Titan

Frédéric Zumbiehl · Chapitre 31 sur 77

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Titan

Chapitre 26 · Trois silhouettes silencieuses, comme statufiées, se découpaient…

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CHAPITRE 26

 

Trois silhouettes silencieuses, comme statufiées, se découpaient dans la pénombre du Central. Deville, Paxton et Kanamura fixaient l’écran de veille sans un mot.

Seule la respiration saccadée de l’ingénieur météo troublait le silence. Ils étaient absorbés par ce qu’ils voyaient, une sorte de tourbillon vert qui emplissait la partie supérieure de l’écran radar. La figure tournait sur elle-même avec une lenteur captivante, s’enroulant autour d’une zone plus sombre irradiant une étrange beauté, envoûtante comme l’œil d’un cyclope maléfique.

- Cette chose est apparue il y a un quart d’heure, murmura Paxton. Elle a l’air stationnaire.

- La liaison satellite ? demanda Deville.

- Coupée quelques minutes avant « ça ».

Les deux hommes échangèrent un regard lourd.

Kanamura, l’air complètement hagard, était ailleurs. Deville lui posa doucement la main sur l’épaule.

- Ruitchi ?

Ce dernier sortit de sa léthargie pour pointer un doigt accusateur vers l’écran.

- C’est une aberration, chef ! Ce truc ne peut pas exister !

- A moins que nous ayons tous trois des hallucinations, c’est pourtant bien là. C’est toi le météo, Ruitchi, j’ai besoin de ton avis, demanda Deville d’une voix étonnamment douce, presque compatissante.

Le jeune eurasien détourna les yeux, fuyant le regard de l’ingénieur-chef d’un air coupable. Il prit une profonde inspiration puis lâcha d’un débit haché.

- Ça ressemble à un cyclone, sauf que les cyclones ne peuvent pas apparaître à cette latitude. Ils ont besoin d’une grande force centrifuge qui ne se trouve qu’au voisinage des tropiques. Ensuite, il faut un fort réchauffement de l’atmosphère en altitude et un haut degré d’humidité, qu’il n’y a pas ici, j’ai vérifié. Mais le plus important, fit-il en pointant l’index, c’est la température de la mer, car il y puise toute son énergie. Un cyclone a besoin de vingt six degrés centigrades minimum, c’est une condition indispensable. Or, l’océan ici est à seulement deux degrés !

- Enfin merde, s’écria-t-il, un cyclone est un phénomène tropical ! Il lui faut une foule de conditions bien précises pour se former, et ici, on n’en a pas la queue d’une !

- Et puis il y a la taille, continua Kanamura au prix d’un effort apparemment épuisant. Celui-ci est bien trop petit, on dirait un modèle réduit. Sauf pour la puissance.

- Chef, j’ai jamais vu ça, murmura-t-il en secouant la tête d’un air misérable, avant de se laisser tomber dans un fauteuil, totalement vidé.

Le silence s’installa. Chacun, perdu dans ses pensées, ruminait ce qui venait d’être dit, s’efforçant d’en mesurer les implications. Malheureusement, elles étaient si incroyables qu’elles renvoyaient les trois hommes dans un mutisme abasourdi.

Paxton, toujours aussi pragmatique, fut le premier à rompre le charme.

- Bien, nous ne savons pas comment cette chose s’est formée, mais elle est là. Maintenant, nous avons deux solutions : nous attendons de voir, ou bien nous nous tirons d’ici. Apparemment, nous avons un peu de temps parce que ce… cette chose est stationnaire.

- Je vais faire évacuer Mc Pherson et ses invités, répondit Deville. Je les ai déjà envoyés vers le hangar hélico avec Donald. Nous, on pourra toujours partir avec le Hugues si ça devient critique.

- A moins qu’on reste, lança Paxton d’un air énigmatique.

- Je ne te le conseille pas ! cria Kanamura. Ce truc, c’est un monstre ! J’ai fait des calculs de vent : dans les cent cinquante nœuds ! Deux cent soixante dix kilomètres-heure ! Ça va nous hacher menu !

- Alors la question est réglé, lâcha Deville.

Il se détourna, cherchant sa radio portable qu’il avait posée quelque part en entrant. Paxton le suivit tandis que Kanamura se prenait la tête dans les mains.

