Titan

Frédéric Zumbiehl · Chapitre 71 sur 77

Pages du PDF

Titan

Chapitre 66 · Mc Pherson examinait le panneau de commande…

OceanofPDF.com

CHAPITRE 66

 

Mc Pherson examinait le panneau de commande du puits de visite d'un air songeur. Il venait de comprendre le plan de Deville et ne pouvait qu'en admirer l'audace. Et l'efficacité, puisque apparemment, il avait réussi à éliminer Igor.

Y avait-il eu des survivants ? Sans le moindre doute, quelqu'un ayant dû déclencher le mécanisme depuis l'endroit même où il se tenait.

Ils - Mc Pherson se persuada d'employer le pluriel - ils, donc, n'avaient pu remonter par les monte-charges, ceux-ci étant bloqués au fond de leur cage respective, ni par les escaliers métalliques, ils les auraient fatalement rencontrés. Il ne restait donc qu'une seule option : ils se terraient quelque part dans le puits d'exploitation.

Mc Pherson rejoignit l'immense silo, s'arrêta un moment, considérant le volume encombré comme un chien de chasse humant l'air, incertain de la piste à suivre. La vue qui s'offrait à ses yeux était à la fois grandiose et pesante. Grandiose par ses dimensions impressionnantes, pesante par son atmosphère glacée, chargée d'ombres qui rongeaient les parois, s'immisçaient dans chaque recoin avec la voracité d'une lèpre.

Ils sont là, cachés quelque part.

Le colonel consulta sa montre. Plus que trente minutes et la plate-forme sombrerait. Il avait un quart d'heure pour les trouver.

- CoTac, des nouvelles ? aboya-t-il dans son micro.

- Toujours rien, Monsieur.

Bien sûr, bien sûr… Cela aurait été trop facile. Il avait placé lui-même les caméras, pendant ses soit-disant tours d'inspection. La prudence ayant prévalu à la nécessité de surveillance, il s'était contenté d'en poser dans des endroits stratégiques - escaliers, ascenseurs, passages obligatoires.

La prudence... Un éclair de rage traversa fugacement ses pupilles.

Comment avait-il pu en arriver là ? Les choses lui échappaient et il détestait cela au plus haut point. Il sentit une colère froide et profonde monter en lui comme une marée irrésistible. Il en voulait à Hellmann, à Igor, au programme et à ses dirigeants, au monde entier, à lui-même. Surtout à lui-même. Il était payé pour anticiper, prévoir l'impensable et empêcher que ce genre de situation arrive.

Il avait merdé.

La rage fut à deux doigts de le submerger, puis elle reflua lentement. Ce n'était pas le moment de céder à la colère. Un bon professionnel ne laissait jamais ses émotions le dominer.

Mc Pherson se força à respirer profondément. Une phrase de Sun Tsu lui revint en mémoire : « Connais ton ennemi comme toi-même et la victoire te sourira ».

Il connaissait les dossiers psychologiques de l'équipage de Titan et des Menken par cœur. Il lui restait quelques atouts dans sa manche. Un plan commença à s'élaborer dans son cerveau tortueux et il ferma les yeux quelques secondes, lâchant la bride à son esprit. Une sorte de griserie l'envahit. Echafauder des stratégies était, pour lui, quelque chose d'exaltant. Un petit sourire arqua ses lèvres minces ; il tenait son plan. Cela risquait même d'être amusant.

Il était temps de lancer la première phase.

Par radio, il rameuta ses troupes, donnant des ordres secs et précis.

*

Malgré le chauffage poussé au maximum, le froid pénétrait insidieusement dans le Central par l'ouverture béante de la porte arrachée. Les doigts gourds, Moffat finissait de cacher dans le faux-plafond un petit boîtier de la taille d'une boite d'allumettes - le relais de mise à feu des pains de C4 qu'il avait disséminés dans toute la pièce. Il tira une minuscule antenne télescopique, pressa un petit bouton, une diode rouge s'alluma ; le système était armé. Il sauta de la chaise sur laquelle il était monté et se rapprocha de Paxton.

- Voilà, tout est prêt.

La gorge nouée, il lui tendit la télécommande de mise à feu - une boîte guère plus épaisse que la précédente. Paxton la prit sans un mot ; il en connaissait parfaitement le fonctionnement pour l'avoir utilisée à maintes reprises dans le cadre de son travail. Cette fois-ci serait un peu spéciale, et surtout, définitive.

- Bon Dieu, John, murmura Sandra.

La jeune femme s’était agenouillée près du blessé ; elle se détourna, les yeux embués de larmes. Paxton posa une main sur son bras.

- Il n'y a pas d'autre solution, tu le sais très bien.

- Il y en a toujours, fit Moffat.

- Pas cette fois-ci, les enfants.

Il prit leur main dans les siennes, les serra quelques instants. Une communion silencieuse s'établit entre eux, un échange de regards et de pensées qui bannissait tacitement la maladresse des mots. Paxton les secoua enfin.

