ne pouvaient abandonner ce lieu saint aux forces du Mal. C’eût été trahir son ordre et toute la lignée de ses aînés. C’eût été trahir le Père abbé, récemment décédé, et dont il portait l’écrasante charge en attendant que le saint Siège eut envoyé un remplaçant.
Un exorcisme.
Grégorius y avait songé. Ses études théologiques suivies d’une longue pratique des âmes lui avaient enseigné l’art de l’exorcisme canonique solennel, qu’il avait par ailleurs exercé à quelques reprises. Mais l’acte de chasser un démon d’un corps supplicié pouvait être lourd de conséquence. Dans le cas présent, il ne doutait pas qu’il y aurait des complications. Si toutefois il y parvenait.
- Grégorius, nous devons agir, insista Frère Benoit.
La peur déformait les traits d’ordinaire si placides du sacristain.
Agir, pour un homme de foi, était un oxymore, mais Grégorius, pour une fois, fut pleinement en accord avec son condisciple.
- Je vais le voir, annonça-t-il d’une voix sourde.
Il se leva et quitta la pièce sans un mot. Il referma la porte de bois et s’engagea dans le cloître, dont il traversa le jardin à pas rapides en direction du bâtiment des moines. Un escalier abrupt le mena au premier étage, vers les cellules-dortoirs.
Grégorius s’arrêta en haut des marches de pierre pour reprendre son souffle. Il voyait par delà les hautes meurtrières ajourant le palier, brûler les étoiles froides et lointaines, mais n’en ressentit aucun réconfort. Au contraire, il avait l’étrange impression que Dieu lui-même répugnait à jeter son regard omnipotent en ces lieux maudits. Ils étaient abandonnés, il le ressentait au plus profond de son être.
Blasphème ! se morigéna-t-il avec violence.
Il récita une courte prière pour se donner du courage et s’avança. Les entrées des chambres sans porte alignaient leurs noires embrasures dans la pénombre du couloir. Grégorius les dépassa lentement pour s’arrêter sur le seuil de la dernière.
La cellule sombre exhalait l’haleine putride d’une gueule béante. L’angoisse lancinante qui imprégnait son cœur comme le souvenir diffus mais persistant d’un cauchemar, s’embrasa. Le danger vibrait dans l’air de cette pièce, tournait tel un esprit malfaisant en quête de proies, aussi palpable que la certitude de sa mort prochaine. Grégorius aurait donné en cet instant n’importe quoi pour être ailleurs. Mais le moine n’avait rien d’autre à offrir que sa foi. Il avait une tâche à accomplir. Il murmura une prière muette, prit son courage à deux mains, et entra.
Une forme massive était allongée sur une couche, au fond de la pièce. Grégorius s’approcha.
L’homme – mais était-ce bien cela ? – respirait doucement. L’ombre de ses arcades dessinait deux puits de ténèbres sur son visage, masquant le reflet de son regard plus sûrement qu’un voile noir. Le moine frissonna. Il sentait la peur s’immiscer en lui, tissant sa toile glaciale jusque dans les méandres les plus reculés de son être.
Au pied du lit, sur la gauche de la pièce, une armoire se dressait telle une immense pierre tombale. A son opposé, appuyée contre le mur dans lequel se découpait l’entrée, une table en bois dont le plateau ciré luisait doucement dans la pénombre, attira son attention. Depuis peu, les meubles n’étaient plus des choses inertes, mais des ennemis dont il fallait se méfier. Grégorius s’en tint à distance respectueuse et se pencha sur le blessé. Il avança très lentement une main qu’il aurait voulu plus ferme vers son front lorsqu’un picotement dans sa nuque le figea. Quelque chose derrière lui se mouvait en silence. Grégorius tourna très doucement la tête. La table avait bougé, il en était sûr. S’était-elle rapprochée de la porte ? Son regard glissa sur les pieds et son sang se glaça. La table ne touchait plus le sol ; elle était en lévitation à quelques centimètres au-dessus des dalles de pierre.