Plus personne ne prêtait la moindre attention à l’écran radar. Sur le moniteur des données numériques situé juste à côté, des chiffres s’animèrent, d’abord imperceptiblement, puis de plus en plus rapidement, jusqu’à atteindre une nouvelle position d’équilibre. Kanamura fut le premier à s’en apercevoir. Il manqua de s’évanouir et dut se raccrocher à la table pour ne pas tomber. Ce qu’il découvrit dépassait l’entendement. Il murmura entre ses dents serrées un juron inaudible tandis qu’il pianotait frénétiquement sur le clavier. De nouveaux chiffres s’affichèrent, encore plus renversants que les précédents : un cap, une vitesse et un temps.

- Chef, il faut se tirer d’ici, lança Kanamura d’une voix où perçait une telle émotion que Deville et Paxton se figèrent.

Ce dernier revint sur ses pas et ce qu’il vit lui arracha un cri de surprise.

- Seigneur, ce truc nous fonce dessus à quarante nœuds ! Contact dans…

- Marc, on a quelques petits problèmes dans le hangar hélico, tu devrais venir voir ! cracha la voix de Moffat, amplifiée par les haut-parleurs du Central.

Deville porta la radio portable à ses lèvres.

- Attends une seconde, Donald !

- Contact dans quarante minutes ! poursuivit Paxton d’une voix blanche.

- Donald, on évacue tout le monde et tout de suite. Demande aux pilotes de préparer aussi le Hugues, gronda Deville dans sa radio.

- Chef, ce que j’essaie de te dire, c’est que les deux hélicos sont HS !

- Quoi !?

- Les circuits hydrauliques sont morts, les balises de détresse aussi… C’est un sabotage !

La réplique de Moffat tomba comme une sentence. Les trois hommes se regardèrent sans comprendre.

La voix amplifiée de Moffat emplit brutalement l’espace encore une fois.

- Chef, tu me reçois ?

Deville murmura une réponse inaudible dans le micro.

*

Après la tourmente des heures passées, l’absence du moindre souffle d’air rendait la passerelle d’inspection bien calme. Le contraste était saisissant, mais Paxton n’avait pas le cœur d’en profiter. La mort dans l’âme, il contemplait le support des modules de sauvetage. Les six rails de lancement étaient désespérément vides.

Il inspira profondément avant de parler dans sa radio.

- Marc, les modules ont disparu.

- Sabotage ?

- Oui, les chaînes de retenue ont été découpées au chalumeau.

- Alors nous sommes coincés ici.

- J’en ai bien peur. Je monte sur le pont supérieur et je te rappelle.

Il lui fallut moins de cinq minutes pour atteindre le toit de la plate-forme pétrolière, qu’il traversa sur toute sa longueur avant d’en atteindre le côté nord. Il se figea devant la colossale poutrelle du support de torche, réfléchissant à toute vitesse en examinant les deux épais câbles de haubanage fixés dans le pont par des anneaux d’acier. Il extirpa sa radio de sa poche.

- Marc, il va falloir se débarrasser du support de torche, il ne résistera pas et je n’ai pas envie de le voir voltiger au-dessus de nos têtes. Le Central a beau être blindé, il n’est quand même pas prévu pour se prendre cinquante tonnes de ferraille sur le toit ! Faudrait que tu m’envoies quelqu’un avec un chalumeau et une tronçonneuse.

- Okay, et pour les grues, tu en penses quoi ?

- Elles sont débrayées. Elles se mettront dans le lit du vent, ça ira.

- D’accord. Je t’envoie Cole. Tu auras le matériel dans cinq minutes.

- Dis-lui de pas traîner. Question timing, je ne te cache pas que ça va être juste.

- Compris !

Paxton rangea sa radio et ferma les yeux un moment. Dans la folie des derniers évènements, il chercha quelque chose à quoi se raccrocher, mais il ne trouva pas. Le mot « sabotage » tournait en boucle dans son esprit, martelant ses tempes avec une lancinante insistance. Il y avait un saboteur à bord, un traître qui avait décidé de les piéger ici. Pourquoi ? La corrélation avec l’aberration météo était trop évidente pour ne pas y penser, mais cela n’avait ni queue ni tête.

Il inspira profondément une goulée d’air glacé, forçant le flot des pensées qui l’assaillaient sauvagement à diminuer la pression. En vain. Droit devant lui, à moins de quatre vingt kilomètres maintenant, un cyclone aussi puissant que mystérieux s’étalait sur l’océan, se rapprochant un peu plus à chaque minute.

Paxton fouilla la nuit de son regard perçant. Mais il n’y avait rien à voir. Pas encore.

Après un temps qui lui parut infini, un bruit métallique le tira de ses réflexions. Il se retourna ; Cole arrivait, traînant plus qu’il ne portait le chalumeau et ses lourdes bouteilles.