- Vous avez encore du boulot, c'est pas le moment de se relâcher, alors remuez-vous.

Les deux jeunes gens se relevèrent. Sandra essuya quelques larmes, Moffat renifla. Ils se dirigèrent rapidement vers la sortie.

- Hé les gamins ! Faites-moi plaisir : pétez-leur la gueule ! lança Paxton.

Sandra fit un triste sourire.

- T'inquiète pas, fit-elle en désignant son compagnon du menton, ce mec-là, avec un rouleau de chatterton et une pince multiprise, il te rase New York mieux que Godzilla !

- Alors allez-y, pas de quartier, répondit Paxton d'une voix forte.

Sur un dernier regard, ils sortirent dans la nuit étoilée.

*

Ellen et Deville portant l'enfant et le chien, avaient trouvé refuge dans l'ombre d'un épais collecteur de conduites. Deville paraissait totalement épuisé ; il était appuyé contre la paroi, les yeux fermés, le teint pâle, respirant difficilement. Ellen l'observa une minute en se disant qu'il devait avoir au minimum plusieurs côtes cassées, peut-être même des organes atteints.

A ses côtés, Matthias semblait tenir d'une parenté directe avec l'ingénieur, tant le mimétisme était proche : même teint cireux, une grosse marque rouge à l'endroit où l'avait frappé Igor. Il était toujours inconscient.

Ellen se frotta énergiquement le visage. Le froid l'engourdissait; une torpeur l'envahissait insidieusement. Comme il aurait été bon de fermer les yeux à son tour, de se laisser aller et ne plus penser à rien. Finalement, la mort pouvait aussi être douce, une délivrance…

Un grognement la sortit de ses réflexions morbides. Chimo, tout ses sens en éveil, fixait quelque chose en grondant imperceptiblement.

Ellen vit une ombre bouger à l'orée de l'enfilade de containers qui formait comme une allée menant directement à leur cachette. Quelqu'un approchait. Son sang se glaça soudain en apercevant la chaussure de Matthias posée en plein milieu du passage, à une dizaine de mètres de là, tel un indice immanquable déposé par quelque lutin malicieux.

Elle se redressa. Trop tard. Une silhouette se découpait contre le fond plus clair d'une caisse en pleine lumière. L'homme avançait lentement, l'arme braquée, explorant chaque recoin. Il y avait dans sa façon de se déplacer, quelque chose de dérangeant, un savant mélange de mécanique et de bestialité, une alliance inhumaine de machine et d'animal, tel un robot méthodique avec des instincts de fauves. Comme pour renforcer cette impression terrible, le laser de son arme découpait les ombres de son rayon rouge sang, courait sur le sol, les parois, rebondissait dans chaque anfractuosité, dessinait des arabesques envoûtantes, de mortels signes cabalistiques annonciateurs du carnage à venir.

Ellen frissonna. Ils étaient pris au piège, enfermés dans cette maudite souricière. Ils allaient mourir.

L'homme disparut de sa vue quelques secondes dans une encoignure. Ellen en profita pour déplier la vieille bâche poussiéreuse que Deville avait ramassée quelques minutes plus tôt. Elle la rabattit sur eux, recouvrant ses compagnons, elle-même et Chimo du mieux qu'elle pût. Seule sa tête dépassait. Le jeune chien sauta sur ses genoux, sortit son museau. Il s'était remis à grogner faiblement. Curieusement, sa patte ne semblait plus le faire souffrir. Ellen le caressa machinalement, regarda la chaussure, puis Chimo, et encore la chaussure. Une idée folle lui traversa l'esprit. Elle enserra le petit animal dans ses bras et murmura doucement à son oreille.

- Chimo, la chaussure, regarde.

Elle tendit l'index. Chimo redressa les oreilles.

- Rapporte-la... Allez, rapporte.

Le jeune chien tenta de se dégager, mais Ellen le tînt fermement. Il pleura doucement, essaya encore de s'échapper.

- Aller Chimo, fais-le. Vas-y, je sais que tu peux le faire.

Chimo se débattit quelques secondes encore, puis il se figea et fixa le soulier avec intensité. Il pencha la tête sur le côté. Ellen ne quittait pas la chaussure des yeux. Celle-ci trembla un peu, puis s'éleva dans les airs de quelques centimètres.

L'homme revint dans l'allée centrale. Le cœur d’Ellen battait la chamade. Le tueur se rapprocha de quelques pas. Le rayon laser découpait la pénombre comme une lame, en ligne droite vers la chaussure. Puis, poursuivant son exploration méthodique, il bifurqua à nouveau.

Ellen poussa un soupir. La chaussure glissa vers eux, flottant à quelques centimètres du sol. Chimo la saisit délicatement dans sa gueule, se tourna vers Ellen et la lui tendit gentiment en remuant la queue.

Les larmes aux yeux, murmurant de tendres paroles, la psychologue serra le petit chien contre elle.