Il y eut un mouvement imperceptible sur sa gauche. Autour de lui, l’obscurité se mit à frémir. Grégorius resta pétrifié quelques instants, puis pivota brutalement sur lui-même. Ce qu’il vit lui arracha un cri : la lourde armoire de chêne glissait très lentement le long du mur, ses pieds détachés du sol. Elle se rapprochait de la porte ; nul doute qu’elle allait lui couper toute retraite.
Dans cette pièce, les principes du monde réel n’existaient plus. Mais il n’était pas encore temps de fuir. Grégorius avait ce don rare de pouvoir lire dans les âmes. Il voulait en avoir le cœur net ; il devait sonder l’homme, savoir quels abîmes grouillants il recelait. Pour cela, il devait le regarder au fond des yeux, tâche qu’il n’avait pu réussir jusqu’à présent, car le blessé, brûlant de fièvre, gardait obstinément paupières closes depuis sept jours.
Grégorius saisit une chandelle posée sur la table de nuit et l’alluma. Lorsqu’il approcha la flamme vacillante du visage, sa main tremblait. Néanmoins, il se força à observer attentivement le blessé.
Des ondes de fièvres le parcouraient.
- Les serpents… les serpents… murmura-t-il soudain.
Grégorius posa la main sur son front… et la retira brusquement comme s’il s’était brûlé. Il était glacial ! Comment un blessé enfiévré pouvait-il avoir le front glacé ? C’était un non sens ! D’aucun y aurait vu une œuvre diabolique, mais Grégorius pencha pour autre chose. Il n’eut cependant pas le temps d’approfondir, car l’homme ouvrit les yeux.
Au premier abord, la douceur du regard le surprit. Il caressa les joues rugueuses en murmurant des paroles apaisantes. L’homme le fixa, et, durant l’espace de quelques instants, une étrange communion sembla s’établir. Mais sous la placidité de son regard trop lisse affleuraient des choses innommables. En cet instant, Grégorius fut empreint d’une certitude absolue : la folie vivait au fond de ces yeux. Un exorcisme ne servirait à rien. Aucun démon n’habitait son âme. Le Mal était ici différent. Grégorius n’avait jamais été confronté à pareil cas et, au delà de la peur qu’il éprouvait, cela le dérouta profondément. Mais il n’y avait pas que la folie. La Mort rôdait également dans ces yeux. Une mort violente, brutale, sauvage, une mort primitive surgie du fond des âges. Puis le regard dément s’enfonça comme une vrille dans celui du cistercien, déclenchant une peur primale qui le submergea au-delà de toute raison. Comme en contre-point de sa panique, l’homme se redressa brusquement sur son séant.
- Maudit Mamelouk !! hurla-t-il en pointant un doigt accusateur vers le moine.
Grégorius fut violemment projeté contre le mur par une force invisible ; dans le même temps, la table lui fonça dessus et le percuta. Grégorius sentit ses os craquer. Il se rua vers l’ouverture et parvint à sortir juste avant que l’armoire ne vienne la murer. Il s’enfuit dans le couloir, passant en trombe devant les autres chambres avant de s’engouffrer dans les escaliers. Il redescendit les marches précipitamment, courut aussi vite que ses vieilles jambes le lui permirent.
Grégorius traversa à la hâte le jardin du cloître et se précipita vers la salle capitulaire. Il ouvrit la porte à la volée et faillit tomber dans les bras de Frère Benoit. Alerté par un sixième sens propre aux âmes pénitentes, les moines s’étaient levés et s’apprêtaient à quitter la pièce pour aller prêter main forte à leur prieur.
- Nous devons partir d’ici au plus vite, lança dans un souffle Grégorius.
Pas une parole ne fut prononcée tandis que les cisterciens entassaient de maigres provisions dans des balluchons. Malgré l’urgence, il eut été suicidaire d’affronter le désert sans eau ni nourriture. Lorsqu’ils furent prêts, ils soufflèrent les chandelles, ouvrirent la porte donnant sur le cloître et s’engagèrent dans la nuit sous les sombres voûtes de pierre.
Le monastère était figé sous une chape de silence, pétrifié tel un tombeau condamné à la nuit éternelle. Il flottait dans l’atmosphère comme un parfum de mort.
Les sept moines s’engagèrent en file indienne dans le jardin, ombres parmi les ombres, Grégorius en tête. Le prieur remarqua une chose étrange ; pas la moindre chaleur n’irradiait des pierres qui avaient pourtant été chauffées à blanc toute la journée. C’était comme si toute l’énergie solaire accumulée avait soudain disparu, avalée par le néant.
Au firmament, les étoiles brillaient d’une lueur froide. Le spectacle grandiose de la voûte céleste n’offrit aucun réconfort à Grégorius. Bien au contraire, la lumière stellaire semblait donner de la densité au silence, ainsi qu’une perspective trompeuse sur toute chose.
Pour atteindre l’unique porte donnant sur l’extérieur, ils devaient passer au pied de l’escalier menant au bâtiment des moines.
Grégorius sentit le duvet de sa nuque se hérisser ; il perçut sa présence avant même de le voir. L’homme était là, tapi dans l’ombre des arches. Il s’avança vers eux, chancelant, les lambeaux de son uniforme pendant comme les défroques d’un noyé. Ses yeux étaient deux puits de ténèbres ; son sourire sans âme s’ouvrait sur une bouche noire. Grégorius sentit son cœur s’arrêter. Puis, la réalité s’altéra ; un fourmillement aux limites de la perception humaine agita l’obscurité autour d’eux. C’était comme une vibration à la fois intense et très basse qui s’étendait dans l’air, enveloppant toute chose. Une onde de douleur traversa le crâne de Grégorius. Il porta les mains à ses tempes, puis les tendit en avant dans un geste suppliant.
- Nous sommes vos amis, murmura-t-il .
L’homme marmonna quelques mots incompréhensibles en réponse.
Un liquide chaud coula sur le menton de Grégorius. Le moine approcha sa main et la retira pleine de sang.
En cet instant, une pensée puissante s’imposa à lui ; il devait subsister un témoin de ce qui s’était passé entre ces murs. Le monde devait savoir qu’un Mal d’un nouveau genre était à l’œuvre, qu’une énergie maléfique venue du fond des âges avait surgi et qu’il faudrait la combattre avec acharnement.
Grégorius sortit de sa besace un carnet relié de cuir dans lequel il avait patiemment relaté les faits, jours après jours depuis la découverte de l’intrus mourant dans le désert. Protégé par l’obscurité, il le passa discrètement au moine derrière lui, qui fit de même et ainsi de suite jusqu’au dernier de la file, Frère Damien.
Le sacristain comprit sa mission à l’instant où le carnet toucha sa paume. Il recula très lentement tandis que ses frères faisaient un barrage de leurs corps pour le cacher. Il se fondit dans la nuit et rebroussa chemin vers la nef. Il lui faudrait escalader le mur d’enceinte pour s’échapper de la forteresse de pierre, mais l’énergie qui l’habitait en cet instant lui aurait permis de gravir les plus hautes montagnes.
Grégorius récita un pater à l’intention de son condisciple. Puisse-t-il l’aider à porter au monde la connaissance d’un nouveau fléau, songea-t-il.
Les cisterciens s’étaient placés en arc de cercle autour de lui. Ils agrippèrent leur crucifix comme s’il était leur seule planche de salut et le brandirent devant eux. Frère Benoit se mit à réciter des paroles saintes, bientôt reprises en cœur par les autres moines. Grégorius reconnu celles du psaume LIV, le texte sacré utilisé en exorcisme. Mais tout cela était vain, Grégorius le savait. Il regarda ses frères avec une peine grandissante, tandis que leur liquide vital suintait de leur nez et de leurs oreilles. Il forma bientôt une flaque à leurs pieds.
Grégorius fit une prière, pas seulement pour lui, mais pour le salut de ses frères.
Quelle était la pire façon de mourir ? Seul le silence profond de son âme lui répondit.
Alors, éprouvant un étrange détachement, il s’avança vers la source de leur tourment, les bras tendus en un geste d’apaisement tandis que le sang des moines coulait entre les pierres, s’épanchait dans l’entrelacs des jointures comme s’il était animé d’une vie propre avant d’être absorbé par la terre.